La pièce

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La part des anges, Yucca Editions, Prix du jury Lons 2022 et sélection Tatoulu 2023 (classe de 5eme). L'abri, éditions Astobelarra, prix des plumes de Fébus Orhtez 2022. Tous mes autres titres ... [+]

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Gauche, droite, gauche.

En rythme, comme à la salle de sport. Comme un marteau-pilon. Je sens le mur vibrer sous mes coups.

Gauche, droite, gauche, droite.

Pas question d’abandonner. Peut-être que tout est perdu. Peut-être que plus rien ne compte, mais pas question de renoncer.

Je me remémore les conseils de mon coach : « Boxe pas comme une fille, boxe pas comme un mec, boxe, c’est tout ! T’es là pour ça ou bien ? »

Je ne sais pas pourquoi je suis là. Je me suis juste réveillée dans cette petite pièce, après.
Je ne me souviens que du bruit. J’étais à l’entraînement, comme chaque soir. La salle grouillait de sportifs. Nous étions tous concentrés sur notre sac, sur notre adversaire, sur nos démons. La lumière a vacillé puis le grondement s’est propagé des entrailles de la Terre, à moins qu’il n’ait déchiré le ciel. Le monde a tremblé et le plafond de la salle a valsé. Après, je ne sais plus.

Gauche, droite, gauche, droite.

La douleur explose dans mes métacarpes. Mes poings sont paralysés, serrés. Il y a du sang sur le mur. Je ne vois rien mais je sens la pierre un peu plus poisseuse après chacun de mes assauts. Ses débris s’insinuent dans mes chairs. Une odeur rance flotte autour de moi, celle douceâtre de la charogne. Est-ce mon odeur, ou bien celle de cette prison ?
Ne pas penser. Cogner.

Gauche, droite, gauche.

Après le tremblement, il y a eu le black-out. J’ai perdu connaissance et lorsque je me suis réveillée, il faisait noir. À tâtons j’ai fait le tour de cet endroit que je ne reconnais pas. Des murs de briques froides. Un cube à peine régulier et un plafond de guingois, juste au-dessus de ma tête. La place pour trois personnes mais moi, seulement moi. Tous les autres ont disparu. À part le son sourd de mes articulations écrasées en rythme sur le mur, je n’entends plus rien. Il y a pourtant eu des gémissements au début, derrière la paroi, mais désormais, c’est le silence.
C’est faux, je me mens pour mon propre bien car j’entends une chose : le hurlement de ma terreur entre mes deux oreilles. Peut-être même qu’il explose en un grognement en même temps que mes phalanges. Ce n’est qu’un sifflement. Et là-bas, loin derrière la muraille de ma folie, la voix de mon entraîneur rugit : « boxe, petite ! »
Insidieusement, la pièce projette ses débris dans mes interstices. Elle s’immisce, se glisse et progresse. Chaque coup porté nous rapproche et nous unit malgré moi.
Je garde les yeux fermés. Pourquoi ? Je baigne dans les ténèbres et pourtant, je serre les paupières. Si seulement l’une de ces façades pouvait chanceler ! Mais non, bien arrimées au sol, les parois résistent aux poussées. Il ne reste que les coups et la certitude que ces murs se rapprochent sournoisement.

Un craquement, un grattement.
Était-ce dedans, ou dehors ? Je fais mine de ne pas m’apercevoir que l’odeur me prend à la gorge, devient plus présente, comme si le spectre de la mort me frôlait. La pièce m’enveloppe. Elle me gagne. Ses sables mouvants me tètent alors même que je me débats.

Gauche, gauche, gauche, droite dans le vide.

J’ai des ratés. Un sanglot monte des profondeurs. Une vague de désespoir. Je suffoque. Je me noie. Autour de moi la pièce semble rapetisser et son fumé animal sature mes sens. Elle attend de pouvoir me digérer. Elle a l’éternité devant elle et elle le sait. Ses murs répondent à chacun de mes uppercuts. Un écho mat qui remonte le long de mon bras et vibre dans ma mâchoire verrouillée. Elle se moque.
« Cogite pas, boxe ! » assène mon coach, encore et encore.

Je plante mes pieds nus dans le sol. La détermination prend sa source là, dans le contact entre la terre et la plante des pieds. La pièce ne m’aura pas. Je ne finirai pas comme ça : digérée, oubliée, niée.

Je puise dans le sol ce qu’il reste de détermination dans ce monde. Je capte l’énergie, je la guide, je bande mes muscles, je sers les mains, les dents, les paupières et…

Gauche, droite, gauche, droite, gauche…

Le bruissement d’un éboulis comme un phare dans la nuit : une lézarde, enfin ! La pièce gémit et chancelle. Un grondement de fureur laboure mon plexus, mon œsophage et explose en un cri primal. La pièce se resserre autour de moi, je sens la succion immonde de son désir sur ma nuque. Elle tente le tout pour le tout et sa détermination pourrait si facilement surpasser la mienne…

Gauche, gauche, gauche !

La faille s’élargit en même temps que mon poing se disloque : la douleur explose en étoiles blanches et dans un rai de lumière. Une fleur carmin macule le sol autour de moi mais la brèche est ouverte.

La pièce frémit de rage. Elle ne m’aura pas : je me glisse entre les briques, je me faufile vers la lumière, je sens le mur serrer ma taille et mes hanches. La garce me retient, elle y met tout son poids pour me garder en elle. Je bats des pieds, je pousse de mes mains meurtries, et je bascule vers la liberté.

Mon visage dans la poussière, mes yeux brûlés par l’éclat du soleil, je lève mes mains mortes pour me protéger du soleil et à travers le rouge, je vois.

Il n’y a plus de ville. Il n’y a plus que des cadavres.

Dans mon dos, la pièce lâche un soupir ironique.
Elle a la victoire modeste car elle le sait bien, il n’y a plus qu’elle et moi.

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M. Iraje · il y a
Claustrophobe s'abstenir ... ! Un an plus tard, je reste toujours surpris que ce texte ne soit pas allé plus loin.

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