La Passion selon Gavrilo Princip

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Ma foi se trouve dans les bons gros pavés, n’en déplaise à shortEdition ! Si j’étais une BD, je serais une BD de Bilal. Si j’étais une nouvelle, je serais « Kiss kiss » et « Bizarre  [+]

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« Le hasard, c'est Dieu qui se promène incognito » Albert Einstein



Il n'y a rien de plus beau que des crabots qui viennent engrener une roue secondaire suite à l'action du conducteur sur la pédale d'embrayage. Rien de plus doux que le ronflement du moteur quand la puissance thermique libérée dans les quatre chambres de combustion vainc le couple résistant et que la Double Phaeton s'élance sur les pavés de la ville. C'est du moins ce que pense Leopold Lojka. Mais il pense aussi que le moteur Gräf & Stift de 1910 commence à se faire vieux, et que dans la confusion de ce voyage, il n'en a pas fait l'entretien. Il se promet qu'une fois arrivé à l'hôpital, il vérifiera au moins le niveau d'huile. Leopold ne sait pas encore que ni lui, ni ses passagers n'atteindront jamais leur destination.
De son côté, Mileva pense aux raisons qui l'ont menée dans cette ville. Elle y pense en contemplant la Miljacka, par dessus le parapet du Pont Latin. Le niveau de la rivière est très bas, et l'eau qui court n'apporte aucune fraîcheur dans la moiteur étouffante de ce mois de juin. Elle pense à Albert, son mari — pour encore combien de temps ? -, qu'elle a abandonné à ses travaux à Berlin. Elle pense aussi à ses deux enfants, qu'elle a laissés chez ses parents avant de venir se perdre dans cette ville maudite. Sa longue promenade matinale lui a donné faim. Elle suit distraitement un jeune homme qui ressemble à l'Albert de 17 ans qu'elle avait rencontré sur les bancs de l'École Polytechnique de Zurich en 1896. Elle ignore que dans un futur pas si éloigné, le pont sur lequel elle se trouve portera le nom de ce jeune homme.
Gavrilo, lui, déambule en repensant aux événements de la matinée. Son costume noir élimé le gêne avec cette chaleur et son estomac est douloureusement creux. Le pistolet FN Herstal de 1910 semble bien lourd et inutile dans sa poche. Il songe que tout est perdu. Que la grande ironie du sort s'est joué de Nedeljko. Son camarade a raté le tyran qui a dévié la bombe on ne sait comment. Ensuite, son cyanure devait être périmé car il l'a vomi immédiatement. Et enfin, il s'est jeté dans la rivière pour s'y noyer : il n'y avait que dix centimètres d'eau. Gavrilo a l'intuition qu'il y a quelqu'un là-haut qui doit bien rire. Si ce jeune homme savait à quel point c'était vrai, peut-être qu'il avalerait maintenant sa propre capsule de cyanure pour en finir avec tout cela. Pourtant, il rentre dans une épicerie fine qui fait aussi des sandwichs, commande un cevapi et va s'asseoir dos à une fenêtre donnant sur la rue et le Pont Latin.
Leopold conduit maintenant la voiture et ses illustres passagers vers l'hôpital où sont soignées les victimes de l'odieux attentat de ce matin. Comme il est un peu effronté, il pense que finalement, ce sont, quelque part, les victimes de l'Archiduc. Et il n'a pas totalement tort, puisque l'héritier de l'Empire a jeté la bombe qui lui était destinée par-dessus bord et qu'elle a atterri sous la voiture suivante du convoi, blessant deux de ses occupants ainsi qu'un nombre important de personnes dans la foule environnante. Réflexe admirable, pense-t-il néanmoins, lui qui aurait certainement explosé avec le duc sans cette promptitude d'esprit et de corps, mais déjà, Leopold ne pense plus à son beau moteur 4 cylindres qu'il n'a en réalité pas huilé depuis bien longtemps. Il ne peut bien sûr pas savoir ni remarquer par un bruit quelconque que la liaison entre un des pistons du moteur et sa bielle est en train de chauffer plus que les autres.
Mileva, qui a traversé le Quai Appel à la suite du jeune homme, hésite maintenant à rentrer à sa suite dans le magasin dont la devanture annonce : « Chez Schiller, épicerie fine et restauration ». Mais, inconsciemment, elle sait que son mariage est au plus mal, et qu'elle ne retrouvera jamais l'Albert qu'elle aimait tant. Or, ce jeune homme qui est entré et qui attend devant le comptoir, il ressemble à cet Albert. Sa moustache noire, son costume mal taillé et usé, son air d'étudiant perdu... Et, inconsciemment toujours, elle décide de retrouver l'Albert qu'elle ne reverra jamais, en rentrant dans la boutique quand le jeune homme s'assoit à une table. Elle commande un sandwich malgré l'heure matinale et est ravie de constater que toutes les tables sont occupées. Elle en est ravie parce que cela lui fournit un prétexte pour s'asseoir avec le jeune homme, ce qu'elle fait en se présentant de son nom de jeune fille, Mileva Mari.
Gavrilo est tiré de ses pensées amères par une femme d'une quarantaine d'années qui s'installe à sa table en se présentant.
— Vous êtes la Mileva Mari ? Vous êtes l'épouse d'Albert Einstein ?
Il détaille cette légende nationale pendant qu'elle lui répond par l'affirmative. Elle est belle, elle a un éclat d'intelligence dans les yeux et une robe que Gavrilo trouve magnifique sans toutefois comprendre comment elle peut en supporter l'étoffe épaisse en cette saison. Il se rend soudain compte qu'elle lui a posé une question :
— Et à qui ai-je l'honneur ?
— Je m'appelle Gavrilo Princip, Madame. Je suis étudiant en Physique à l'Université d'Agram. Vous êtes une célébrité là-bas, Madame Einstein.
— La misérable fierté du peuple Serbe. Ce n'est pourtant pas là-bas qu'ils auraient laissé une femme étudier la Physique ! Et que faites-vous ici si vous étudiez à Agram ?
Gavrilo lui répond un mensonge sur une tante malade, puis détourne la conversation pour éviter d'avoir à inventer d'autres fables :
— Et si vous me parliez des recherches de votre mari ? J'ai un peu étudié sa théorie de la relativité restreinte, mais peut-être pouvez-vous m'expliquer comment il envisage de la généraliser ?
Gavrilo aurait pourtant dû savoir que parfois, il est préférable de savoir inventer des histoires. Albert Einstein n'avait pas encore proféré son célèbre « Dieu ne joue pas aux dés », mais Gavrilo allait quand même en faire les frais ce jour-ci. A ceci près que ce dimanche, Dieu devait être parti somnoler à la messe et ce n'était pas lui qui tirait les ficelles de l'étrange comédie qui se tramait ce matin-là. Leopold conduit fièrement le long du Quai Appel la limousine, décapotée pour l'occasion. Il suit les deux premières voitures du convoi en écoutant les vivats de la foule. Il est heureux de conduire l'héritier de l'Empire, sa femme, le Gouverneur Potiorek et le Comte Von Harrach au chevet des blessés. Il pense, comme la foule qui l'acclame, que cet autrichien n'est pas un mauvais bougre. Le coussinet en bronze de la bielle sur lequel est monté en liaison pivot le piston n°3 est revêtu, comme sur presque toutes les machines de l'époque, d'une surface en régule. La régule est un alliage de plomb, d'étain et d'antimoine, et sert de matériau antifriction. Cependant, la régule a le défaut d'avoir un point de fusion très bas : 290 °C. Sans lubrification adéquate, ce revêtement s'échauffe jusqu'à ce point où il commence à se liquéfier. Il s'agit d'un échauffement très localisé, impossible à repérer par le chauffeur. Leopold ne se doute donc pas un seul instant que le revêtement régule du coussinet de la bielle n°3 atteindra dans quelques minutes la fatidique température.
Mileva a l'habitude d'entendre parler des recherches « de son mari ». Dans l'esprit des gens, il est bien sûr impossible qu'elle y ait participé. Si seulement ils savaient...
— Il s'agit aussi de la mienne, cette théorie ! Bon, arrêtez-moi si vous n'êtes pas d'accord.
Et elle entreprend de résumer la théorie de la relativité restreinte, l'apparente contradiction entre le principe d'addition des vitesses en Mécanique classique et la loi de propagation de la lumière, la définition de la simultanéité et du temps en Physique classique, la relativité de cette simultanéité, donc la relativité du temps, des distances, la transformée de Lorentz, le « comportement des règles et des horloges en mouvement ».
— Et tout cela n'est valable que dans le cas d'un mouvement rectiligne uniforme : c'est pour cela qu'il s'agit d'une théorie dite « restreinte ».
Le jeune homme lisse sa moustache dans un geste qui est familier à Mileva. C'est celui d'Albert quand il réfléchit. Elle se sent à présent en confiance. Elle est heureuse d'expliquer la Physique à un homme. Un homme qui est subjugué par sa démonstration, mais aussi par elle - c'est du moins ce qu'elle se plaît à penser.
— Mais on ne pouvait pas en rester là. Il fallait généraliser cette théorie. Pouvoir l'appliquer à tout ce qui bouge dans l'univers, quel que soit son mouvement, quelle que soit sa masse, quelle que soit sa rigidité, quel que soit le référentiel utilisé. Mais pour cela, il nous devint très vite évident qu'il nous faudrait étudier ce qu'on appelle le « champ de gravitation ».
Gavrilo est impressionné. Il ne reste rien du conjuré de la Mlada Bosnia, partisan d'une Jugoslavija indépendante, terroriste manipulé - c'est un euphémisme - par des hommes qui préfèrent donner la vie des autres pour la cause. Il est redevenu un étudiant. Passionné par la physique et plus encore par celle qui la lui raconte avec une passion, une lueur telle dans les yeux, qu'il la suivrait jusqu'au bout de la terre pour l'aider à propager la bonne nouvelle. Il boit ses paroles, oubliant même de manger son cevapi. Il ne s'intéresse ni n'entend la clameur qui monte de la foule au fur et à mesure que le convoi de voiture remonte le Quai Appel en leur direction.
— Leopold ! Les deux premières voitures se sont trompées de direction ! Ne les suivez pas : vous devez prendre la prochaine à gauche. C'est le Comte Harrach qui a parlé. En effet, les voitures de tête ont continué le long du Quai alors qu'elles auraient dû s'engager dans la petite rue à gauche pour aller vers l'hôpital. Leopold répond « Bien, monsieur le Comte ! » et obtempère. Du moins, il essaie, car la foule l'empêche de tourner. Il fait rugir le moteur en faisant des grands gestes à l'égard des gêneurs. L'automobile n'est pas chose courante à cette époque dans les rues de Sarajevo et la chaussée est rapidement libre. C'est quand il s'engage dans la rue que Leopold discerne le clac-clac-clac-clac caractéristique. La régule est en train de fondre sur le coussinet, augmentant le jeu dans la liaison, augmentant la friction, la température et finalement une micro-soudure apparaît : la Double Phaeton vient de couler une bielle et le moteur s'arrête.
— Prenons un exemple de corps en mouvement non rectiligne. Tenez - elle désigne quelque chose par la fenêtre derrière Gavrilo -  : cette voiture qui tourne dans cette rue et qui décélère...
Mais Gavrilo n'écoute plus. Il s'est retourné, et presque à contrecœur, il a vu ce que la femme lui montre. Il ne l'aurait peut-être jamais vu sans cette conversation stupide sur la relativité. Il aurait mangé son Cepavi et serait reparti. Mais cette voiture, il l'a reconnue : c'est celle de l'Archiduc et elle est devant lui. Il maudit la femme d'Einstein et sa Relativité, il maudit l'Archiduc Franz-Ferdinand, il maudit l'Empire et sa chère Jugoslavija, la Mlada Bosnia, la Main Noire et tous les terroristes de tous les temps.
Mileva ne comprend pas tout de suite pourquoi, après s'être retourné vers la fenêtre, le jeune homme lui lance un regard noir, ni pourquoi il se lève et sort précipitamment de l'échoppe. Elle ne comprend que quand elle entend les deux détonations des balles qui touchent l'Archiduc au cou et son épouse Sofia Chotek à l'abdomen. Ils meurent tous deux quelques minutes plus tard. On est le 28 juin 1914, le soleil inonde Sarajevo dont les rues, ni pour la première ni pour la dernière fois, se colorent de rouge sang.
Le 28 juillet 1914, l'Autriche-Hongrie déclarait une « guerre préventive » à la Serbie. Par le jeu des Alliances géopolitiques, cette guerre se mua en ce qui restera connu dans les livres d'Histoire comme la Première Guerre Mondiale. Le 28 juillet, c'était aussi le jour d'anniversaire de Gavrilo Princip. Il avait 20 ans, et se mourait de la tuberculose dans une cellule sans toit.

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