La Parole aux chiffres oubliés

il y a
5 min
694
lectures
148
Finaliste
Jury
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

An 228 ap. U.T. : découverte d’un vaisseau à la dérive, au milieu des abysses spatiaux… L’univers SF est posé, et le lecteur aborde

Lire la suite

Ecrivain amateur en herbe, je suis preneur de toutes réflexions / critiques et/ou remarques pour m'améliorer, notamment sur le thème de la science-fiction et de l'aventure !

Image de Court et noir - 2021
Image de Très très courts

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Rapport de mission du commandant John Corvet, consigné le douzième jour du premier mois de l'année deux cent vingt-huit après l'Union Terrestre :

« Je dois faire vite... Il me reste une dizaine de minutes à vivre, et si quelqu'un découvre cet enregistrement, je veux qu'il comprenne ce qu'il s'est produit ici, et pourquoi nous sommes tous morts... L'exploration du vaisseau terrien retrouvé errant dans notre portion du système solaire, en provenance d'une de nos colonies éloignées, était une mission inédite.
Dès que notre équipe eut eu pénétré dans le vaisseau, les neurosenseurs portables de nos combinaisons confortèrent les observations préalables : pas de traces de vies. Aucune trace de lutte, aucun corps dans les couloirs. Mêmes constatations lorsque nous avions atteint la salle de contrôle, une centaine de mètres plus loin. Les commandes répondaient cependant parfaitement, selon le modèle en vigueur il y a deux siècles, utilisant les données biométriques humaines pour l'activation des consoles et la « parole télépathique » développée par les ingénieurs terrestres pour communiquer avec l'ordinateur. Même le clavier archaïque, apparaissant comme un hologramme en face des consoles, s'illuminait encore, affichant les vingt-six lettres classiques ainsi que les symboles utilisés dans les standards de l'Union Terrestre. Une dizaine de symboles étonnants figurait cependant sur la partie supérieure du clavier, que seul notre officier scientifique avait reconnu comme étant des chiffres, les dix chiffres utilisés par l'Union jusqu'au siècle dernier, radiés ensuite du Terrien standard. Rien d'étonnant à cela, la construction de l'appareil datait de près de deux cents ans.
Notre groupe, constitué de notre officier scientifique, notre médecin en chef, notre responsable de la sécurité et moi-même, eut tôt fait d'explorer la salle de contrôle. Les données autres que celles nécessaires au maintien des fonctions essentielles du vaisseau étaient inaccessibles, malgré les tentatives infructueuses de notre spécialiste scientifique pour y parvenir. Impossible d'accéder à la mémoire ou aux informations sur l'équipage et leur disparition. Cependant, il identifia rapidement l'unique salle du vaisseau qui consommait à elle seule la moitié de l'énergie de celui-ci : l'infirmerie. Celle-ci constitua donc la suite de notre exploration. Nous nous y rendîmes tous les quatre, et il ne nous fallut que quelques minutes pour atteindre sa porte, malgré nos lourdes combinaisons et l'absence d'oxygène ambiant lié au manque d'alimentation des systèmes de survie.
L'infirmerie était remplie d'incubateurs de survie, qui jonchaient le sol. Chacun d'entre eux était occupé par un être humain, et nous découvrîmes rapidement, en interrogeant l'interface principale, qu'ils étaient tous en cryothérapie. Je fis rapidement le tour de sa salle, quelquefois enjambant, quelquefois évitant les abris de nos compatriotes. Je pouvais lire sur certaines vitres, en langue ancienne de l'Union Terrestre : « Don't let them over -ISoC ».
Ce que l'interface automatique de nos combinaisons traduisit mentalement par : « Ne les laissez pas passer... »
Mais elle ne parvint pas à traduire de façon satisfaisante le dernier terme, ce qui nous aurait probablement avertis, voire sauvés. Elle proposa un acronyme comme « International Society of Cryopreservation », et aucun d'entre nous n'en douta.
L'idée de réveiller un des membres de l'équipage vint du capitaine Foreman. Nous avions alors choisi d'ouvrir le caisson hermétique contenant l'homme décrit dans la base de données de l'interface locale comme l'officier en chef du vaisseau, Inshee Loyd. Lorsque j'intimai mentalement à l'interface d'ouvrir sa capsule de survie, une main posée sur la reconnaissance biométrique, le message sibyllin – Don't let them over -ISoC – apparut à nouveau devant moi. Les lettres holographiques rougeoyantes flamboyaient comme un avertissement. Mais à défaut d'autres idées, j'ordonnai à la machine de continuer le processus d'ouverture et de réveil. Cela créa une fermeture automatique du point d'accès à l'infirmerie, qui se confina hermétiquement. Le sifflement caractéristique de l'arrivée d'oxygène se produisit, recréant une atmosphère respirable dans la pièce, et faisant grimper la température à un degré compatible avec la vie humaine. J'enlevai à cet instant mon casque et coupai mon environnement local de survie, immédiatement imité par mes trois compagnons. Au même moment, face à Foreman, le panneau recouvrant le corps cryoconservé de Loyd s'effaça pour laisser apparaitre le corps de l'officier.
Il fallut encore une minute à notre officier scientifique pour comprendre que les symboles situés sous l'avertissement de la capsule indiquaient en réalité la température de celle-ci, en numérique ancien de l'Union Terrestre. Il était le seul à avoir étudié et conservé dans sa base de données personnelle les informations sur ces unités dorénavant inusitées. Il murmura alors, d'une voix à peine audible tant il était concentré par la transcription :
« Il semble être conservé à moins quatre-vingts degrés Celsius... »
Ce qui se traduisait par le terme -BOoC inscrit sur la capsule.
Et alors que la température s'égrenait lentement pour revenir à la normale, et permettre au corps inanimé qu'abritait la capsule de reprendre vie, l'avertissement me revint en mémoire.
Don't let them over -ISoC.
Et si l'acronyme n'en était pas un ? s'il s'agissait en réalité de chiffres inusités et qu'ils signifiaient quelque chose ?
J'avais exprimé mon idée à haute voix, et notre officier scientifique m'avait répondu, se penchant sur l'inscription pour la décrypter, le front plissé par l'effort :

« Oui, c'est bien possible... Cela signifierait -15 °C, et non une traduction alphabétique par -ISoC comme nous le croyions ! »
Le sens de l'avertissement nous avait alors frappés comme un éclair.
« Ne les laissez pas dépasser -15 °C »
Ce qui s'était produit en même temps sur le décompte face à nous, à l'instant où le scientifique terminait sa phrase. Et nos senseurs s'étaient affolés. Une vague de radiations avait été émise depuis le corps de l'humain réchauffé, qui s'était mis à hurler et à se tortiller en tous sens. Cette radiation avait empli la pièce comme une onde de choc, et nous avons tous été atteints. Un diagnostic rapide de nos senseurs personnels confirma nos pires craintes ; il s'agissait de radiations nocives, qui avaient atteint nos organes et détruit les fonctions principales de ceux-ci ; nous mourrions...
Face à nous, Loyd s'éteignit en quelques dizaines de secondes de ce mal inconnu et étrange. La remontée de la température avait réveillé la maladie qui couvait en lui, et l'avait tué. Tous les membres de l'équipage s'étaient probablement mis en cryocongélation pour survivre et attendre que le vaisseau trouve des secours et de l'aide.
Les secours, c'était nous.
Et nous étions en train de mourir...

À l'instant, je viens de cracher du sang, et de subir de violentes douleurs abdominales. Foreman vient juste de perdre connaissance devant moi, alors que les corps de mes camarades gisent maintenant eux aussi sans vie, et j'espère que ceux qui viendront plus tard à notre secours écouteront ce rapport avant d'ouvrir ces cuves, qui se révèlent n'être guère plus que des tombes...
Et surtout, n'oubliez pas, les chiffres ; ils sont la clef de la compréhension de ce vaisseau...
Fin de rapport de mission du commandant John Corvet. »

Ces mots, prononcés avec difficulté et entrecoupés de quintes de toux, furent les derniers du commandant, le dernier membre de l'équipage à s'éteindre, dans un vaisseau silencieux, au sein d'un espace froid et agonique.

Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

An 228 ap. U.T. : découverte d’un vaisseau à la dérive, au milieu des abysses spatiaux… L’univers SF est posé, et le lecteur aborde

Lire la suite
148

Un petit mot pour l'auteur ? 36 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Nicolas Auvergnat
Nicolas Auvergnat · il y a
Celle-ci toubib, c'est ton génie en marche ; la meilleure. Bon... C'est selon moi.
Image de Alban Deroux
Alban Deroux · il y a
C'est trop de compliment !
Merci beaucoup et à bientôt !!

Image de Ralf Dieudonné Jn Mary
Ralf Dieudonné Jn Mary · il y a
Terrifiant oui, mais une finale bien méritée. Bon courage Deroux. Si vous avez le temps, j'aimerais aussi vous inviter à lire Le rêve prémonitoire (Ralf Dieudonné Jn Mary), vous aimerez peut-être le lire.
Image de Alban Deroux
Alban Deroux · il y a
Merci de votre passage, et je vais explorer votre œuvre !
Image de Philippe Pays
Philippe Pays · il y a
Excellent, magnifique mais terrifiant !
Image de Alban Deroux
Alban Deroux · il y a
Merci de votre commentaire !
Image de Bruno Duthion
Bruno Duthion · il y a
Bonjour Alban. Je ne vais pas le cacher mais je ne suis pas amateur de SF. Pas particulièrement du moins. Souvent elle m'em... en raison de son pseudo ésotérisme que je ne comprends pas. Mais là, les chiffres oubliés sont une trouvaille, je suis devenu de façon inattendue John Corvet. Je me suis cru, comme lui et son équipe, très supérieur aux anciens dont les savoirs sont bien évidemment dépassés par les nôtres, relégués dans les tréfonds avec un sourire moqueur. Et tout compte fait me voici pris de violentes douleurs, je vomis du sang. C'est sûrement pour cela que je préfère les pays froids où, l'hiver, les températures sont inférieures à -15°C. Très inférieures même. Bravo pour cet agréable mais douloureux moment! Une petite idée me vient à l'instant : les initiales de John Corvet sont JC, on sait bien que le pauvre n'a jamais rien sauvé ou si peu.
Image de Alban Deroux
Alban Deroux · il y a
Merci de votre commentaire enthousiaste et qui fait très plaisir !
Je dois avouer que je n'avais pas pris en compte les initiales de mon personnage principal, mais c'est très bien trouvé de votre part !
Au plaisir de se croiser au fil des textes !

Image de Silvie DAULY
Silvie DAULY · il y a
Une histoire qui fait frémir... j'adore!
Image de Alban Deroux
Alban Deroux · il y a
Merci de votre passage !
Image de Cali Mero
Cali Mero · il y a
Un voyage et quel voyage, que serait-il arrivé à notre bonne vieille Terre, deux cent vingt-huit années après l'union terrestre? J'imagine ce vaisseau fantôme errant dans l'espace et ses occupants en mode survies gelés dans des caissons. John Corvet en tout et pour tout il faudra réfléchir sur les données inscrites sur les capsules avant d'agir.... trop tard paix à vos âmes
Image de Alban Deroux
Alban Deroux · il y a
Un environnement qui laisse place à beaucoup d'imagination ;-) Merci de votre passage et d'avoir laissé un commentaire !
Image de La luciole
La luciole · il y a
Merci pour cet incroyable et percutant voyage. :)
Image de Alban Deroux
Alban Deroux · il y a
Tout le plaisir est pour moi !
Merci de votre commentaire...

Image de La Nif
La Nif · il y a
Je viens de relire votre texte. Il est vraiment excellent !
Image de Alban Deroux
Alban Deroux · il y a
Deux fois? c'est beaucoup trop d'honneur ;-) merci !
Image de La Nif
La Nif · il y a
Quelle effroyable mais involontaire méprise. Une très bonne "page" de SF, courte ( on est sur Short ) mais efficace. Cela m'a fait froid dans le dos ( - 60° ? Non, quand même pas !) Bravo !
Image de Alban Deroux
Alban Deroux · il y a
Merci ! Votre commentaire me fait très plaisir, surtout que j'ai toujours écrit de la SF !!
Image de François B.
François B. · il y a
L'idée d'une société ou d'une civilisation future qui aurait abandonné l'usage des chiffres est très intéressante. J'aime beaucoup aussi la perspective que l'histoire peut se répéter, presque à l'infini. Je vote un peu tard, mais je vote...
Image de Alban Deroux
Alban Deroux · il y a
Mieux vaut tard que jamais ;-)
Merci de votre commentaire +++

Vous aimerez aussi !