La parenthèse enchantée

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Je me suis longtemps abreuvée aux mots des autres, bercée par leur musicalité, contemplant mes failles et mes rêves dans leur sinuosité. Aujourd’hui j’ose lâcher les mots, les mots qui ... [+]

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Le long dimanche après-midi d'été s'étire d'ennui dans le parc de la maison de retraite. Les bras enlacés des arbres repoussent doucement le soleil qui se glisse çà et là en quelques rayons solitaires. Les allées de graviers se mettent à croustiller sous les pas des résidents et des visiteurs. Après la sieste des vieux et des bébés, les enfants, qui ne comprennent rien à la fatigue des adultes, commencent à s'agacer. Pétards de rires étouffés et courses vite réfrénées. On se repose ici !

La grande bâtisse a ouvert ses portes pour libérer ses effluves de médicaments et d'autres odeurs moins engageantes encore. La vieillesse sent bien meilleur dehors. Comme les fils électriques sur lesquels les oiseaux se perchent un à un, les bancs accueillent maintenant quelques silhouettes voûtées. Les chants qui inondent les feuillages se mêlent à d'autres voix, chargées de conseils, de tendresse ou de culpabilité à peine dissimulée, en une douce symphonie.

Au fond du parc, à la frontière du mur d'enceinte de la forteresse des aînés, la végétation s'est affranchie de la main du jardinier. Les herbes, bonnes ou mauvaises, ont colonisé le bord des allées et se sont enroulées aux pieds du banc oublié qui en est devenu presque végétal, figé en une image de conte de fées, théâtre improvisé de rencontres inattendues.

Elles s'étaient échappées. Toutes les deux. L'une, du regard de ses parents, l'autre, de la surveillance de ses enfants. La première tournait joyeusement pour faire danser autour d'elle la jolie jupe portée spécialement pour l'occasion. La seconde s'autorisait un instant de douce solitude, luxe inestimable dans un lieu où les rencontres sont souvent synonymes de souffrances ou révélatrices de conflits trop longtemps tus ; rencontres toujours trop rares et annonciatrices de la dernière à venir.

Un rayon de soleil tombe comme une poursuite de théâtre sur l'enfant. L'étoffe blanche, à peine maculée de la poussière du jeu et des miettes du goûter, ondoie dans la lumière irréelle. Des papillons, des coccinelles et des petits moucherons, entraînés dans la danse, paillettent ce tableau que la résidente contemple, à la dérobée, assise sur son strapontin improvisé.

Et là, dans les plis des volants qui se déploient, le zootrope étourdissant des souvenirs propulse l'aïeule, hypnotisée, dans d'autres rondes, d'autres robes, d'autres jardins. Jardins d'enfants d'un autre temps, vert paradis des souffrances et des joies enfantines, premiers chagrins, premières amitiés, premières chutes et robes déchirées. Jardins aux fruits défendus, premiers rendez-vous, escapades interdites et robes d'été malicieusement retroussées. Jardins d'automne aux feuilles multicolores, rouges, oranges, jaunes, et dorées, éclatées du pied en un feu d'artifice de cris de joie. Jardins d'hiver des longues journées de la vie, des longues patiences, des frustrations et des déceptions. Qu'il était loin le temps béni où le passage des saisons portait en lui des promesses et des joies sans cesse renouvelées.

L'enfant fée tournoie et ses rires montent dans le bruissement des feuilles qu'une brise de fin de journée vient faire chanter sous la voûte de la canopée. L'instant, fragile, suspendu comme une araignée à son fil, maintient l'enfant et l'aïeule dans un rêve hors du temps. Mais voilà, la nature, mère généreuse et incompréhensible, jette parfois des obstacles sous les pieds de ses enfants, insolents de vie. Un caillou, à peine plus gros que les autres, comme un farfadet malicieux, roule soudain sous la sandale de l'enfant dont la fragile cheville se tord. Elle est si jeune, si élastique, elle n'en souffrira pas, mais à cet âge, toute chute oscille entre le jeu et le drame. Le gravier crisse et blesse les genoux qui n'en sont pas à leurs premières égratignures. Faut-il rire ou pleurer ? Cherchant une réponse, le regard de la fillette croise soudain les yeux bleus cerclés de rides de celle qui se sent maintenant pousser des ailes et qui, s'emparant de sa canne avec détermination, se lève, et d'un pas lent et légèrement tremblant, s'avance sur le théâtre du drame. La voici maintenant tout près. Sa vieille main, tordue comme les branches des arbres qui les protègent, se tend vers la petite main tâchée d'encre et collante de chocolat. Les deux douceurs se rejoignent en une surprise mutuelle ; comment l'épiderme poli de la vieillesse peut-il répondre à la soie de la jeunesse ? La nature seule connaît le secret de ce mystère. Comme par miracle, la faiblesse de l'une vient au secours de la vigueur blessée de l'autre. Une petite larme, hésitante, s'est arrêtée sur la joue duveteuse comme un bourgeon. « Tu en verras d'autres, petite ! » Et cet avertissement, chargé de promesses, sonne aux oreilles comme un don des fées.

Soudain, au loin, des cris, des pas qui accourent. Parents, enfants, on s'affole, on gronde. Où étaient-elles passées ? On se fâche pour la jupe déchirée, oubliant le genou écorché, on réprimande la résidente inconsciente. La mamie n'était pas raisonnable, vraiment, quant à la petite ? Eh ! bien, tant pis pour elle, elle l'avait bien mérité !

Tandis que les deux familles offusquées se séparent, les deux mains se délient comme la feuille morte qui doucement se détache du rameau pour céder la place à la prochaine. Un sourire entendu scelle cette rencontre inattendue. Oui, elles l'avaient bien mérité !
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Marie Veil · il y a
Quelle belle histoire, et si bien écrite. Un vrai bonheur de lecture. Un grand bravo et toutes mes voix pour vous.
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Cecilia BALUAIS · il y a
Merci beaucoup Marie !
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Cecile Fremondiere · il y a
Très beau texte plein de poésie j adore !
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Cecilia BALUAIS · il y a
Merci beaucoup Cécile !
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Cecilia BALUAIS · il y a
Merci Hanz ! N'hésitez pas à lire mes autres nouvelles sur ma page !
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Hanz · il y a
Lisa et Marc m'y ont poussé, et j'ai bien fait de venir. Merci
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VERONIK DAN · il y a
Très beau texte où les générations et les émotions s'entrecroisent. Bravo et merci pour ce moment plein de douceur !
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Liam Azerio · il y a
Un joli texte sensible et délicat.
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Landry des Alpes · il y a
J'aime bien le gravier qui croustille et la larme bourgeon..
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angele crouzet palermo · il y a
Très touchant de sincérité
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angele crouzet palermo · il y a
J ai aimé ces mots racontés et cette rencontre ...
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Mireille Béranger · il y a
Votre texte, Cécilia, est magnifique... J'ai trouvé, au fil de vos mots, une ressemblance avec la belle sensibilité de Barbara (la dame brune). En tout cas, la manière dont vous racontez cette rencontre d'un instant, entre une vieille dame et une petite fille, m'a infiniment touchée.
Voici donc pour vous, avec plaisir, toutes mes étoiles*****

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Cecilia BALUAIS · il y a
Si vous avez envie d'y jeter un œil, voici le lien pour lire mon premier roman : https://www.monbestseller.com/manuscrit/16081-et-apres-on-pourra-sembrasser?ads=4990
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Mireille Béranger · il y a
J'ai été jeter mes deux yeux, Cécilia. Merci pour le lien.
Si je comprends tout, il convient de télécharger ce livre. Pas moyen de se le procurer sur papier ?

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Cecilia BALUAIS · il y a
Tout à fait ! Bonne lecture à vous !
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Cecilia BALUAIS · il y a
Un grand merci pour votre commentaire qui me touche profondément.