La moindre des choses

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Une piste pour en savoir plus sur mon travail : https://www.babelio.com/auteur/Denis-infante/324983

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Je ne sais pas.
Je ne me rappelle plus. Ce n'est pas clair.
Je n'ai pas d'enfant, j'en suis à peu près certain.
Alors pourquoi ces deux petites filles ? Je ne sais pas.
L'odeur d'essence et de feu chimique. L'os qui transperce la chair. La douleur qui rode. Je sens son haleine, j'entends le claquement de ses mâchoires à la lisière, sa gueule de flammes dans la nuit. Le chasseur et sa proie. Quelqu'un hurle, mais ce n'est pas moi. Deux petites filles, des jumelles parfaites qui m'observent à travers la vitre. C'est peut-être moi ? Son visage je le reconnais. C'est une infirmière. Je suis dans une chambre d'hôpital. La douleur.
Et puis la morphine.
Elles ont besoin de moi. Je suis seul à pouvoir le faire. Personne alentour. Leur mère a une jambe brisée. Je l'éloigne de quelques mètres de la voiture. Elle ne pèse rien dans mes bras. Ce n'est peut-être pas très malin, mais il y a une sale odeur d'essence. Elle me supplie dans des spasmes de douleur : « Mes enfants, mes petites filles ! » Lucie me parle. Elle me demande de répéter, elle n'a pas compris. De mon œil valide je vois la lumière derrière la vitre, des arbres qui se balancent dans le vent, et son visage parfait qui se découpe. C'est douloureusement magnifique. Lucie je me souviens. Nous marchons quelque part au bord de la mer. Le vent aussi et le balancement des vagues. Ses longues jambes déployées. Son rire et immensité. Elles me regardent à travers la vitre. Deux regards identiques, curieux, attentifs, sans défiance, deux yeux noirs qui luisent dans la lueur du tableau de bord. J'ai les bras bandés, mains comprises. Je crois que j'ai envie de pisser. Il me semble. Je les ai serrées dans mes bras. Deux petites filles. Il y a eu l'explosion. Le choc et ce sifflement suraigu, les flammes. J'ai trop chaud. J'en­tends Lucie qui appelle l'infirmière. Je crois que je me suis pissé dessus.
Morphine.
J'ai mon couteau à la main. Mon fidèle n°10 dont j'ai tant de mal à me séparer. Une marotte ridicule, lourdingue, voire un rien macho aux dires de certaine. Aux dires de Beth. Beth et Charles sont passés me voir. Je me rappelle de Beth tenant ma main bandée contre sa joue et m'appelant son héros, et Charles y allant d'une de ses blagues qu'il est le seul à trouver drôle et que je n'ai de toute façon pas comprise. Myriam et Annie, les infirmières. Je commence à les connaître. Elles me tendent un miroir. Myriam me dit : « Ne vous effrayez pas. Vous allez très vite retrouver une peau de bébé et tous vos cheveux ! » Le visage rouge sang, bariolé de crème jaune, bouffi et pas un poil, l'œil droit caché par un pansement, tel un bandeau de pirate en négatif, pas un cheveu. D'ac­cord, je les crois, ce doit-être moi. Je vais bientôt retrouver figure humaine. Je les crois.
Héroïsme ? Courage ? Et les autres, ceux qui n'ont pas le courage, qui se détournent, se dérobent, est-ce qu'ils sont méprisables, à jamais méprisables, est-ce que c'est écrit sur notre front : Courageux, Lâches, Indifférents ? Et ceux qui échouent, ceux qui n'y arrivent pas. Et si je n'avais pas réussi. Si j'étais arrivé quelques minutes plus tard. Si elles étaient mortes calcinées dans la carcasse de la voiture. Je ne dois pas y penser. Je ne dois pas regarder dans cette direction. Je dois me détourner. Le souffle de l'ex­plosion nous a projetés assez loin des flammes, ce qui nous a évité le pire. Est-ce que j'aurai le temps ? Je n'ai pas hésité, j'espère que je n'ai pas hésité. Je ne trouve pas le levier pour rabattre le siège. J'ai maudit l'absence de portes arrières. Les craquements du métal qui se dilate. Je ne vois plus rien, la batterie vient de lâcher. Je sens la panique déborder, me submerger. Je perds de précieuses secondes. Est-ce que j'au­rais le temps. Elles sont sanglées à leur siège. Je ne vois pas les fermoirs, engloutis sous des tas de machins. Je sors mon couteau : « Tout va bien les filles ». Je ne sais pas si j'aurai le temps ? Nous nous regardons tous les trois. Je leur souris. Je ne sais pas. Je ne veux pas savoir. Est-ce que j'ai eu le temps ? Je sens cette boule d'angoisse dans ma gorge qui m'étouffe. J'éclate en sanglots. Je sens le feu qui me lacère. L'odeur d'essence et de plastique brûlé. Je ne peux plus respirer. je ne peux plus respirer.
Morphine.
Elle s'appelle Dolorès. Elle est assise dans un fauteuil roulant, la jambe droite en extension, un bras en écharpe, mais elle va bien. Elle est passée déjà plusieurs fois, je dormais. Il semble que ce soit mon activité principale depuis quelque temps. Elle me remercie. Je vois des larmes sur ses joues. Elle a de magnifiques yeux noirs. J'ai sauvé la vie à ses deux filles. Lily et Lola. Ses jumelles. Elle dit qu'elle ne pourra jamais oublier que j'ai risqué ma vie pour elles. Elles sont à peu près dans le même état que moi, mais il leur tarde de me rencontrer. Je pense, avais-je le choix, mais je ne peux pas le lui dire. Elle ne comprendrait pas. Peut-être le prendrait-elle mal, comme une insulte à ses sentiments. J'étais là. Il n'y avait personne d'autre. C'était à moi de le faire. J'avais tranché les cein­tures et elles s'étaient jetées à mon cou, elles s'étaient accro­chées à moi. Je ne pouvais pas sortir de l'habi­tacle en les portant toutes les deux. J'ai entendu le souffle sourd d'un li­quide qui s'en­flamme. J'ai senti la brûlure, comme la morsure d'un froid inouï. Si j'avais pu choisir, à ce moment-là, si j'avais pu reve­nir en ar­rière, je ne me serais ja­mais arrêté en voyant cette voiture encas­trée contre un rocher, je ne me serais ja­mais mêlé de cette histoire, car tan­dis que les premières flammes s'échappaient de l'avant écrasé, je savais que je n'avais plus le choix, c'était nous trois, ou personne. Nous avions été trop loin ensemble, jusqu'à l'origine. Le feu et la mort nous talon­naient. Y avait-il une autre solution. En sacrifier une, faire la part du feu. Vivre après ça, et ne jamais guérir d'avoir vendu son âme. Je les ai serrées contre moi, pratique­ment écrasées l'une contre l'autre et je me suis arraché en les por­tant toutes les deux.
La suite n'est pas très nette. Il me semble que je suis retourné à la voiture après que j'ai déposé les filles près de leur mère. Et c'est à ce moment-là que le réservoir a explosé. Pourquoi y suis-je retourné ? Pour récupérer mon opinel que j'avais laissé tomber et qui a été détruit dans l'in­cendie ? Sincèrement, j'espère que ce n'en était pas la raison, sinon j'ai tout intérêt à m'in­quiéter. Ou parce que j'étais pratiquement aveugle à ce moment-là ?
Mais dans le fond, je ne veux pas parler de ça. Surtout avec elle. Surtout avec leur mère. J'ai eu peur, j'ai eu honte de ma peur, j'ai lutté contre la panique, j'ai lutté contre l'envie de fuir, j'ai mau­dit cette femme et ses gosses. Et ce qui me reste c'est un amer sentiment d'impuissance, une ter­reur de l'échec. Et j'ai à nouveau envie de pleu­rer. Assez ! J'ai l'impression de partir en lambeaux.
Morphine
Quelques jours après, j'ai eu droit à ma première sortie. J'ai voulu faire le malin, prétextant une envie de marcher. Au bout de deux pas, j'ai cru que j'allais m'effondrer, ou m'enfoncer peu à peu dans le sol, la perception que j'avais de mon corps dans l'es­pace n'était pas parfaite. J'ai fait signe à Myriam d'approcher le fauteuil roulant. Elle n'a fait aucune remarque, elle m'a aidé à m'asseoir, j'avais du mal à prendre appui sur mes bras. Elle m'a poussé dans le couloir, notre but était le parc de l'hôpital, où je pourrai rester une petite demi-heure à l'ombre. Les différentes molécules dont j'étais généreusement abreuvé depuis des jours avaient la particularité quasi commune de ne pas aimer l'exposi­tion directe au so­leil, sans parler de mon œil.
Et puis Lucie et Beth ont pointé leur nez. Elles se chargeaient de moi. Nous avons filé le long du couloir, qui bien que parfaite­ment rectiligne, avait tendance à sinuer. Nous avons passé les portes coulissantes. Dehors ! Enfin dehors ! Les arbres, les gens qui circulaient dans les allées, affairés, tendus, souriant, traînant la patte, l'air sur mon visage, comme une nouvelle peau. Les filles discutaient de je ne savais quoi au-dessus de ma tête, j'étais bien. En un mot, je revivais. Une certaine euphorie qui n'était pas que médicamenteuse me gagnait.
« Dans une semaine, je sors ! ai-je proclamé, histoire de parti­ciper à la conversation.
– Dommage que le Carnaval soit passé ! Tu aurais eu un certain succès, a rétorqué Beth.
Elles ont éclaté de rire, se tordant d'une si bonne blague à mes dépens.
– Très drôle ! Il faut dire qu'avec toi, Elizabeth, c'est tous les jours carnaval.
Beth n'avait peur de rien en matière vestimentaire, mais aujourd'hui, peut-être pour compenser le triste monochrome de l'hôpital, elle avait forcé sur la couleur. Une robe tunique rouge à pois vert, genre illustration d'effet opticochromatique si la chose existe, sur un corsaire bleu roi. Lucie, plus sobre, comme toujours, était res­tée dans les jaune sable pour le pantalon et un vert soyeux presque noir pour son corsage. Elles pouvaient toujours rire et se moquer, rien ne m'atteignait, en compagnie que j'étais des deux filles qui comptaient le plus pour moi sur cette terre. J'avais payé assez cher le droit à cet instant parfait.
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Eve Nuzzo · il y a
Un ancien résistant, quand on lui avait parlé de son courage, avait répondu en substance : "Ce n'était pas du courage, on a fait ce qu'on a pu. Et on peut beaucoup."
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Denis Infante · il y a
L'idée même qui sous tend ce texte. L'ennemi étant pour le coup, intérieur.
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Jean-Louis Blanguerin · il y a
Un texte qui accroche dès ses premières lignes et qu'on ne lâche plus !
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Denis Infante · il y a
Merci de votre lecture. Pour le coup, je vous rassure, ce n'est pas une situation personnelle.
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christiane nicolas · il y a
Un texte puissant et magnifique, qui par moment m'a donné la chair de poule. Je n'ai pu m'empêcher de penser au "Choix de Sophie" de William Styron . Deux enfants... "nous trois ou personne " est un soulagement ! Bien sûr problème du choix, évoqué par d'autres lecteur, trices. Mais ce qui me touche également est l'amitié entre les personnages, profondeur et légèreté dans ce texte.
Et le roman ?

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Denis Infante · il y a
« Le choix de Sophie » ! Comme vous y allez ! J’en reste confus. Oui, bien sûr, c’est aussi une situation d’insoluble choix et même, l’action entreprise, n’y a-t-il plus de choix possible, comme vous l’avez si bien noté : « nous trois ou personne » ! D’où peut-être, cet étrange culpabilité rétroactive que ressent le personnage.
Quant au roman, après avoir été refusé (comme tous les autres) par quelques dizaines d’éditeurs, il dort sagement dans un coin de mon ordinateur.
Un grand merci à vous.

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Ginette Flora Amouma · il y a
Très puissant ce récit enchâssé qui accentue la tonalité dramatique de l'intrigue , évoquant le drame passé pour revenir au présent et repartir vers la recherche des faits passés.
Et puis cette fin qui n'en est pas une comme si la vie , toujours étonnante , propose d'autres routes à suivre .

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Denis Infante · il y a
Oui, bien sûr, cette fin n'est pas une fin, y compris au sens littérale, puisque ce texte est le premier chapitre d'un roman, qui, du moins je l'espère, parle effectivement de cette "étonnante" vie.
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Jean Paul · il y a
Texte magnifique,terrible , émouvant et ce dernier chapitre:quel soulagement!
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Denis Infante · il y a
Oui, il ne me semblait pas nécessaire d'aller jusqu'à l'irrémédiable. Écrire, c'est aussi apporter un peu de lumière.
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Brigitte Bardou · il y a
Waouh ! Il déménage, ce texte ! Il percute... un peu comme la voiture contre le rocher ! On a peur, on se demande, tandis que lui se pose la question du courage, surtout s'il y est arrivé... Et puis, oui ! Ouf !
J'ai aimé aussi la sortie de l'hôpital. Qui en est un jour sorti après un long séjour a certainement ressenti ce sentiment de flotter, "l'air sur son visage, comme une nouvelle peau", l'impression d'un moment parfait. Bravo, Denis !

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Denis Infante · il y a
Votre enthousiasme me va droit au cœur ! Et merci de votre remarque sur la sortie de l’hôpital. Le titre de ce chapitre est "Sainte morphine", un humble éloge, dans mon esprit, aux soignants et à leur engagements à nous soulager dans la douleur. Oui, je sais, c'est un peu crypté, mais sincère.
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Marie Van Marle · il y a
Votre style heurté, haletant, mêlant présent, pensées et souvenirs incertains, emporte la lecture. La catastrophe semble toujours imminente, la révélation terrible à venir... et puis la vie reprend son cours, avec ces deux enfants en plus, qui sans nul doute ont changé le narrateur pour toujours. Vraiment bien.
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Denis Infante · il y a
Merci, vraiment ! Et oui, on ne peut sortir de ce genre d'expérience vécue sans en apprendre quelque chose sur sa vie, sur la vie.
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Randolph B. · il y a
Je retrouve votre belle, vraie et forte écriture, et cela fait du bien ! Ces instants sont le sel de la vie, sa vibration...(J'ai toujours mon vieil opinel N°10, il doit être au fond d'un sac...)
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Denis Infante · il y a
Un grand merci pour votre sincère enthousiasme. « Belle, vraie et forte écriture », je ne pense pas qu’il y ait pour un auteur, mots plus chaleureux.
Mon N°10 est toujours dans ma poche (ce qui implique, parfois, quelques problèmes). Je ne pouvais pas faire moins après avoir imaginé une si violente situation.

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Viviane Fournier · il y a
De belles émotions sur le bord de vos mots et une histoire qui accroche jusqu'au point final ...bravooo !
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Denis Infante · il y a
Merci beaucoup. Heureux que vous ayez été sensible à mes mots.
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F. Gouelan · il y a
Un texte dont le rythme, l'angoisse et la curiosité happent le lecteur.
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Denis Infante · il y a
Merci beaucoup pour vos mots !

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