La mémé

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C'est un truc tellement incroyable l'écriture ! arranger les mots entre eux, raturer, recommencer, trouver enfin le rythme. Et derrière chaque stylo, un monde

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On disait toujours « la mémé » en parlant de toi, comme on disait « le papa, la maman, le tonton ». C’était comme ça chez nous. Tu portais invariablement une robe noire, un tablier par-dessus et des bas de coton. Dans tes poches toujours bien fermées par d’innombrables épingles à nourrice, tu cachais des bouts de ficelle, un vieux bonbon, une pièce ou encore une clé qui n’ouvrait rien. Tes cheveux de neige serrés dans un chignon sur la nuque encadraient un visage sans charme et sévère. Seul éclair de lumière, une paire de boucles d’oreilles en or ornaient tes oreilles, elles avaient réchappé aux pillages des Allemands. Quand je pense à toi, deux souvenirs me reviennent en mémoire.
C’est juste avant le repas du soir, dans la cuisine familiale pendant que ma mère prépare le dîner. Trois générations de femmes dans l’intimité de la cuisine et sur mes épaules déjà, le poids de leurs désirs. Je suis assise sur tes genoux, j’ai cinq ans. Tu me fais la lecture à voix haute en suivant avec ton doigt, en articulant avec application et en roulant les R. Le livre terminé, je vais en chercher un autre, vite, des fois que tu changes d’avis. Tu sais, c’est comme ça que j’ai appris à lire, grâce à ton doigt qui soulignait chaque mot.
Je me rappelle aussi d’un dimanche, le repas du midi s’était éternisé et comme souvent je m’y ennuyais. J’avais alors décidé de glisser sous la table pour m’extraire des conversations lourdes de crème et de vin, le brouhaha des voix ne m’atteignait plus, j’avais disparu dans le monde du dessous avec curiosité et ravissement, comme seuls savent le faire les enfants. J’observais les paires de jambes qui s’agitaient, tapaient du pied ou bien restaient sagement sous leur chaise. Les tiennes étaient légèrement écartées pour mieux supporter la longue station assise. Je m’étais approchée avec curiosité, attirée par le mystère que représentait le dessous de tes robes. Mon regard d’enfant avait longé le coton noir de tes bas pour aller buter sur la chair rose et flasque de tes cuisses étranglées par un mauvais élastique. J’avais étouffé un rire fébrile entre mes mains, j’étais à l’âge où le corps est encore un mystère, chez nous il ne se dévoilait jamais.
Aujourd’hui que mes cuisses flasques sont étranglées par mon jean comme ta cuisse l’était par l’élastique du bas noir, je revois la mémé et la mère, deux générations enfermées dans leurs rôles, soumises, amoureuses, blessées, amantes dans le secret et mère par accident qui montraient le chemin à la petite fille que j’étais.
Aujourd’hui que je suis vielle, même si ce mot m’arrache la gueule, j’ai derrière moi toutes les mères, toutes les épouses, toutes les filles de mon clan qui regardent avec intérêt la femme que je suis devenue. Mais elles se bousculent aussi pour regarder par-dessus mon épaule la dernière née de la lignée, qui se tient droite et fière.
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