La mariée était partie en douce

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C'est un truc tellement incroyable l'écriture ! arranger les mots entre eux, raturer, recommencer, trouver enfin le rythme. Et derrière chaque stylo, un monde

Image de Très très courts
La mariée était partie en douce. Personne ne s’en était aperçu, même pas le marié qui fricotait avec une petite brune boulotte derrière le kiosque à musique. Les musiciens s’assoupissaient sur leurs instruments en massacrant un slow poussif, le champagne tiédissait dans les seaux et la grand-mère s’était endormie assise, la tête qui peu à peu plongeait vers l’avant.

La fête était ratée. Dès le début, Philippe l’avait su. Il l’avait su le jour où Marie-Odile l’avait emmené choisir le menu chez le traiteur... Il en avait fait une indigestion le lendemain ! Toutes ces crevettes en cocktail, ces cuissots de chevreuil sauce grand veneur, ces omelettes norvégiennes lui avaient retourné l’estomac.

« Toi, tu ne vas pas bien ! » lui avait dit le lendemain son meilleur ami en le regardant droit dans les yeux. « C’est le mariage qui t’inquiète ? » Il n’avait pas su quoi répondre mais en y réfléchissant bien, tout l’inquiétait : les préparatifs, la cérémonie, la fête, il n’avait pas vraiment voulu tout ça. Lui, ce qu’il voulait, c’était aimer Marie-Odile. Il la connaissait depuis toujours, depuis qu’enfants ils se retrouvaient à Cancale pour les vacances et qu’ils se bécotaient dans les cabines de plage pendant que les parents mangeaient des huîtres sauvages. Il l’aimait sa Marie-Odile même si on ne pouvait pas dire qu’elle était belle, ni même jolie, mais elle faisait la tourte aux pommes de terre comme personne et surtout, surtout, elle le regardait avec amour.

Alors, qu’est-ce qu’il fichait là, à tripoter cette petite brune boulotte ? « Non mais Philippe, ça va pas ? » Se lança-t-il à lui-même et d’un geste pas très galant il la repoussa loin de lui, la laissant les lèvres humides, les yeux énamourés et partit à grand pas. Depuis combien de temps n’avait-il pas vu sa moitié ? Il ne s’en souvenait plus. L’alcool avait fait son travail de sape et un bon vieux trou noir s’était installé dans sa mémoire. « Voyons, voyons...la dernière fois que j’ai vu Marie-Odile, c’était quand on a ouvert le bal sur « Que je t’aime » de Johnny.

Il fit le tour de la piste, entra dans le hall de l’auberge. Un couple envisageait les préliminaires sur le canapé de l’entrée, il crut reconnaître son meilleur ami avec sa belle-mère mais non, pas possible... il préférait ne pas voir ! Il emprunta le long couloir qui menait au petit salon. La porte était ouverte, un filet de voix parvint à ses oreilles. Marie-Odile, enfin ! Il allait pousser la porte quand il l’entendit dire, d’une voix douce : « Non, Jacquot, c’est pas le moment, sois sympa, patiente encore un peu ».

Sa main resta suspendue au dessus de la poignée, une sueur froide dégoulina dans son dos. Il fit en un éclair le tour de la liste des invités, ne trouvant pas l’ombre d’un Jacques. Un doux bruit d’étoffe qui glissait, un soupir... Il poussa la porte d’un coup.

Marie-Odile était assise dans un fauteuil, un sourire attendri aux lèvres.
« Où étais-tu passé ? » lui lança-t-elle, « regarde, je te présente Jacquot, c’est le cadeau d’oncle Pierre, n’est-ce pas qu’il est beau ? »
Un tout jeune chien, un boxer roux, trônait dans les bras de la mariée, la babine dégoulinante et le regard morne.
« Il voulait sortir faire ses besoins mais je t’attendais pour te le montrer. Où étais-tu passé ? Il est mignon, non ? »
Je me laissai tomber à ses pieds, esquivai une léchouille et levai la tête vers Marie-Odile. C’est drôle, ils avaient les mêmes yeux.

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