La maison rose aux volets olive

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois...

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J'avais treize ans et je m'ennuyais.
J'errais entre une mère dépressive et Moon, mon chat, mon confident. Mon père était resté en ville, pour travailler ou échapper à sa famille, dans ma tête d'adolescente les idées se brouillaient un peu.
En juillet, mes parents avaient loué une villa dans le Sud, le soleil était censé me faire du bien. Sous mon corsage de percale pointaient deux tétons encombrants, j'étais en pleine croissance, gênée par ma voix suraiguë et ce corps qui devenait femme sans demander mon avis.
Je traînais sur le sentier sablonneux, attendant que ma mère émerge de sa sieste, j'avais pour consigne de ne surtout pas la déranger avant seize heures. Alors je passais mon temps à étirer le temps, lisant et agaçant Moon étalé sur les dalles fraîches. Il ne supportait pas la chaleur de la méridienne, lorsque le vent prend congé et qu'irradie le soleil à l'aplomb. C'est à lui que je confiais mes secrets, à lui seul, puisque personne ne s'intéressait à moi.
En remontant de la crique où j'étais allée baigner mes pieds, je perçus du bruit venant de la propriété voisine, une longue maison crépie de rose avec des volets de la couleur des olives quand elles ne sont pas encore mûres. En m'approchant, je distinguai quelques notes égrenées sur un piano, elles ne ressemblaient en rien à la musique que je connaissais, plutôt une caresse des anges, la crème Chantilly douce au palais, une mélodie venue à coup sûr de l'au-delà. Chaque jour à la même heure, le miracle se renouvelait. Tapie derrière les lauriers en fleurs, enivrée par les senteurs suaves des orangers, entêtée de tant de touffeurs, j'espérais, et à tous mes sens en éveil on offrait ce cadeau.
Un matin, je le vis sortir de la maison rose, il était un peu plus âgé que moi. Un jeune homme vêtu d'un pantalon de toile grège et d'une chemise blanche, les manches relevées sur des bras parsemés de duvet doré. Ce n'était pas l'heure du concert, il marchait d'un pas élégant et je tombais en amour comme on tombe d'un arbre, par manque de vigilance. À cet âge, on ne se méfie pas de ces chutes qui vous laissent estropiés pour la vie.
Tous les jours avant midi, petite musaraigne enfouie dans les fourrés, je le guettais. Très vite il comprit mon manège, il m'attendait lui aussi, me souriait de toutes ses dents de perle, et faisait un brin de conversation. Il aurait pu être le grand frère de mes rêves, mais c'eût été un amour interdit. Nous parlions des livres que je lisais, de Moon aussi, de tout et de rien, et l'écarlate me montait aux pommettes, je bafouillais des mots incohérents, alors il souriait davantage. Je ne soufflais mot des instants de grâce, quand il jouait du piano, effrayée à l'idée de perdre ces minutes bénies, de le perdre lui aussi. Il était mon trésor, un bijou précieux dont le fragile éclat pourrait se ternir à jamais.
L'après-midi, je m'installais à l'ombre des pins où j'avais étendu une rabane pour mieux écouter les elfes chanter, allongée sur le dos j'admirais le ciel indigo balayé de longues traînées ouatées et les pompons incandescents des arbousiers. Plus il jouait, plus je l'aimais, mon cœur bondissait au rythme de ses arpèges. Chaque jour à la même heure, le même morceau, un prélude de Bach comme je l'appris plus tard pour mon malheur.
Ce jour-là, je m'étais endormie, bercée par le récital, écrasée par un souffle de forge, le chant des cigales accompagnant les notes sacrées, je plongeais dans un sommeil où la nature se déployait en charmes infinis, tout était parfait, chaque grain de sable à sa place, les gouttes sculptées de cristal, les mouettes valsaient et l'autan se levait, douce brise caressante.
Je m'éveillai, il était seize heures passé, je me levai d'un bond et quand il ouvrit sa persienne, le piano s'était tu depuis longtemps. Le jeune homme s'étirait comme Moon lorsqu'il est repu, son torse nu était glabre, plus clair que ses bras. À l'abri d'un muret de pierres chaudes, je contemplai le tableau, je n'aurais pas dû. Derrière mon grand amour s'estompait une silhouette familière, une ombre languide qui bientôt survolait les marches en terre cuite de l'escalier, dans sa robe agrafée à la hâte je la vis qui empruntait la sente, soufflant et courant.
Puis la femme entra dans notre maison et le ciel se voila d'un crêpe noir.
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Phil Bottle · il y a
Prélude à l'après midi de faunes... ♫♫♫ ♪♫♪ ♫♫♫ ♪♫♪...
Couac! Mince, un coin-coin!

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