La disparition de Lou

il y a
8 min
710
lectures
444
Finaliste
Public

"Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, elle sera poète, elle aussi ! ” Arthur Rimbaud

Image de Grand Prix - Automne 19
Image de Nouvelles

— J’ai encore entendu la voix du fantôme !
Lou dit cela sur ce ton à la fois étonné et plaintif qui la rend pareille à une petite fille apeurée. Et moi, pauvre nigaud amoureux, je fonds et aussitôt attentif je me tourne vers elle. Je me penche avec un air sérieux. Il faut toujours avoir l’air sérieux lorsque Lou a quelque chose à dire. Le corps à demi allongé dans le hamac, elle sort sa jambe de danseuse afin de s’en extraire. Son regard trahit son trouble. Mais d’effroi pas vraiment.
— Il faut que je te dise ! Comme la dernière fois. J’étais à moitié endormie et cette voix a chuchoté à ma gauche. J’ai aussitôt regardé et rien. Juste le chien allongé derrière moi.
— Eh bien, c’est sans doute lui qui a bougé et a froissé les feuilles, ce que tu as pris pour un chuchotis.
— Toi et ta stupide rationalité ! Toujours une explication terre à terre.
— Mon explication me semble plus acceptable que la tienne. Un fantôme Lou !
— Que veux-tu que ce soit ? On chuchote à côté de moi et je dois penser qu’il s’agit du chien qui froisse les feuilles. Cela ne donne pas de mots un froissement de feuilles !
— Quels mots ?
— Les mêmes que l’autre fois. « Il serait temps de penser à ce que tu n’es pas. »
— Tout un programme...
Je crois que j’ai souri. La colère traverse ses yeux noirs. Je ne veux pas avoir l’air condescendant ou moqueur pourtant. Trop tard. Elle a très bien analysé ce sourire. Elle va m’en vouloir durant plusieurs heures. Mais non. Le fantôme balaye la rancune.
— C’est curieux, enchaîne-t-elle, je n’ai pas vraiment peur. Je suis juste très intriguée. Pourquoi un fantôme vient-il me dire des choses à moi ?
— Est-ce une voix d’homme ou de femme ?
Me voilà entraîné à mon corps défendant dans cette histoire...
— Impossible à dire.
— Est-ce que tu aurais reconnu cette voix ?
— Bien sûr que non ! Que tu es bête ! Si c’était le cas, je t’aurais dit que le fantôme d’un tel ou d’une telle m’avait rendu visite.
— Oui, c’est logique.
Mais qu’est ce que je raconte ? Me trouvant à court de questions, je reste les bras ballants dans le jardin aux couleurs de l’automne, j’écoute le vent qui s’amuse dans les feuilles mortes et je regarde le chien qui s’est rendormi.
— Je vais procéder scientifiquement, me dit-elle. Je vais réfléchir à ce que je ne suis pas et noter tout cela. Je ne vois que ça pour tenter de comprendre.
Et elle se dirige d’un pas décidé vers la maison.
Je voudrais rire ou me mettre en colère mais j’ai trop peur de la blesser.

Les jours suivants, la pluie s’est invitée et tombe avec une régularité têtue. Nous nous rendons au travail le cœur un peu lourd, nous préférons tous les deux le soleil, et le soir nous avons peu d’occasions de nous parler vraiment, car Lou, à peine rentrée, s’enferme dans la chambre d’ami qu’elle a baptisée « Bureau de recherche fantomatique » et remplit des cahiers entiers de notes que je n’ai pas le droit de lire. Je dois avouer que malgré tout l’amour que je lui porte, elle m’agace un peu.
Je me console en me gavant de séries jusqu’à ce qu’elle me rejoigne tard dans la nuit. Elle ne parle pas beaucoup, lorsqu’allongé à ses côtés, je tente de savoir comment avance son travail scientifique. Ça prend forme dit-elle.
Me voilà renseigné.
Elle a perdu cette gaieté spontanée et cet enthousiasme qui me la rend si chère. Une sorte de gravité habille maintenant ses mouvements et parfois elle ne me voit pas.
Un soir, alors qu’elle s’est couchée encore plus tard que d’habitude, elle me regarde et me dit :
— La liste est longue de ce que je ne suis pas et je ne suis pas prête de m’arrêter.
— Est-ce que je peux t’aider ? ai-je proposé un peu bêtement.
— Bien sûr que non mon amour. Je dois me débrouiller seule avec mon fantôme.

Cela fait maintenant un mois que Lou dresse sa liste. Je n’en peux plus ! Je n’existe plus à ses yeux, relégué au rôle de cuisinier et homme de ménage. Elle mange rapidement sans parler, sans me regarder puis retourne dans son antre, et enfin se couche et s’endort aussitôt sans me souhaiter une bonne nuit. Elle ne me touche plus, je ne suis même pas sûr qu’elle soit consciente de ma présence. Ce que j’avais pris pour une amusante lubie s’avère bien plus grave.

J’ai décidé de crever l’abcès ! Ce soir, je lui dis que ça suffit, qu’il y en marre de sa manie – car s’en est une qui confine à la folie – qu’elle est ridicule, que je suis malheureux, qu’il faut que ça cesse et qu’en plus tout ça ne sert à rien et qu’elle va perdre la tête et moi aussi. C’est une avalanche de mots qui la submerge, jaillie de ma bouche, de mon cœur révolté et effrayé.
Elle ne se met pas en colère, ne se défend pas. Elle attend que ma logorrhée tarisse. Puis lorsqu’à bout de souffle, au bord des larmes, je me tais, elle me regarde et dit :
— C’est curieux que le soir où tu décides de me tomber dessus à bras raccourcis soit celui-là même où j’ai résolu l’énigme.
Rien sur son visage ni dans son corps ne permet de savoir ce qu’elle éprouve. Impassible comme une déesse ma Lou.
— Ce fut long, reprend-elle, mais j’ai fini par comprendre que je me fourvoyais en dressant des listes interminables. Tout d’abord, j’ai cru que c’était parce que je n’en verrai jamais la fin. Mais là encore, je me suis trompée. Le problème n’est pas vraiment là. Le problème est que lorsque je dis je ne suis pas ça ou ça, eh bien, je ne peux pas en être sûre. Tu vois si je dis : je ne suis pas stupide, tu m’accorderas que quelque part c’est vrai, mais j’ai dû l’être plusieurs fois dans ma vie, non ? Si je dis, je ne suis pas méchante, pareil. Il m’est arrivé de l’être. Donc le suis-je ou pas ?
Ensuite, je peux me regarder dans la glace et penser que je ne suis pas belle. Mais toi qui m’aimes, tu vas aussitôt protester et affirmer que je le suis. Qui a raison ?
Enfin, tout est relatif : si je dis, je ne suis pas grande ou je ne suis pas vieille, un enfant me dira le contraire.
Je ne peux m’empêcher de réagir.
— Voyons, ce que tu dis n’est pas faux, mais il y a indéniablement des choses que tu ne peux pas être. Par exemple, tu n’es pas un caillou ou un arbre ou un cheval ou...tu vois ce que je veux dire.
— Mais si ! Je peux être tout ça en rêve ou en imagination !
— Enfin, tu ne l’es pas réellement !
Je m’énerve. Encore une fois, son irrationalité me rend fou.
— Et pour toi bien sûr n’existe que ce qui est rationnel ou prouvé scientifiquement.
Elle a lu dans mes pensées, elle me connaît si bien.
— Mes rêves sont parfois plus réels que la réalité !
— Tu n’es pas un homme !
— Pas évident non plus. Du point de vue du sexe, non, je ne suis pas un homme, mais j’ai une part masculine comme toi tu as une part féminine. Et je peux aussi rêver que j’en suis un.
— C’est tellement absurde ! Et d’ailleurs cette situation l’est aussi. Nous sommes en train d’argumenter à partir d’une phrase sans queue ni tête qu’un soi-disant fantôme aurait prononcée au creux de ton oreille un jour où tu dormais à moitié dans le hamac ! Bon sang ! Lou tout ceci est fou !
Elle ne relève pas. Elle se contente de m’asséner le plus sérieusement du monde sa conclusion lumineuse.
— Ce que je ne suis pas et c’est sûr à cent pour cent, mon vieux, c’est morte. Je ne suis pas morte ! Et personne ne dira le contraire.
— Et tu ne peux pas rêver ou imaginer que tu l’es ? Si je reprends ton argument précédent ?
— Bien sûr que non ! Tu peux rêver ou imaginer des circonstances ou des situations qui pourraient provoquer ta mort, mais jamais ta mort elle-même. Jamais ! Je serai morte un jour mais pour l’instant je ne le suis pas.
— Tu as réponse à tout ! Quelle mauvaise foi !
— Pas du tout. C’est la seule réponse.
— Okay et maintenant ?
— Maintenant, il faut que je pense à ce que je ne suis pas : morte.
— Et alors ?
— Alors je ne sais pas.
Elle me tourne le dos avec raideur et s’en va dans son bureau de recherche fantomatique.

Quelques jours passent. J’entends parfois Lou aller et venir derrière la porte du bureau. Et moi, moi je me morfonds. Que puis-je faire ? Je me sens si impuissant ! Si je lui dis ce que je pense vraiment c'est-à-dire qu’elle est folle à lier, je la perds à jamais. Mais je ne peux pas continuer à cautionner son délire maniaque. Je ne peux pas continuer à me comporter comme si tout était normal et à lui demander- ce que je fais tous les soirs – si sa réflexion à propos du fait qu’elle n’est pas morte avance. D’autant plus que je ne peux m’empêcher de le faire sur un ton un brin ironique ce qui me vaut un regard assassin et pas de réponse. J’ai toujours adoré sa vitalité, ses idées fantasques qui m’ont valu des fous rires, de magnifiques émerveillements et de temps à autre aussi de belles déconvenues. Cependant là, j’ai peur. Je sens que quelque chose de terrible va arriver. Va m’arriver. J’essaie de balayer mon angoisse en m’occupant de la maison et du jardin. Je range entièrement le garage qui n’en a pas vraiment besoin, je sors tous les livres de la bibliothèque pour les remettre dans un ordre nouveau et je plante deux petits arbres derrière la maison.
J’ai maigri, car la boule dans mon ventre prend de plus en plus de place et il m’arrive de ne plus savoir comment remplir le vide que la disparition de Lou derrière cette porte maussade a creusé.
Après ma période d’hyper activité, je passe maintenant des heures sinistres à contempler le jardin triste et froid que l’hiver a dénudé. Mon humeur déteint sur le chien. Depuis quelques jours, il déprime dans son panier.
Et, un dimanche matin, je craque. Je me mets à hurler devant la porte du bureau.
— Lou ! Sors de là ! Ça suffit maintenant. Tu dois sortir ! Là ! Tout de suite !
Silence.
J’essaie de me calmer et de parler raisonnablement.
— Tout cela est ridicule. À quoi bon réfléchir au fait que tu n’es pas morte ? C’est plutôt une bonne nouvelle non ? Tu le sais, je le sais. Donc tout va bien. Si nous reprenions le cours de notre vie ? Je n’y comprends plus rien ! Tu sais à quel point je t’aime. Que se passe-t-il Lou ?
La porte s’ouvre lentement et elle sort. Elle est encore vêtue du vieux t-shirt qu’elle met pour dormir et qui lui donne l’air d’une adolescente androgyne. Mon cœur rate un battement et tout l’amour, le désir et l’infinie tendresse que j’éprouve pour elle me serrent la gorge.
Elle prend une grande inspiration et je sais aussitôt qu’elle a quelque chose de difficile à dire.
— Je suis désolée, Louis.
— ...
— Désolée parce que ça a été long. Et pas facile pour moi non plus. Mais j’ai fini par comprendre. Fantôme ou pas, quelque chose m’a été dit. Et je me suis trompée une fois encore.
Elle s’arrête et me regarde avec tristesse et compassion et cette fois encore mon cœur tressaute et un grand froid m’envahit.
— Ce que je ne suis pas c’est vivante.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
Ma voix déraille.
— Avant cette petite voix dans mon oreille, j’étais déjà en train de mourir, Louis. Je m’étiolais, je perdais peu à peu ce qui fait que je suis Lou. Nous ne sommes pas faits pour vivre ensemble. Je suis trop fantaisiste, tu es trop cartésien. Je suis extravertie, tu es fermé comme une huître. J’aime le bordel, la pagaille, tu aimes l’ordre, le calme. Je veux vivre dans un tourbillon de sensations, tu as peur d’éprouver, de te laisser aller. Nous sommes très différents. Trop.
Je murmure.
— Justement, les opposés s’attirent.
— Encore une sentence à la con. Non. Ça a marché un moment. C’était une illusion. Je ne veux pas continuer de mourir à petit feu dans cette maison. Je ne veux pas errer à tes côtés. Je ne te reproche rien, tu es comme tu es et tu sais que je t’aime beaucoup, mais je dois partir maintenant.
Ah ! Rien n’est plus terrible que ce « tu sais que je t’aime beaucoup » ! C’est un poignard enduit de poison qu’elle me plante dans la poitrine. Cette phrase qui n’a jamais voulu dire « je t’aime ». Pleine de pitié. Lou ! Si tu savais à quel point je te hais de me dire ça !
— Mais c’est complètement ridicule ! Nous avons vécu ensemble suffisamment de temps pour comprendre que ça marchait entre nous. Et là brusquement parce que tu tapes un délire rien n’est plus possible ? Lou, moi je t’aime et je ne vais pas supporter que... que tu t’en ailles.
— Ça m’est impossible de faire autrement.
Je supplie.
— Je t’en prie reste. Réfléchis encore. Tu ne peux pas envoyer bouler ces dix années sur un coup de tête.
— Ça fait des mois que je réfléchis, Louis. En fait, je crois que j’étais déjà partie le jour du fantôme.
— Arrête avec ce fantôme, bordel !
— Louis ! Le fantôme c’est moi. Et toi tu me retiens. Laisse-moi aller.
— Lou ! S’il te plaît !

Ce cri qui est le mien me ramène à la réalité. Dans la maison sombre dont je n’ouvre plus les rideaux depuis que la mort a soufflé son haleine grise dans chaque recoin de ce qui fut notre foyer.
Où je suis veuf et seul.

444

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !