La dernière boîte de lentilles

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J'écris pour m'éclairer quand je ne sais plus où je vais.

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Cette fois, c'était bien la dernière, la toute dernière boîte de lentilles dans le placard à provision. C'était bien les lentilles, riche en protéines et puis, ça tenait au corps. Après il y aurait encore deux paquets de coquillettes et aussi de la farine mais que peut-on faire avec de la farine seule? Non, les lentilles c'est bien, elle en ferait deux repas, peut-être trois avec un quignon de pain.
La boîte est à peine ouverte que déjà la première cuillerée est dans sa bouche, elle mâche à peine, les graines délicieuses coulent dans sa gorge et la cuillère plonge et plonge encore dans la boîte et ce va et vient ne dépend plus de sa volonté. Il n'y a plus que cette boîte entre elle et les autres, entre elle et son reflet dans le miroir entre elle et sa mère avec ses reproches: «Enfin ma pôv fille, de quoi as-tu l'air?», entre elle et les petites pétasses de l'école trop hypocrites pour exprimer franchement leur dégoût mais qui se faisaient un malin plaisir de comparer devant elle la longueur de leurs jambes, la finesse de leur taille et bien sûr leur poids: «Oh il faut que je perde trois kilos!» et enfin entre elle et Adrien. Adrien! Elle aurait du se méfier d'un tel prénom, c'est un prénom de beau gosse populaire, pas pour elle. «Qu'est-ce que tu fais avec ce thon!»
Adrien ne s'est pas tout de suite rendu compte de l'ampleur du désastre, ils étaient amis depuis la classe de sixième et à cette époque elle était juste un tout petit peu, mais vraiment très peu en surpoids. Depuis, bien des kilos s'étaient accumulés mais cela ne dérangeait pas Adrien, avec le recul , je pense que c'était un défi pour lui car tu l'as bien compris petite Julie c'est mon histoire que je te raconte là.
Trois semaines auparavant nous avions emménagé ensemble. C'était un peu osé à l'époque, on appelait cela «vivre à la colle»
Adrien rentrait en fac de médecine et moi je venais d'être affectée à la caisse d'allocation familiale où j'œuvrais loin des guichets d'accueil, seule dans un bureau exigu. À longueur de journée, je tapais des lettres dont le contenu m'était totalement étranger. Boulot insipide, salaire médiocre qui pourtant nous assurait bon an mal an le gîte et le couvert. On peut dire vraiment que nous étions un couple atypique.On peut dire que j'étais bien naïve et je l'étais sans doute.
Trois semaines, trois petites semaines, c'est le temps qu'à duré cet accord bancal,c'est le temps qu'il a fallu à mon appétit d'ogresse pour venir à bout de son amour.
Quand la porte s'est refermée derrière lui et sa valise, je n'éprouvais ni rancœur ni colère, juste un grand, un immense vide mais au lieu de me jeter sur la nourriture, j'ai pris calmement une grande décision: j'allais maigrir! De grès ou de force, j'allais maigrir ou bien....
Il fallait faire les choses avec méthode: d'abord demander un congé exceptionnel pour raison personnelle ensuite établir l'inventaire de mes besoins indispensables pour trois mois, puis descendre les acheter(jusque là, j'ai tenu bon) et ensuite m'enfermer et ne ressortir qu'avec trente kilos de moins, dix kilos par mois soit un kilo tous les trois jours, c'était jouable.
Tu t'en doute bien, ce n'est pas exactement ce qui s'est passé en dix jours à peine j'avais pratiquement tout englouti.
Ma dernière boîte de lentille me narguait sur le dessus de la poubelle débordante et je mis à penser que moi aussi j'étais une poubelle trop pleine et cette fois, la première, c'est la rage qui m'envahit!J'ai rincé la boite, je l'ai essuyée j'ai écrit quelques mots au dos d'une quittance de loyer que j'ai collée sur la boîte. J'ai fermé la porte à clé et jeté la clé par la fenêtre. Ensuite après une toilette minutieuse, je me suis maquillée enveloppée d'un drap (tous mes vêtements me boudinaient) et je me suis allongée sur le lit.
Ils allaient voir ce qu'ils allaient voir ! Fini la bonne grosse bien serviable je ne sortirais d'ici que lorsque pourrais passer par ma minuscule fenêtre. Maigrir ou mourir, il n'y avait pas d'autre alternative !
-Et ensuite que s'est-il passé ?
Dans un premier temps pas grand-chose, c'est vraiment très long de mourir de faim surtout quand on a comme moi des réserves. J'ai tourné et retourné dans mon lit de temps à autre j'avais le bonheur de m'endormir un peu ensuite j'ai commencé à souffrir de crampes d'estomac et puis la douleur s'est propagée dans tous mon corps et la fièvre est venue me donner le coup fatal. Cette fois c'était sûr, j'allais mourir. Dans mes cauchemars, j'imaginais mon squelette affamé,fouillant les poubelles la nuit.
J'ai perdu connaissance à plusieurs reprises et puis des coups dans la porte. Je ris dans mon délire, la mort s'amuse elle n'a pas besoin qu'on lui ouvre la porte ! D'ailleurs elle à un passe, j'entends la clé tourner dans la serrure.
- Mais ce n'était pas la mort puisque tu es là ?
Non bien sûr c'était juste la concierge venant réclamer son loyer. Comme elle ne m'avait pas vue depuis plusieurs jours elle à pensé que j'avais quitté les lieux sans prévenir. Quand elle est entrée elle m'a regardée abasourdie puis elle a vu la boîte, elle est aussitôt ressortie et une demi heure plus tard des pompiers m'emmenaient à l'hôpital. C'est là que pour la première fois j'entendais parler de boulimie car à cette époque on était juste des goinfres.Moi j'étais une goinfre victime d'une bonne grippe. Voilà mon histoire, elle n'est pas bien glorieuse comme tu vois.
- Mais qu'avais-tu donc écrit sur la boîte de lentilles ?
Moi Julie, dix-sept ans je termine le récit de ma grand-mère.
Elle m'a tendu la boîte en disant :
- Tiens elle est à toi, c'est toi qui décide maintenant ce qu'il faut en faire. Jette -la si tu veux.
Je ne l'ai pas jetée j'ai lu :
« Ceci est ma dernière boîte de lentille, ne la jetez pas , c'est mon urne funéraire »
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Jean-Pierre CHEVREUIL · il y a
Mais c'est magnifique. J'ai adoré. Et puis "la mort a un passe", bien trouvé, bravo Juliette! J'ai bien fait de passer.
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Vincent Spatari · il y a
Bravo Juliette et merci pour ce récit très touchant...
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Christian Oyarbide · il y a
Ouf !!! Un véritable coup de poing. Profondément émouvant. Merci
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Juliette Gallier · il y a
Merci Christian, désolée de répondre si tard, je n'avais pas vu votre commentaire.
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Mary Benoist · il y a
Les boîtes sont partout, de celles qui nourrissent à celles qui recueillent les cendres des défunts.
Très jolie histoire. Bizarre qu'elle 'nait pas été sélectionnée, peut-être un petit problème à la fin quand on change de narratrice.

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Juliette Gallier · il y a
Merci pour ce commentaire constructif! c'est déjà une belle récompense
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Carl Pax · il y a
Une simple boîte de lentilles qui pourtant catalyse un pari contre soi-même. Votre phrase de chute est totalement inattendue et émouvante.
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Juliette Gallier · il y a
Merci pour cette analyse