La dérive des inconvenants

il y a
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Je suis arrivée à la gare de Lyon par le train de Marseille en début d'après-midi. JL, qui m'attendait sagement sous l'entrée ouvragée du train bleu, a fait valdinguer mon sac de voyage sur son épaule comme un paquet de sottises. Il m'a tout de suite emmenée dans un hôtel qu'il avait pris soin de réserver à dix minutes à pied du parvis de la gare.

J'aime ses gestes vifs et énergiques, il sait prendre les choses en main et t'emmène où tu veux, tout en souplesse et fermeté. Il faisait grand soleil après la pluie battante de la matinée et je crois que j'aurais d'abord voulu m'asseoir à une terrasse de café en face de lui. J'aurais éclusé quelques verres de Chablis pour faire descendre un peu la pression des heures précédant notre rendez-vous. C'est mon remède antistress, mon pare-feu en or liquide aux émotions qui souvent me submergent en bourrasques sauvages et désordonnées. Trois mois qu'on s'était quitté sans rien se promettre au croisement de la rue Daguerre et de l'avenue du Maine. J'avais alors profité de la proximité du petit cimetière du Montparnasse pour aller me rendre sur la tombe de ma sœur. Chercher la petite allée dans le dédale à ciel ouvert, lire les dates, son nom, pour être sûre, moi qui doute de tout...

J'aurais aimé prendre le temps de le regarder, de me familiariser à nouveau avec les traits de son visage mâle, envisager sa grande carcasse qui bouge toujours avec la grâce d'un fauve, m'attarder sur ses belles mains de sculpteur et le renflement prometteur sous l'étoffe du pantalon. Plus je prends de l'âge et moins je suis pressée que les choses se passent. Je peux le dire, depuis quelques mois, je suis devenue experte en montage de mayonnaise, et ça faisait des jours que je battais la mesure à grands coups de textos coquins. Et puis qu'est-ce que j'en ai à faire du regard offusqué des serveurs, qu'est-ce que j'en ai à foutre d'avoir l'air impudique, de reluquer comme une louve l'homme que je désire ?

Dans la chambre d'hôtel, j'ai ôté ma veste légère et je me suis assise au bord du lit, tout aussi légère. J'avais les épaules nues sous mon caraco de dentelle rose pouffe. Dans la semi-obscurité, il a vu se détacher l'éclat de la peau dorée et l'a tout de suite saisie à pleines mains. Il y avait de l'urgence, du temps à rattraper, du sexe à boire et à bouffer. Il a caressé mon corps tout entier, mes bras, mes fesses, mes seins, mon ventre qui se soulevait d'envie et l'intérieur de mes cuisses qu'il a trouvé si doux. J'ai roulé sur le ventre, un oreiller calé sous le bassin et j'ai remonté un genou pour laisser à ses doigts toute latitude. Il a caressé doucement mon sexe sans trop de pression et je n'ai plus cessé de couler. Il s'en est amusé : « Ça s'arrête jamais chez toi ! » On a fait l'amour tout l'après-midi avec de brèves pauses où nous n'avons rien trouvé à dire, où nous n'avons rien trouvé de mieux que de nous regarder le fond des yeux. Qu'est-ce qu'il peut bien y voir ?

Je suis mariée et lui vit depuis sept ans avec une femme belle et plus jeune que moi. Je le sais, ils sont tous deux en fond d'écran sur son portable. Je m'étais imaginé qu'il n'y avait dans notre liaison aucune place pour les gestes tendres, j'étais là pour la baise, il était venu pour me faire jouir à en crever avec presque de la rage. J'ai tout de même pris la liberté de poser ma tête sur son torse, pas comme la dernière fois où nos corps sont restés à bonne distance l'un de l'autre après l'assaut. Cette fois-ci, j'ai pris ses lèvres à pleine bouche, j'ai aspiré sa langue et je l'ai léchée comme le jus suave et rouge d'un fruit mûr. J'avais des désirs cannibales, des envies de guerres saintes et de larges glaives. Plusieurs fois, je l'ai sucé avidement avant qu'il me pénètre avec force, il fallait que je le sente aller et venir entre mes fesses, qu'il insuffle encore plus de vie dans la moiteur de ma chair. Je ne suis pas prête à céder à cette injonction adressée aux femmes de cinquante ans d'arrêter de désirer, de baiser, de crier, d'être belles encore. Moi je n'ai pas envie de sous-vivre, de sous-jouir et je vous emmerde très cordialement !

Plus tard, JL m'a emmenée dîner dans un excellent restaurant italien. J'ai sacrément ri à ses blagues, j'ai beaucoup bu, j'ai parlé à la terre entière toute rétrécie et toute bruissante de rires semi-étouffés autour de nous, je l'ai encore dévoré des yeux, c'est que j'avais toujours faim ! Un client un peu bourré a trouvé JL bel homme, il beuglait aussi qu'il n'était pas gay, comme pour s'en persuader. J'ai surenchéri : « Mais bien sûr qu'il est beau ! »

Quand on s'est dit au revoir sur le trottoir du boulevard Diderot, la tête lourde et le sexe douloureux, je l'ai regardé partir comme l'énigme à la fois radieuse et triste du train qui s'arrache au quai. Il ne s'est pas retourné, le métro a vibré sous mes pieds et j'ai tout de suite pensé que la tectonique des plaques, c'était vraiment pas une chose à prendre à la légère.
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Patrick Peronne · il y a
Très bien écrit. Un texte sensuel qui a du corps et de l'esprit. J'aime.
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Stéphanie D hayer · il y a
J ai adoré est je la reli souvent
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Viktor September · il y a
J'ai beaucoup aimé ce " lâcher prise", et à la cinquantaine ce n'est pas encore "la dérive des incontinents" :)
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Utilisateur désactivé · il y a
Superbement chaud et voluptueusement raconté ce qui va bien avec l'été qui a baissé les bras et mis ses couleurs au porte-manteaux en laissant la porte ouverte à tous les vents. J'ai aimé votre ton direct, coquin à souhait et qui ne s'embarrasse pas des "qu'en dira-t-on".
Un aussi grand nombre de lectures pour aussi peu de "j'aime" c'est beaucoup de lecteurs à qui il manque un coeur pour vous le donner.
Merçu Lino Faryngut.

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Simultané Mordescu · il y a
Merci.
Bune jurnu Juju

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Jean-Yves Duchemin · il y a
Bien, bien, bien :)
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Simultané Mordescu · il y a
Bien, bien, bien ? ou Bien, bien bien ?
Il ne vous aura pas échappé que je m'applique habilement à pas trop "chiader" mes textes, j'aurais trop peur qu'on m'écrive "c'est beau Lino".

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Jean-Yves Duchemin · il y a
C'est vrai, ça jetterait un froid :)
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M. Iraje · il y a
Un vrai coup de foudre pour cette sensualité de l'urgence que j'ai déjà eu le privilège d'apprécier en évaluation.
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J. Raynaud · il y a
je ne sais pas si votre texte ira dans une borne (peut-être dans la salle d'attente d'un sexologue ou conseiller conjugal), mais il est incontestablement vif et bien écrit. Presque surpris de le trouver en compét, mais c'est bien !
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Simultané Mordescu · il y a
Et pourtant ! Je souris parce qu'à en juger par le nombre de lectures, la thématique a l'air d'intéresser :)
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J. Raynaud · il y a
l'étiquette érotisme fonctionne à plein sur Short, ça marche même pour les poèmes (voyez : Aux délices du bain... (J. Raynaud)
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Les Histoires de RAC · il y a
Bien plus sensuel et lucide qu'érotique à mon sens & très bien mené, bravo ♫
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charlotte brancourt · il y a
Et j aime le fait d aborder le thème de la sexualité des femmes plus âgées !!
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charlotte brancourt · il y a
J ai vraiment bien aimé. J ai trouvé ça assez subtil mais érotique juste ce qu il faut.

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