La daine

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Vieux, mais qui marche encore. Une balade à moto, d'une heure ou de 60 jours, et hop ! Je reviens avec une histoire, ou 60 histoires (je me limite à une par jour sur les longs voyages). Si tu me ... [+]

Image de Grand Prix - Hiver 2022
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Il faisait très froid, le jour était tout juste levé. Le nordeste soufflait, repoussant le plein été vers le sud, vers le bas, dans la Llana Estacada où il faisait toujours chaud, même l'hiver.

Le gros rocher résistait au vent et lançait dans la prairie des tourbillons qui faisaient danser les hautes herbes, comme la chevelure d'une femme. Comme celle d'Alejandra, se disait Pablo, sa belle chevelure qui prenait d'année en année cette même couleur de paille sèche en été.
Il avait mené Danzarin, son vieux cheval criollo, à l'abri du rocher, et contemplait le jeu du vent et de l'herbe, en rêvant doucement à sa famille. Le troupeau était là, à la distance de trois jets de pierre. Il voyait les dos des vaches couchées et la silhouette blanche et noire du taureau allemand, debout. Il était vieux, et tout comme Danzarin, il ne se couchait plus guère, parce qu'il était difficile de se relever. Tout comme moi, pensait Pablo.

Et puis elle est arrivée.

Une daine nonchalante, la tête enfouie sous les grandes tiges, cherchant au ras du sol les petites pousses bien vertes, laissant à peine sortir ses longues oreilles virevoltantes pour surveiller les alentours. Lentement, au pas de promenade, elle est arrivée dans le sillage du rocher. Les yeux de Pablo et les oreilles de Danzarin la suivaient, mais aucun des deux n'avait bronché, ils s'étaient compris sans rien faire. De l'homme au cheval et du cheval à l'homme, tout passait par des voies inconnues. L'un voyait le repas de navideñas pour toutes les familles des cavaliers, l'autre sentait venir la poursuite, la course, la danse.

Ils étaient tous deux prêts.

Ils attendaient le signal.

Il est venu du ciel, par le cri d'un busard.

La daine a levé la tête, s'est figée. Aux aguets, elle a vu l'ombre au pied du rocher, et d'un coup son immobilité est devenue rafale, tempête, ouragan de fuite. Elle est partie d'abord vers le troupeau, longs sauts en hauteur pour choisir sa voie, puis plus bas pour dissimuler sa course et obliquer vers le rio, vers les quelques buissons qui pourraient la soustraire aux regards ; derrière elle un orage la talonne, bruit roulant de quatre lourds sabots ferrés, mottes arrachées, terre en pluie, saut à droite, le buisson fait écran, saut à gauche, l'orage a perdu le fil ! Tout droit vers l'arbuste, puis saut à droite encore, et course basse vers la berge qu'elle devine à une imperceptible humidité. Saut à droite encore, pour éviter la boue glissante ou traîtresse ; l'orage des sabots ferrés revient, moins proche, mais plus patient, plus prompt à la retrouver... Le rio n'est pas un abri, il la bloque sur la moitié de la plaine, alors elle saute vers le talus opposé, glisse à peine, accroche ses antérieurs, retrouve l'herbe, à gauche, saut, saut, course basse, où est l'orage ? Il a perdu le fil encore une fois, course basse, à gauche, course basse...

L'orage est revenu. Tout est à refaire.

Pablo retient le cheval, il ne doit pas se fatiguer trop vite, il a déjà dansé sur les pieds de la daine comme un faucon de chasse, et maintenant, il doit prendre de la distance pour pouvoir durer et attendre la fatigue de leur proie. Elle a franchi le rio et s'éloigne en tenant le vent à sa gauche, d'une allure moins vive. Elle sait bien que la fatigue sera la clef de la poursuite. Pablo relance Danzarin, un peu sur la droite pour la forcer à remonter le vent, l'assourdir dans les rafales, la désorienter et l'empêcher de bien connaître sa vitesse. Le criollo se rapproche, il a forcé l'allure, il sait que le vent va l'aider, cette fois. Il force à droite, elle s'échappe. Il recommence, elle esquive et prend le vent dans les naseaux. Encore une fois. C'est maintenant, il sent la main de l'homme se déplacer. Encore à droite, doucement, à la même vitesse maintenant, le pied sûr, l'œil sur les touffes les plus hautes, là où se cachent les mottes qui dévient le sabot. La main de l'homme a saisi la boleadora, bientôt la proie ne pourra plus courir, les pattes prises dans la cordelette de cuir lestée de plomb. Elle n'entend plus les sabots, le vent emporte les bruits loin derrière elle. Les lanières sifflent, Danzarin abaisse le cou et couche les oreilles, en redoublant d'adresse. Il est temps, tout devient rouge. La proie tombe, il saute par-dessus et revient au pas pour le dernier acte...

Pablo met pied à terre et s'approche de la daine. Elle est couchée sur le flanc, elle respire fort, affolée mais impuissante. La boleadora lui a emprisonnée trois pattes.

Elle a glissé dans l'herbe, longtemps, sans comprendre.

Elle voit l'homme approcher, lentement, sans comprendre.

Il s'agenouille près d'elle, il sort le long couteau de sa ceinture. La daine le regarde toujours, elle respire encore fort, mais calmement, elle ne se débat pas. Elle ne regarde pas la lame du couteau, elle regarde l'homme. Derrière lui le ciel parle, il la console, les nuages passent, courent, se poursuivent comme la harde au printemps... Comme elle l'a couru, comme elle l'a vécu, comme elle l'a aimé ce printemps...

Pablo examine la daine, elle est jeune, elle est belle, il voit ses mamelles gonflées, depuis peu elle porte un petit, peut-être même deux, cela arrive souvent quand le printemps est chaud. Elle l'observe, son regard est sans crainte, doux et serein. Pablo a déjà vu cette expression, cette sérénité face au destin, il y a quelques années. Il repense à la longue veille près du téléphone, à l'infirmière de service au bout du fil, qui ne sait pas trouver les mots. Quand elle arrête de bafouiller on entend derrière elle le rire incongru d'un enfant. Mais il a compris, Alejandra a perdu le bébé, à son âge... L'infirmière pleure elle aussi, elle demande pardon parce qu'elle ne trouve pas les mots. Il y avait deux bébés. Deux petits anges pour le paradis, ça ne compte pas le baptême, pour un petit ange...


* * *


En arrivant au village, il voit la silhouette d'Alejandra près de la maison là-bas, elle lève le bras pour s'abriter les yeux et le regarder. Comme elle est belle et comme il a eu raison.

Le repas de navideñas sera frugal, mais l'amour y est pour quelque chose.

— Hé Pablo ! Pablo, regarde !

C'est un journalier de l'estancia voisine, il a un vieux pick-up Pontiac et il vient de Trujillo, là où Lucia travaille.

— Les federales sont venus chez ta fille et ils te font donner ça.
Il lui tend une pochette transparente scellée qui contient un long collier de plastique rouge.

— C'est le collier pour le puma, vous pourrez le tuer légalement s'il revient pendant cet été, jusqu'au 19 mars.

Pour une fois que les federales font ce qu'il faut...

— Merci, Francisco, tu diras à ton patron que nous veillons.

— Pablo, ta fille a dit qu'elle serait là pour le repas de navideñas, et tes deux fils aussi, et le patron a un cadeau pour vous. Dans la voiture, viens.

À l'arrière du pick-up il y a deux moutons morts.

— Voilà, c'est ce damné puma qui est venu. Ce démon les a juste tués et il est reparti, ce matin quand il faisait déjà jour !

Pablo regarde le collier. Maintenant, il sait une chose, ce puma pourra courir et chasser autant qu'il le voudra.
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Felix Culpa · il y a
Je découvre tardivement cette belle histoire ! Je m'abonne à votre page.
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Philippe Aeschelmann · il y a
Merci, fin avril 2022, je suis encore bien pris par les convois humanitaires vers l'Ukraine, je n'aurai rien de neuf avant un moment...
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François Duvernois · il y a
Très belle histoire et magnifique écriture.
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Philippe Aeschelmann · il y a
Merci pour ce plaisant commentaire.
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Camille Berry · il y a
Beaucoup d'émotion suscitée par le regard de cette daine... Belle écriture !
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Philippe Aeschelmann · il y a
Merci pour cet agréable retour !
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Dominique Claire Fabre · il y a
Ah , j'ai adoré ce texte. Les animaux ont parfois devant la mort une noblesse que vous avez magnifiquement décrite.
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Philippe Aeschelmann · il y a
Merci pour ton aimable commentaire.
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Dominique Claire Fabre · il y a
Je viens de rajouter mon coeur...DSL je n'avais pas vu qu'il manquait
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Christiane Tuffery · il y a
Un passage fort et captivant, comme un documentaire animalier, que celui de la capture de l'animal. Un autre monde qui dépayse le lecteur
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Philippe Aeschelmann · il y a
Merci pour ton retour.
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Philippe Aeschelmann · il y a
Merci (pour la note aussi ♪ )
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JAC B · il y a
Voilà une histoire qui finit bien. Le récit de la course et de la capture de la daine sont superbes, c'est une scène vivante,Vous avez su amener le lecteur au bord de l'émotion, le contexte est dépaysant, c'est une lecture qui suscite l'empathie. Merci Philippe.
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Philippe Aeschelmann · il y a
Merci pour ton commentaire, très touché. C'est aussi un conte de Noël (en Argentine), alors bon, happy Xmass !
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Eva Dayer · il y a
La nature, la vie, la mort ...Un texte intemporel.
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Mijo Nouméa · il y a
Magnifique texte, soutenu par ne belle écriture où filtrent l'émotion, la survie, l'instinct maternel d'une daine, pour une fin heureuse et une faim rassasiée par un autre chasseur :)
J'ai adoré, encore oserais-je ...

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Philippe Aeschelmann · il y a
Merci beaucoup pour ton ressenti que j'apprécie.
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Viviane Fournier · il y a
C'est vraiment un beau texte, un récit où l'émotion se présente partout et dont l'écriture donne un éclat de vie superbe .... j'ai adoré !
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Philippe Aeschelmann · il y a
Merci beaucoup, très touché.

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