La cour du temps

il y a
4 min
110
lectures
7
Qualifié

"Y’a personne qui veut écouter les ados, ouais, tout le monde pense qu’on devrait être heureux simplement parce qu’on est jeune et ils voient pas les guerres qu’on mène au quotidien. Un ... [+]

Image de Très très courts

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

C’est fou le temps. Ça va, ça court, ça passe. Trop vite je pense, beaucoup trop vite. Je revois encore mes copains de CM2 l’année dernière, avec qui je me battais pour des billes qui semblait avoir une valeur inestimable dans nos jeux. On avait nos groupes, nos clans. J’étais même le chef des « poissons panés », c’était notre blason. Ne vous moquez pas, tout le monde aime les poissons panés, et moi j’en étais le roi. Je n’avais qu’à lever le petit doigt pour qu’on me donne des gâteaux, des cartes Pokémons, mes suiveurs chantaient à longueur de journée notre hymne pour moi. J’organisais tout, les guerres durant nos recréations toujours trop courtes, vaguement entrecoupées par les leçons de nos maîtresses. Les batailles de boue, les rires, les baffes, les courses poursuites dans la cour de récré, les plans que j’élaborais, nos victoires. Ah, la Belle époque !
Puis, me voilà en sixième. J’ai l’impression que ces deux mois de vacances ont été les derniers de mon enfance. Les enfants ne s‘amusent plus ici, ils « discutent ». Fini les jeux, fini le plaisir d’être le chef. Je ne suis plus rien, juste un môme de tout juste onze ans, perdu dans la foule. Au collège, ce n’est plus la même guerre, la bataille n’est plus égale. Les troisièmes règnent sur notre monde, et on se fait marcher dessus. Pour la première fois de ma vie, c’est à moi qu’on a réclamé mon goûter, sans même dire s’il te plait.
Heureusement, il y a eu ce mardi. C’était une journée banale, comme toutes les journées banales qu’ils se passent ici. Je venais de déjeuner, je m’apprêtais à ouvrir mon casier pour récupérer mes livres de l’après-midi lorsque je fis tomber mes clés. Jusque-là, rien de vraiment extraordinaire. Ce qu’il s’est passé ensuite, c’est ça le plus percutant. En effet, lorsque je me suis baissé pour récupérer mes clés, j’ai été surpris de voir quelque chose d’étonnamment brillant sous les casiers. J’ai tendu mon bras pour attraper l’objet, je le touchais seulement du bout des doigts. J’ai du me contorsionné pour pouvoir l’atteindre. C’était une petite montre en or. Enfin pas vraiment une montre, je ne sais pas elle était un peu étrange. Elle avait la forme d’un triangle, c’est quand même rare pour une montre d’avoir la forme d’un triangle, non ? Il y avait un petit bouton en pierre blanche sur chaque côté, et les aiguilles étaient bleu nuit, couvertes de fines paillettes. La montre elle-même brillait de milles feux, elle était attirante. Jamais de ma vie je n’avais vu une telle merveille. La cloche sonna, je la fourrais dans ma poche, et rejoignis mon cours de maths.
Le cours a peine commencé que je n’écoute plus la prof. Je ne vois vraiment pas à quoi cela pourrait me servir de savoir tracer un cercle, un carré, un triangle. Un triangle... Je repense à mon trésor. Je la sors de ma poche, et commence à jouer avec. Je la prends dans un sens, puis dans un autre, appuis sur chacun des boutons. Au bout d’un moment, je réalise que plus personne ne parle. Il n’y a plus un son, même la prof a arrêté ses explications. Je regarde autour de moi, et observe d’où peut venir ce silence de plomb. Je suis surpris de voir à quel point mes camarades sont statiques. La prof est aussi stoppée dans son mouvement. Tout s’est arrêté d’un seul coup. Plus rien, plus personne ne bouge en fait. Je me demande vraiment ce qui leur arrive. Je me lève de ma chaise sans autorisation, et personne ne me fait de remarque. Comment pourraient-ils après tout ? Ils ont tous l’air endormis. Je sors dans la cour, il n’y a aucun bruit. Je peux apercevoir les élèves qui travaillaient dans l’autre salle, statiques. Je rentre dans l’une d’entre elle et remarque le troisième qui avait osé mes réclamer mon gouter la dernière fois. Il est beaucoup moins impressionnant une fois figé comme une statue. J’ai envie de lui rendre la monnaie de sa poche, maintenant qu’il n’est plus en position de force. Je fouille alors dans sa trousse et attrape ses ciseaux. Je découpe une par une toutes ses leçons en mille morceaux, et les remets en vrac dans ses cahiers. Ça fait un bien fou. Avant de regagner ma salle, je profite de la situation pour lui faire une nouvelle coupe de cheveux. Je la trouve parfaitement asymétrique, je suis très fier de moi.



Même si je me suis bien défoulé, je sens soudain la panique monter en moi. Et si le temps était figé à vie, qu’est-ce que je deviendrais? J’ai peur. Je regagne ma salle dans l’espoir de trouver une solution. Je ressors la montre de ma poche, et clique sur le dernier bouton auquel j’ai touché tout à l’heure. Soudain, j’entends la voix de la prof : « Jérémy ! Mais qui t’a autorisé à te lever ?! » Surpris, je ré appuis sur le bouton et elle se tait la bouche ouverte. Je regagne ma place et active encore une fois la montre. La prof ne comprend pas comment j’ai pu m’assoir aussi vite. Troublée, elle ne me fait aucune remarque. Le cours se termine normalement.

Je passe la journée à découvrir et utiliser les trois fonctions de la montre. Trois boutons qui ont le pouvoir suprême de faire de moi le maître du temps : arrêt, avance et retour.
J’ai passé les mois suivants à jouer avec. Seul, j’arrêtais le temps pour faire des blagues, pour prendre des jouets dans les magasins, pour pouvoir regarder le corrigé de mes profs lors des évaluations. C’est un objet fantastique, mais assez lassant au final. Je suis seul quand je l’utilise, et cette solitude me pèse. Ce n’est pas cette montre qui me rendra mes récrés et mes copains de primaire, elle m’a juste rendu plus malhonnête. J’ai donc décidé de m’en débarrasser afin de réapprendre à vivre comme les autres. Après tout, trois ans ce n’est pas si long pour retrouver son règne et être dans les plus grands de la cour.

7

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,