La Colère

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Récit psychologique ou hymne à la résilience ? « La Colère » concentre les deux pour donner le récit d’une femme en détresse qui apprend

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Bienvenue sur mon profil de jeune auteure! j'écris depuis peu, et suis complètement passionnée. J'écris sur des sujets de vie, l'enfance et ses blessures, le couple, la maladie. Je me raconte à ... [+]

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Au début de l'été, j'ai tenté de me réveiller, de me lever de ma léthargie. De m'ouvrir au monde, pas celui qui m'entourait, mais celui d'un peu plus loin.
Mais j'étais vidée.
Vide de sensation, vide de toute émotion.
Sans capacité d'aimer. Incapable de détester.
Sans capacité de vibrer ou même de sombrer.
J'avais été broyée par des soucis de santé quelques mois auparavant. La crise sanitaire et économique s'est ajoutée aux réjouissances. Pour couronner la fête et conclure cette année épique, un licenciement et un divorce douloureux dans la foulée.
Je pouvais l'affirmer avec humour, qu'en trois cent soixante-cinq jours j'avais cumulé toute une vie de galère.

Et il a fallu que je la rencontre.
Il ne manquait plus que je rencontre cette femme au regard d'enfant et au nez bousculé.
Je l'ai observée de loin au début, par peur d'être impactée par sa souffrance. J'avais déjà assez à faire avec mes propres bagages. Je devais me faire passer en priorité afin de retrouver ma place socialement.
Je l'ai examinée furtivement, à travers des reflets de vitres et de miroirs. Sans jamais croiser son regard. Elle ne se tenait pas droite, et ses yeux cherchaient le vide. Elle n'était jamais vraiment assise. Toujours prête à partir.
Elle se trouvait dans cette salle d'attente commune, afin d'affronter certainement ses démons. Cherchant comme moi à trouver des solutions à un mal-vivre.

Elle était belle pourtant, mais ne le voyait pas.
Elle était subtile pourtant, mais ne le savait pas.
Elle était douce aussi, mais ne le montrait pas.
Elle était ce genre de femme qui pleure sous la douche en étouffant ses cris. Elle en sortait toujours maquillée, coiffée, armée pour combattre sa vie et celle des autres.
Ses équipes la pensaient épanouie, forte, heureuse et chanceuse.
Ses amis ne se souciaient pas d'elle, puisqu'elle se souciait d'eux.
Sa famille s'était usée de ses mauvais choix de vie.
Elle était une véritable imposture d'un magazine de bien-être et santé.

Cette femme était « une vieille conne », c'est ce qu'il lui disait.
Cette femme était « une petite trainée », c'est ce qu'il lui criait.
Et elle le croyait.
Elle le croyait par faiblesse, par résilience de sa propre destinée, par abandon de sa propre estime.
J'ai su plus tard que sa plus grande peur était l'abandon. Depuis petite, cette angoisse de se retrouver seule, désaimée, lui procurait des crises de panique. Ironie du sort, elle s'est abandonnée elle-même.

Je me suis rapprochée d'elle dès le mois de juillet, profitant de ce hasard peu commun de nous trouver systématiquement dans la même salle d'attente chaque semaine. Je voulais comprendre, je voulais saisir son mal-être. Je voulais qu'elle me regarde, qu'elle fasse tomber son masque et son sourire de commerciale.
Elle s'est assez vite confiée, elle a vite été en confiance.
Ou peut-être avait-elle ce besoin de décharger des années de silence.
Je l'écoute au fur et à mesure de nos rencontres, et ses mots hantent mes nuits.
Je l'entends s'épancher et ses regards glacent mon quotidien.

Mes pas deviennent plus lourds, mes gestes plus saccadés.
Une boule s'installe dans ma gorge, mes mâchoires se contractent et mon regard devient noir.

Cette femme a accepté qu'il ne la caresse plus, et qu'il la repousse.
Qu'il dorme à côté, ou le dos tourné.
Elle a accepté que ses sous-vêtements soient réduits à néant. Que sa sensualité soit oubliée.
Que sa sexualité soit de courte durée, deux fois dans l'année.

Elle a accepté de se faire insulter, humilier, rabaisser.
Dès le lendemain de crise, elle diffusait des photos de bonheur inexistant.
D'une famille unie. Souriante.
Parce qu'elle voulait y croire, parce que c'était sa normalité, parce que c'est tout ce qu'elle méritait.

Elle a accepté d'avoir les statuts de mauvaise mère, de femme aguicheuse, de piètre cuisinière et ménagère.
Elle a accepté de perdre ses différents emplois et qu'il lui répète qu'elle n'avait jamais eu d'ambition, jamais travaillé, jamais gagné d'argent, parce que oui, elle était médiocre.

Je l'analyse et je suis partagée par l'envie de la prendre dans mes bras et de la secouer.
Je suis partagée par l'envie de fuir et de la protéger.
La voir telle qu'elle est, entendre tout ce qu'elle a vécu est trop douloureux, et s'installe dans mes intestins, dans mes tripes. Les nausées deviennent récurrentes, l'appétit disparait.
Je m'éloigne d'elle un temps, un temps de vacances, d'insouciance, de fête, d'amis et d'alcool.
L'oublier, la tenir à distance, faire comme si cette personne n'avait jamais existé.

Mais je sais qu'elle m'attend, elle a besoin de moi.
Son ombre est présente dans chaque bouteille de vin que je bois, dans chaque homme que j'embrasse, dans chaque nuit d'été agitée.

Je sais qu'elle m'attend car elle m'a fait confiance. Il est trop tard, elle a commencé à déballer l'horreur de sa vie, et je dois réceptionner cette merde. Sans savoir quoi en faire, où la mettre, à qui la donner parce que je ne veux pas la garder.

Je reviens en septembre, bronzée, détendue, flottante dans les rues parisiennes, loin d'une réalité de rentrée chargée en responsabilités. Je reviens ivre de légèreté, et de liberté, hermétique aux soucis du quotidien. Je reviens égocentrée, forte d'une nouvelle énergie que rien ne pourra ébranler.
Cette femme m'attend devant ma porte. Avec mon ado qui revient aussi de ses vacances, et comme tout ado qui se respecte, il a perdu ses clés.

Je suis rapidement descendue de mon nuage.
Elle ne me laisse pas lui conter mon été. Elle poursuit son déballage.
Elle s'est construite au fil des années une carapace inébranlable. À tel point qu'elle s'en satisfait. Elle ne se sent pas malheureuse, elle s'est habituée à l'inacceptable.
Mais moi je ne l'accepte pas.
La colère me ronge et me consume.
Le choc entre ce désir de vie qui m'enivre et le boulet malsain que traine cette femme est brutal.
Je regarde mon ado, et des frissons me parcourent, une sueur froide me saisit dans le cou. Cette femme n'a pas protégé son propre enfant, en faisant le choix de le construire bancal. Elle a fait le choix de rester, de lui imposer cette vie, ces cris, cette vision de couple faux, sans amour, sans tendresse, sans empathie.

Elle a fait le choix d'inquiéter ses proches et de les perdre les uns après les autres.
Elle a fait le choix de se retrouver seule.
Je suis surement sa dernière oreille, sa dernière chance.

Ma colère me fait mal, elle me dérange, elle gronde dans ma tête, dans mon corps.
J'aimerais crier, mais il lui a déjà assez crié dessus.
J'aimerais l'animer, la réanimer, mais je vois qu'elle a déjà assez vécu.
Elle a accepté que sa peau change de couleur à certains endroits, à certains moments.
Elle pensait que ce n'était pas de sa faute à lui, qu'un mal le rongeait, et que le mal devait être elle. Qu'avec une autre, il serait tendresse, amour, et empathie.
Tout ne venait pas de lui, elle le rendait fou, hystérique, violent.
Elle a eu peur de lui pendant des années, et la peur est partie avec le temps, comme tout.
Tout est parti, jusqu'à...

Elle a accepté qu'une boule maligne se positionne à côté de son cœur, au creux de son sein.
Cette femme est malade, elle va accepter que le mal la consume.
Mais moi je ne l'accepte pas.

Elle me murmure sa détresse, elle m'implore de lui pardonner, de ne pas la laisser tomber.
J'aimerais ne plus l'entendre, ne plus voir ses yeux d'enfants et son sourire d'agent immobilier.

Tout est parti jusqu'à...
Jusqu'à ce que je place mes deux mains de chaque côté de la vasque du lavabo, jusqu'à ce que je me poste face à cette femme qui m'a réveillée de ma torpeur.
Je l'affronte, je lève les yeux vers elle.
La colère se coince dans ma gorge, elle me démange, les larmes coulent douloureusement.
Elle me supplie une dernière fois.
Ma respiration ralentit, je lui souris une dernière fois.
Il est temps d'éteindre cette partie de moi, de lui dire au revoir. De la confier au passé.
Et malgré la colère et la culpabilité, face à mon reflet, je décide d'avancer, et de me pardonner.
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Fid-Ho LAKHA · il y a
Un récit sensible et pudique d’une femme qui accepte enfin de se battre…Mes voix!
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Dominique Gil · il y a
Très joli texte ! Un hymne à la résilience. Je soutiens, m'abonne et vous souhaite bonne chance !
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Trebor T. · il y a
Cinq points pour vous remercier pour ce récit si bien écrit. Bonne finale!
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Romain MERCY · il y a
Vous avez une plume dorée Kartell, je vote pour vous, et je vous souhaite une bonne finale... Je suis finalistes aux prix des jeunes écritures 2022, cliquez ici pour voir aussi mon œuvre👉Une vie naissante (Romain MERCY)
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Jean-Louis Blanguerin · il y a
D'accord avec le jury, ce texte mérite largement sa finale !
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Monique ANDRE · il y a
Beau texte tant sur le fond que sur la forme
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Kruz BATEk Louya · il y a
Bonne finale. C'est un texte soigneux, assez versatile. Très bien écrit ! ++++
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Lyncée Justepourvoir · il y a
Merci Katell, j'adore les écrits en miroirs, les reflets échangeants, et lorsqu'ils sont si bien écrits...
Au plaisir

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