La cité rebelle

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Je ne connais rien au monde qui ait autant de pouvoir qu'un mot. Parfois, j'en écris un et je le regarde jusqu'à ce qu'il commence à resplendir. Emily Dickinson

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En cette veillée de Noël 1626, la célébration au Grand Temple revêt un caractère particulier pour Blandine, une joie intérieure, un grand feu d'amour qui brûle en elle. Après quelques mois à implorer Dieu pour qu'elle devienne mère, elle a la certitude que ses prières ont été entendues et exaucées. Un petit viendra combler son bonheur et celui d'Adrien à l'automne prochain.

Dans le quartier religionnaire de Saint-Nicolas, Blandine et Adrien habitent un modeste deux pièces en rez-de-chaussée. Leur logement fait partie d'un corps de bâtiment donnant sur une cour et divisé en deux habitations, dont l'autre est occupée par ses parents et son jeune frère. Surtout, une lourde porte empêche toute intrusion venant de la rue principale. Lorsque tombe la nuit, toute activité devient dangereuse et on tend des chaînes aux carrefours. Les rues sombres peuvent se transformer en coupe-gorge.
L'hiver a été rude et le printemps se fait attendre. Chacun espère que ses rayons de soleil viendront très vite réchauffer les corps engourdis et les cœurs impatients de vie nouvelle.
Blandine doit se rendre chez l'apothicaire à la porte des Deux-Moulins acheter des fleurs de sureau séchées et de l'élixir de tussilage pour sa mère qui souffre d'une vilaine toux.
La température est fraîche, le ciel est couvert et de gros nuages courent derrière la Tour de la Lanterne. Elle ne trouve pas de douceur à l'air qu'elle respire, autre que des calamités et des menaces à venir, sans espoir de trouver la moindre lumière. Peu à peu, La Rochelle se prépare à la guerre et se fortifie.
Elle s'emmitoufle en serrant davantage les pans de sa cape marron sur sa robe bleu foncé, assez large pour y laisser son enfant grandir à l'aise jusqu'en septembre prochain. Elle entend sa mère, rigoriste de nature, répéter inlassablement « qu'ils forment une famille protestante honorable dont les besoins ne sont déterminés ni par l'aisance ou la mode ».
Tout en foulant le pavé, ses pensées l'ont conduite devant la boutique de l'apothicaire sans qu'elle s'en aperçoive. Blandine aime ce lieu rempli de fioles, de jattes, de récipients en terre cuite étiquetés avec soin. De plus, elle trouve l'homme aimable et souriant, malgré son visage grêlé jadis par la variole lui donnant ainsi un aspect de bonté à défaut d'être beau. Il lui prodigue quelques conseils pour que la naissance à venir se déroule dans les meilleures conditions. Puis, ensemble, ils échangent rapidement sur l'importance du cardinal Richelieu, arriviste et autoritaire, qui accentue le malaise et l'angoisse des protestants dont nul n'ignore son hostilité aux réformés. Elle profite de rapporter du sucre pour ne pas laisser s'épuiser les réserves.
Le retour s'effectue avec Adrien dans ses pensées. Elle sait qu'il sera toujours à ses côtés pour assurer sa protection et celle de l'enfant à naître. C'est un homme solide et travailleur. Son métier de maître paveur, plutôt bien rétribué, leur permet de vivre sans se priver de l'essentiel. Surtout, leur amour réciproque est entier. Tout en cheminant sur la courtine des remparts, elle accueille avec soulagement ce sentiment de sécurité à l'intérieur de la ville. Une population resserrée dans son corset de pierre.
Depuis quelque temps, Blandine remarque que son père, autrefois plein d'entrain, devient taciturne un peu plus chaque jour, et se déplace d'un pas traînant. Sa seule sortie est d'aller faire peser le bois à la bascule publique.
Auprès de lui, elle s'enquiert de son état d'esprit. Il lui confie être inquiet depuis le début de ce mois de juillet alors que les forces anglaises ont débarqué dans l'île de Ré, au prix de quelques combats difficiles. Les troupes royales ont commis maintes exactions contre les réformés et l'on peut redouter des représailles. Ce matin du 21, toute activité a cessé dans la ville, un étrange silence enveloppe les quais et dans les deux temples pleins à craquer, la population prie pour que la cité rebelle retrouve la raison. Elle aperçoit sa mère dont la démarche nonchalante contraste avec son allure altière qui s'amenuise, traduisant pour elle aussi une souffrance intérieure qui ronge.




Le 9 septembre 1627, Richelieu déclare vouloir « couper la tête du dragon », désignant ainsi la cité huguenote et qui craint que cette place forte devienne une sorte de bastion, une tête de pont anglaise en terre française.
Le lendemain, le premier coup de canon est tiré. Ainsi débute le grand siège de La Rochelle.
Ce jour-là, la petite Judith fait son entrée dans le monde en poussant son premier cri.
Un monde en marche vers l'abîme.
Le désordre règne dans la ville. Pas de semaines sans troubles. Des querelles pour des causes futiles se succèdent. Le peuple prend parti, se divise, court aux armes.
On promet d'oublier le passé, puis on recommence. On vit dans une atmosphère de méfiance comme nulle part ailleurs.
Avec sa famille, Blandine s'organise pour que les provisions ne soient pas entamées avant d'être renouvelées, puis elles sont stockées et mises à l'abri des rongeurs que l'on voit partout jusqu'aux portes des habitations. Ils restent confiants, se disent que le siège sera de courte durée, que ce n'est qu'un coup de vent qui passe. Blandine s'en remet aussi à Baptiste, son frère vaillant et intrépide, qui prend une part active au ravitaillement en ramenant des fruits, des légumes, des petits poissons, des coquillages et autres denrées, sans dévoiler la manière et du danger qu'il court pour les obtenir. De plus, à chacune de ses escapades clandestines, il ramène des brassées de nouvelles glanées ici ou là, comme la décision prise par le corps de ville de faire sortir « les bouches inutiles » visant les vieillards, les femmes et les enfants.
Pendant que Judith tète son sein gorgé de lait, Blandine caresse tendrement son petit crâne duveteux. Sous sa fontanelle, elle sent la vie qui palpite au rythme de son cœur. Sa petite fille est en bonne santé. Elle s'inquiète de savoir si son lait pourrait se tarir ou ne plus suffire à ses besoins. Elle ne supporterait pas d'entendre Judith hurler sa faim, et qu'elle n'y puisse rien. En la voyant endormie et repue, cette pensée s'évanouit.
La ville assiégée sombre dans une effroyable misère, les vivres s'épuisent, mais le maire demande à la population de résister alors qu'elle est à l'agonie. Adrien rapporte la nourriture qu'il négocie tant bien que mal, et le plus souvent à prix d'or. Dans la cité, le pire est arrivé. Le peuple est réduit à se nourrir de cuirs et de peaux de toutes sortes, la consommation de rongeurs et limaces cause de graves intoxications, et certaines herbes rendent fou et tuent. Faute de fruits et légumes frais, le scorbut fait des ravages. Le pain, d'abord imité avec de la paille de blé hachée, est devenu «  le pain chaudi », fabriqué avec des racines de chardon. Faute de place dans les cimetières, les cadavres sont laissés sur place, celui d'une femme a été dévoré par ses deux voisines. L'horreur partout.
Blandine veut épargner à ses parents affaiblis la terrible réalité de la cité agonisante et dépeuplée qui pourrait avoir raison de leurs toutes dernières forces. Aussi, afin de les protéger, elle dissimule les disparitions des personnes chères à leur cœur et feint de donner des nouvelles rassurantes.

Fin octobre 1628, le maire, l'âme d'un parti de la résistance, lui-même malade et affaibli, décide de se rendre. Le roi, sûr de toutes ses victoires sur les habitants dont il ne reste qu'environ cinq mille sur vingt-cinq mille, sur l'église réformée qui n'a plus de temple, sur la machine de guerre anéantie et sur l'administration qui n'est plus municipale, mais royale, alors seulement Louis XIII quitte la ville qui appartient aux Rochelais soumis par la famine et la mort.

Blandine aperçoit Judith qui se met debout en chancelant, elle fait sa traversée vers un monde inconnu. Tout d'abord hésitants, puis heurtés, chaotiques, en désordre, ses pas s'emballent. Elle veut la retenir, lui tenir la main et ne pas la lâcher, mais elle sait qu'après cette parenthèse, ce parcours entre deux temps, deux mondes, sa petite fille avance vers un monde nouveau. Celui de demain, rempli d'espoir.
Quatorze mois de terribles souffrances.
L'âge de Judith.
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Guy Bellinger · il y a
La grande et la petite histoire se mêlent harmonieusement dans cette évocation pleine de relief et d'humanité de l'infâmant siège de la Rochelle.
J'aime particulièrement la tournure, brillamment synthétique de cette phrase : "Une population resserrée dans son corset de pierre."

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Daisy Reuse · il y a
Merci Guy de votre commentaire de ce texte que j'aime particulièrement pour être l'histoire de ma ville...
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Guy Bellinger · il y a
C'est Hélène Cuinier qui m'a recommandé la lecture de vos oeuvres et je dois dire que je n'ai pas été déçu. Je ne suis jamais allé à La Rochelle, c'est un manque.
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Daisy Reuse · il y a
La Rochelle, c'est ma terre, mon air , mon eau...c'est içi que je me sens bien, dans son atmosmère vivante que l'on qualifie parfois d'être "rock and roll", Francofolies ! Pourtant lorsque je foule aux pieds les pavés de la vieille ville, j'imagine les drames du Grand Siège...
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Alban Deroux · il y a
Un texte qui n'a jamais été aussi adapté...
Mes voix !

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Daisy Reuse · il y a
Merci Alban, d'avoir aimé ce texte qui me tient à coeur !
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Marcel Faure · il y a
Rappeler le passer pour mieux comprendre le présent et s'apercevoir que nous sommes incorrigibles.
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Daisy Reuse · il y a
Merci à vous d'être passé me lire...Et de réveiller ce texte, un peu endormi !
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Fleur A. · il y a
Un texte fort qui résonne encore plus actuellement
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Daisy Reuse · il y a
Merci Fleur d'être passée lire ce texte et de l'avoir apprécié.
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Michel Dréan · il y a
Un texte documenté sur une page trop méconnue de notre Histoire mais qui entre douloureusement en résonnance avec le monde actuel. Espérons que beaucoup de Judith traversent ces épreuves et construisent enfin un monde débarrassé de la folie des hommes.
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Daisy Reuse · il y a
Merci Michel de votre commentaire pour lequel je formule le même vœu que vous. Judith, je le sais, espère de toutes ses forces que le monde retrouvera la raison, même si elle ne sait pas encore que sa route restera semée d'embûches pour des siècles encore.
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Un texte d'actualité!
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Daisy Reuse · il y a
Une actualité sans cesse renouvelée. Malheureusement, on peut écrire sur ce sujet depuis la création de l'humanité...
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Aurore Rey · il y a
Votre récit m'a touchée, à plusieurs niveaux. Tout d'abord, votre écriture est belle et juste. Ensuite, écrire pour relater un moment historique au travers des personnages que vous avez crées, c'est du talent, je pense. Vous avez ce qu'il faut pour écrire un roman. Peut-être en avez-vous déjà écrit ?
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Daisy Reuse · il y a
Merci beaucoup Aurore de votre commentaire qui me touche au cœur. Je n'ai pas réellement écrit de roman, juste des récits, des recueils, carnets de voyages et des nouvelles. Avec ce texte, Je nourris le projet d'écrire un roman historique car je me suis attachée à mes personnages, surtout la petite Judith. Je souhaite lui tenir la main à travers ce XVII -ème siècle. Mais…
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Prisca Emelian · il y a
Ce sont ces histoires-là qui font l'Histoire. J'ai aimé votre façon de narrer la vie de Blandine et de sa ville. Jolie nouvelle.
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Daisy Reuse · il y a
Merci Prisca de votre gentil commentaire et d'avoir aimé ce texte d'Histoire.
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Patricia Destrade · il y a
Parallèle intéressant entre une cité qui s'enfonce dans le chaos et une vie qui grandit malgré tout. C'est toute l'histoire, tout le drame de l'humanité. J'aime!
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Daisy Reuse · il y a
Merci Patricia de votre commentaire et aussi d'avoir aimé ce texte.
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Flore Anna · il y a
Un voyage dans le temps, une histoire bien contée, Blandine...Justine et La Rochelle, une très belle cité qui a vu, par le passé de biens tristes jours.
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Daisy Reuse · il y a
Merci Flore de votre commentaire qui me va droit au cœur

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