La chienne

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Quand elle était petite, la chienne ne rêvait pas de devenir infirmière. Elle s'imaginait astronaute, en expédition dans ce ciel qui intriguait tant papa. En vérité, elle nourrissait une terreur immense pour cet espace noir et infini. Elle l'imaginait d'un froid mordant et d'un silence étale. Pourtant, elle enfouissait cette frayeur au fond d'elle pour se préparer à cette vie qui, pensait-elle, plairait tant à papa. « Plus tard, je serai astronaute » disait-elle. Et papa grimaçait un semblant de sourire approbateur mêlé à une gêne qui lui faisait détourner le regard. La chienne, voyez-vous, n'était pas une enfant vive. Passons cela, en intelligence, elle n'égalait pas ses semblables. Seule caractéristique notable, elle était extrêmement gentille. De cette gentillesse inquiétante chez les jeunes enfants. Celle qui les assujettis au désir de plaire.
Pour l'heure, la chienne jappait aux pieds de son père, suscitant une vive irritation chez la mère. « Ah, tu es bien la chienne de ton père ! Tout pour papa, hein ? » s'indignait-elle en ponctuant sa colère par une vocifération répétitive : chienne, chienne, chienne ! Avec le temps, la gamine en vint à oublier qu'à l'origine, son prénom était Charlotte.
Lorsque la mère entrait dans ces colères noires et malmenait la gamine, papa serrait la mâchoire et les poings. Puis, sans dire un mot, il montait dans son bureau à l'étage et restait des heures l'oeil collé à son télescope. La chienne se foutait de l'hystérie maternelle. Elle n'avait d'yeux que pour papa. Et lorsqu'elle venait gratter à sa porte, papa ouvrait toujours à la chienne. Il actionnait la poignée, absent à son geste, et tournait les talons avant même de la regarder franchir le seuil. Un étage plus bas, on entendait la mère : « Ah, chienne ! Tu aurais pu au moins m'aider à débarrasser la table, je ne suis pas votre bonne à ton père et à toi ! » La chienne allait s'asseoir dans le fauteuil en cuir capitonné, en face du bureau en bois de manguier. Port altier et expression béate, elle se consolait dans l'idée que toujours papa ouvrirait pour elle cette porte. Quand il était de bonne humeur, il lui racontait l'histoire des étoiles, exalté, le dos de sa chemise trempé. Le reste du temps, taciturne, il arpentait nerveusement la pièce, les épaules voûtées sous le poids d'un fardeau qu'il gardait secret.
Un jour, sans même frapper ses trois coups habituels, la chienne poussa la porte du bureau restée entrouverte. Elle leva les yeux au plafond. Papa avait rejoint les étoiles, en orbite au bout d'une corde.
Les planètes de la chienne s'effondrèrent.
Il restait la mère. Acariâtre comme jamais, elle s'apitoyait sur son sort de veuve esseulée tout en jubilant devant la détresse de la gamine. « Tu fais moins la maline maintenant que ton père n'est plus là ? » La chienne entama une nouvelle existence, loin des étoiles. Elle cessa de lever les yeux au ciel car aussitôt venait s'imprimer sur sa rétine la dernière image de papa. Son grand corps raide oscillant comme un bloc de béton armé décroché d'une structure que l'on pensait solide.
En prenant de l'âge, la chienne se mit à réfléchir aux souffrances de papa ; exercice intense pour ses capacités limitées. Vers l'âge de onze ans, elle décida d'être médecin de la tête. Tout s'illumina à nouveau. Elle soignerait l'âme des papas pressés de rejoindre les étoiles. Et elle pourrait même euthanasier la mère, dans son sommeil, sans éveiller les soupçons. Forte de son projet, la chienne accusa les coups maternels avec stoïcisme. Elle s'endurcit, s'endurcit, s'endurcit. Des écailles en acier se mirent à envelopper son coeur. À l'adolescence, la chienne, bien que toujours cruche, était dotée d'un mental fort. Sa croissance, en revanche, s'arrêta. Ce qui devait pousser en hauteur se tordait sur les côtés, atrophié, tirebouchonné, altéré dans un projet inconscient destiné à éviter la direction du ciel. Elle se développa dans l'horizontalité. Sa colonne vertébrale se mit à ployer plutôt qu'à s'étirer. Les moqueries incessantes encouragèrent la chienne à s'endurcir davantage, dressant un rempart contre les attaques de la mère et de ses semblables.
À l'école, la chienne travaillait avec acharnement. Elle agitait la main à toutes les questions, un zèle entêtant mobilisait toute son énergie. À la vue de ses notes pitoyables, on raillait cette vieille croyance qui prête à la volonté la capacité de déplacer des montagnes.
Quand un jour la chienne annonça vouloir faire l'école de médecine, lors d'une réunion des parents, ses professeurs devinrent blêmes. Puis cramoisis. Ils pouffèrent de rire en se mordant le poing. La mère, ridiculisée, envoya une claque résonner sur la nuque de la chienne. Les professeurs dirent : « Ne soyez pas trop dure, Madame, elle est jeune, c'est normal qu'elle ait encore de l'espoir. Et puis, si la blouse l'attire, elle pourra tenter d'être infirmière, c'est moins d'effort. » La chienne secoua la tête et gémit avec insistance. Elle voulait être médecin. Médecin de la tête. Percer le mystère de la souffrance humaine. La mère saisit parfaitement l'allusion à papa et persifla : « Idiote d'ingrate ! »
Cependant, après réflexion, la harpie, pensant à ses vieux jours et l'intérêt d'une infirmière dans son entourage, déclara : « Ce sera infirmière ou rien ! »
Alors voilà la chienne, quelques années plus tard, toute affairée à ses études d'infirmière. Comme à l'accoutumée, ses efforts paient chichement. Elle rate une année sur deux. Durant ses stages, en raclant des excréments et en épongeant des vomissures, elle pense beaucoup moins aux affres des tourments de l'âme. Elle aimerait bien que ces malades gardent dans leur cul et sur leur estomac cette douleur puante qui ôte toute noblesse à son idée de la souffrance humaine. Elle lutte pour repousser toujours plus loin l'image refoulée de papa accroché près des étoiles, le pantalon maculé de son dernier soulagement terrestre. Depuis qu'elle exerce comme infirmière, elle peine à reléguer en arrière-plan ce souvenir indigne. Des hommes, elle ne connaît plus que leurs fluides et purulences.
Après cinq ans à côtoyer les orifices de l'organisme et ses productions, la chienne décide de postuler dans le service psychiatrique de l'hôpital où elle sévit. Le vieux rêve peut se laisser approcher par une nouvelle voie. Convoquée à plusieurs reprises, elle échoue à convaincre de ses aptitudes. Sa motivation confine à une obsession suspecte. Jamais aucun candidat n'a déclaré, lors d'un entretien, rêver de travailler en psychiatrie depuis l'enfance. Par trois fois, on raie son nom de la liste. Par désespoir et manque de volontaire, on la rappelle continuellement. Au quatrième entretien, on ne lui demande rien de ses motivations. On ne l'invite pas davantage à exposer sa vision de la psychiatrie. Après tout, qui dans le personnel en possède une ? Elle reçoit le badge de Nathalie, fraîchement mise à l'arrêt, en raison d'un surmenage, pour la troisième fois depuis le début de la pandémie. « Commencez tout de suite », la prie-t-on.
La chienne se fait très vite remarquer. À son physique ingrat et trapus, elle doit le mépris de ses collègues ; à son coeur de chienne mal léchée, l'aversion des patients. Depuis les tourments de l'adolescence, et l'usure de son métier, elle a développé des caractéristiques canines. Elle aboie férocement et ne s'adresse pas autrement aux malades. Parfois, elle rencontre des papas pressés de rejoindre les étoiles. Elle se plie en quatre pour ces hommes. Elle promène sa truffe autour d'eux. Sa sollicitude éveille la frayeur desdits patients. De suicidaires, ils deviennent paranoïaques, dorment une chaise coincée derrière la porte de leur chambre, sursautent à la moindre voix, s'agitent à la vue d'un uniforme de soignant. Lorsque l'escalade mène en chambre d'isolement, les patients acceptent leur sort sans protester, soulagés de se soustraire à l'intérêt de la chienne.
Devant ces comportements de rejet, la chienne pense à papa, et comment tout en l'accueillant dans son bureau il ne la voyait jamais. Absorbée par sa personne, désinvesti de son rôle familial, il ne prenait jamais sa défense quand la mère l'appelait chienne depuis si longtemps qu'elle en perdait son identité. D'ailleurs, la chienne ne réagit pas toujours quand ses collègues l'appellent par son prénom, tandis qu'elle se raidit et dresse l'oreille aux échanges surpris entre patients à son sujet : « Ah, celle-là, faut l'éviter, c'est une vraie chienne ! » De toutes ses forces, elle se détourne du souvenir de ce papa auréolé à tort. La colère affleure par vague, malgré tous ses efforts.
L'infirmier en chef est le seul à considérer autrement la chienne. Il lui voue une curiosité lubrique et se questionne quant à sa capacité à faire jouir cette psychorigide au physique rebutant. Son tableau de chasse prend la poussière, ses trophées sont usés. Tout le personnel lui a prêté ses faveurs, hommes et femmes sans discrimination, plusieurs fois déjà, pour un congé sans solde, un week-end de garde à déplacer, la solitude un jour de team building trop arrosé.
Au plus bas de sa réputation professionnelle, tandis que les plaintes des patients se multiplient pour des abus divers, variés et créatifs, le corps de la chienne se met à se couvrir d'un pelage. Sa mâchoire s'allonge, retroussant ses lèvres. Sa gueule découvre des canines incisives, inondées d'une bave sécrétées en abondance. Désormais, ses collègues peinent à comprendre son vocable désarticulé. Devant les réclamations, le personnel soignant se serre les coudes et défend passionnément la chienne. La meute ne se mange pas entre elle. Une main sur le coeur, les collègues déclarent : « Charlotte est géniale ! Elle consacre une telle dévotion aux patients. D'ailleurs, il lui arrive d'en faire trop. Elle se fatigue. D'où quelques petits dérapages. Mais passons, passons, que ferions-nous sans Charlotte ? »
C'est vrai ça. Sans elle, qui ferait le sale boulot ? Servile et fidèle, la chienne bondit sur ses pattes au moindre signe de détresse ou de fatigue exprimé par ses collègues. Elle court, elle glapit, elle aboie, elle halète. Incapable de contenir son excitation, elle mord. Et alors ? L'histoire de la psychiatrie n'est pas celle de l'hospitalité. Aux reproches, on répond c'était pire avant, heureux que l'ombre du passé couvre les saloperies du présent. Mais c'est oublier que la douleur ne compare pas les époques. La maltraitance ne se réjouit pas de son évolution à travers le temps. Quand la chienne les rudoie, les patients sanglotent, la tête entre les mains. Ils pleurent seuls et en silence car ils se savent abandonnés de tous. Oh, bien sûr, une fois retrouvé leur calme, ils brandissent un poing en l'air, menacent, déversent leur tête cabossée dans une lettre de plainte rédigée d'une écriture tordue. Qu'importe puisqu'elle ira se noyer dans l'océan de l'administration et ses papiers brassés par millier. Voici pour vous Monsieur une lettre/Non, Madame, allez vous faire mettre/Ce n'est pas ma responsabilité/Cherchez quelqu'un d'autre à déboîter/ J'essaie mais tout le monde nie les faits/Nous faisons ce qui nous plaît/Et les plaintes ?/Ne sont que feintes/Ajoutez à cet individu des cachets supplémentaires/Choisissez ceux qui les feront taire/Très bien Monsieur, nous voilà tirés d'affaire.

Dans la chambre d'isolement, en proie à l'apathie, un homme grogne sur le lit où il se trouve attaché. Il ressemble à papa. Il revient de loin, ses yeux vides charrient le néant. La chienne, à qui d'ordinaire l'endroit est refusé, a trouvé un moyen d'y pénétrer. À quatre pattes devant le lit, elle frotte son museau contre l'épaule de l'homme. Il se met à remuer, quitte sa torpeur. Il sent sur sa joue une langue rêche et une haleine nauséabonde. Rien qu'il n'ait demandé. Hélas, depuis des année, pieds et poings liés, il sait son corps à la merci des plaisirs et des cruautés. Il rejette sa tête sur l'oreiller, impuissant.
La chienne est arrivée au dernier stade de sa métamorphose. Rien ne la distingue de son espèce canine, sinon ses pattes qui tardent à se former. Elle profite de ses mains humaines pour défaire la sangle de contention. Ainsi, l'homme sera libre de ses mouvements. Libre de l'aimer. De caresser son museau et de flatter son pelage.
La chienne a besoin de tout l'amour de papa. Depuis toujours.

La porte de la chambre d'isolement était entrouverte. L'infirmier en chef entra. Repu de son geste, le patient dormait à même le sol, en chien de fusil. La chienne se balançait au plafond. Les collègues arrivèrent un par un. Ils poussèrent un soupir, râlèrent un peu et s'éclipsèrent aussitôt pour réorganiser les horaires de garde.
Qu'allaient-ils faire sans Charlotte ?
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Felix Culpa · il y a
Excellent triller psychologique et surnaturel ! Vous explorez les méandres de la psyché et conduisez le lecteur dans une aventure palpitante et bien imaginée !

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