La Chainette

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Elle est revenue ! Une onde de plaisir lui brûle le ventre. Ses paupières s'humidifient, sa langue gonfle et ses lèvres s'assèchent. La chute de reins callipyge qui fait se retourner les hommes ne l'intéresse pas vraiment, non, ce sont les chevilles qui le perturbent. Deux fines et flexibles attaches qui semblent flotter au-dessus des carreaux blancs. S'il n'y avait pas cette barre de feu à l'arrière de son front, s'il n'y avait pas ces papillons de brume qui dansaient devant ses yeux, Samuel serait proche du paradis.
Samuel Titamba Lankoande travaille dans la supérette de la rue Césaria Évora dans le dix-neuvième arrondissement de Paris. Samuel est un bon vigile. Il faut dire que Samuel a de qui tenir. M'Robho, son grand-père, grand sacrificateur du Kwala, était considéré comme un des plus éminents marabouts Lyéla, une peuplade isolée, localisée à l'ouest de Ouagadougou, au Burkina Faso, et son père, Yomélé, un guerrier et un chasseur hors pair. Il lui a pourtant fallu fuir le régime dictatorial du lieutenant-colonel Laminzana et se réfugier en France, avec son seul fils, laissant toute la famille au pays.
Samuel a grandi de l'autre côté du périphérique dans les cités d'Aubervilliers. Samuel n'a pas de grandes dispositions pour les études. À dix-sept ans, après avoir vaillamment bataillé pour un brevet des collèges inatteignable, il a tout simplement intégré la société de surveillance où travaille son père. Samuel est, en quelque sorte, taillé pour ce travail. Sa stature géante, musculeuse, en impose immédiatement. Ses mains énormes, qu'il balance comme s'il ne savait pas vraiment quoi en faire, attire le regard et marque le respect. Sa peau noire luisante, ses gros yeux ivoire, son petit nez épaté encastré entre deux grosses joues et dévoré par deux grosses lèvres brunes, tout contribue à faire de lui le croque-mitaine nécessaire à la prévention des nombreux vols à la tire dans la supérette.
Samuel ne manque pas d'intelligence, il n'a pas la même que le commun des mortels. Son don à lui, il l'a hérité de ses ancêtres. Un instinct du danger, cet infime signal d'alarme, ce frémissement infime de l'air, indispensable à la survie dans la brousse. Un sixième sens de chasseur, de guerrier, qui d'un seul coup d'œil sur la démarche, sur l'expression d'un visage, des mouvements d'yeux et de mains, presse l'état d'esprit d'un quidam et anticipe ses motivations. Samuel est craint par les chenapans du voisinage, par les SDF en mal d'alcool et par les resquilleurs de tous poils qui peuplent les immeubles insalubres de l'arrondissement. Samuel fait peur et cela ne facilite pas ses relations humaines. Samuel est seul avec ses maux de tête.
Samuel ferme les grilles du magasin à dix-huit heures trente-trois, après avoir jeté dehors les trois ou quatre poivrots qui s'obstinent à s'installer dans l'encadrement des portes. Il accompagne Djibril et Aya, les deux derniers employés, et sort par la petite porte blindée à l'arrière du bâtiment, non sans avoir branché l'alarme et averti la cellule de surveillance. Deux stations, debout, dans un bus bondé, cent mètres dans l'impasse qui pue l'urine et les poubelles du bistrot qui fait l'angle, la lourde porte taguée de l'immeuble et il monte lentement son encombrante carcasse jusqu'au palier du troisième. Remettre en place le paillasson dérangé par le concierge, ouvrir le verrou du haut puis la serrure et enfin entrer chez soi. Les soirées sont toutes les mêmes depuis que son paternel est interné à l'hôpital psychiatrique de la rue Tillon. Assis dans le fauteuil du patriarche, Samuel regarde des dessins animés à la télévision en grignotant des biscuits périmés que le directeur de la supérette accepte de lui laisser.
Sa grosse tête en arrière, Samuel voit danser les chevilles de la jeune femme. L'Aphrodite est apparue, un beau soir, presque à la fermeture. Elle s'est promenée dans les rayons et est sortie quasiment la dernière, avec deux paires de bas nylon et des fruits. La nuit de Samuel a été mouvementée. Impossible de fermer l'œil sans voir les jambes de la mystérieuse apparition virevolter sur le plafond sale. Samuel a attendu le lendemain, le cœur au bord des lèvres, mais la femme n'est pas venue. La déception a été immense. La barre au front a été si intolérable qu'il ne sait même plus ce qu'il a fait une fois sorti du travail. Ce n'est qu'à sa prise de poste, le lendemain, que le directeur lui a fait remarquer qu'il n'avait pas appelé la surveillance en partant. Samuel s'est confondu en excuses et a juré que cela ne se reproduirait plus.
Miracle ! En fin de soirée, sa déesse était réapparue. Il ne l'a pas quittée des yeux. Elle a la peau caramel, une silhouette longue, fine et souple. Un sourire éclatant, une voix haut-perchée, des mollets fins et musclés, des chevilles sublimes dont la droite est entourée d'une chainette dorée avec des breloques qui frémissent à chaque pas. Elle était la dernière cliente. Samuel a baissé la grille, balancé les clochards au milieu de la rue sans ménagement, poussé ses collègues vers la sortie, fermé toutes les issues et téléphoné à la surveillance en moins de temps qu'il n'en faut à un pickpocket pour faire les poches d'un touriste sous la tour Eiffel. Essoufflé, il a dû trottiner sur le trottoir de son pas éléphantesque, pour la voir entrer dans un immeuble cossu du boulevard MacDonald. Asphyxié par sa course, il est resté de longues minutes, hébété, appuyé contre l'abribus, ses gros yeux fixés sur la porte de l'immeuble. L'intérieur de son crâne bouillait, troublant sa vue, lui arrachant un râle continu qui faisait se retourner les rares passants inquiets de ce mastodonte hagard.
Il ne lui reste plus de ces plantes expédiées du pays et que lui donnait son père pour le calmer. « Marabouté à sa naissance », voilà la raison qu'invoquait son paternel à chaque crise. Son grand-père était intervenu, au pays, sous le manguier géant du village, mais sans résultat. Le sort était trop virulent. Plusieurs nuits avaient été consacrées à son désenvoutement. En vain. À chacune des attaques, son père l'allongeait sur le parquet, allumait des bougies autour de sa tête et marmonnait des prières et des exorcismes au-dessus de lui. Une tasse de jus de plantes, au goût de foin, quelques passes de mains au-dessus du crâne et une nuit de courts sommeils entrecoupés de longues insomnies et de prières devait le remettre, en théorie, sur pied. Jusqu'à la prochaine crise. Depuis que son père était interné, Samuel n'avait plus d'échappatoire aux crises. Il passait des heures sous la douche froide pour échapper à cette douleur lancinante et tombait dans une sorte de comas insensibilisant jusqu'au petit matin où la sonnerie stridente du réveil le faisait émerger d'un océan de brume sans qu'il sache ce qu'il avait vraiment fait de sa soirée et de sa nuit.
Ce soir, elle ne viendra pas. Ce n'est pas son jour. Il a essayé de l'attendre devant son immeuble, mais elle n'est pas venue. Troublant. Il s'est introduit à l'intérieur du bâtiment à la faveur d'un résident encombré. Il a monté l'escalier, sans but, jusqu'au cinquième. Il a bien observé les paillassons, méticuleusement rangés devant les portes closes. Aux aguets, tous ses sens en éveil, il a écouté les bruits devant chaque domicile pour deviner quelle porte ferme la demeure de sa muse. Peut-être le troisième B... ou le deuxième A... ou... Le cri de surprise de madame Pinceton découvrant un immense type noir, quasi accroupi sur son palier, l'a fait décamper en quatrième vitesse en grommelant des excuses. Le tison de feu dans son crâne l'a pris sitôt sur le trottoir et ne l'a pas lâché de la nuit.
Dix-huit heures quinze. Elle est là. Court imperméable gris, découvrant les genoux, bonnet beige en tricot, emprisonnant les tresses serrées, chaussures à petit talon étirant le mollet, la jeune femme balance les hanches dans les allées du magasin. Samuel est aux anges. Depuis les caisses, en apnée, il la suit des yeux, de rayon en rayon, hypnotisé. Elle s'attarde aux fruits et légumes. Il en profite pour chasser les indésirables et se préparer à fermer au plus vite. Elle vient de passer aux caisses. Il baisse les grilles derrière elle, magnétisé par la chainette qui flotte autour de la cheville. Pas un instant à perdre. Djibril fermera. Il accélère le pas, soufflant, maudissant son poids. Il coupe par la ruelle des Sablons pour arriver plus vite devant l'immeuble. Assis sur une fesse sur le muret de la pharmacie Dugoin, il essaie de reprendre son souffle. Elle arrive. Elle marche avec élégance et légèreté sur le vilain trottoir du boulevard. Elle sonne à l'interphone et pénètre dans le hall de l'immeuble. Samuel se précipite avant que la lourde porte ne se referme. À ce moment précis, son cerveau est totalement déconnecté. Il ne pense pas, il ne réfléchit plus, il ne vit que pour les mignonnes chevilles qui dansent dans sa tête. Il les rattrape sur le palier du troisième. Elles sont sur le paillasson du troisième B. Il ne s'était pas trompé. Son instinct de chasseur ne l'avait pas trompé. Il a littéralement soulevé de terre la jeune femme et l'a violemment poussé dans l'appartement. Puis c'est l'énorme choc à l'arrière du crâne.
— Ça va lieutenant ? Vous n'avez rien ?
— Non. Ça va aller, brigadier. Merci.
— Vous en êtes sûre ?
— Certaine. Juste un peu secouée.
Trois policiers ne sont pas de trop pour maintenir Samuel au sol. Ils ont vraiment l'air contents d'avoir enfin attrapé le violeur de la Porte d'Aubervilliers.
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Joëlle Brethes · il y a
Jolie chute après un récit bien conduit et bien écrit.
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Merci de votre gratifiante estime
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Ginette Flora Amouma · il y a
La chute m'a saisie !
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Heureux qu'elle vous ait plu. Merci de votre attention
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Sylvain Dauvissat · il y a
Terrible !
Pendant un moment, j'ai pensé à tous ces travailleurs en bas de l'échelle qui surveillent ou nettoient les bureaux et les commerces à Paris, comme si l'Afrique avait offert ses enfants à l'Europe pour s'occuper de notre fange.
Et puis il y a les crimes...

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Jean-Michel BONVIN · il y a
Émigration et travail, vaste chantier pour l'écrivain. "Et il y a les crimes...". Merci de votre commentaire.
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Chantal Sourire · il y a
Sacrée chute, je me suis laissé prendre...!
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Si mon histoire vous a plu, j'en suis ravi. Merci.
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Mitch31 M · il y a
Une chute inattendue pour un récit prenant de bout en bout.
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Jean-Michel BONVIN · il y a
Merci de votre temps passé en ma compagnie "nouvelliste".
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Roll Sisyphus · il y a
Haletant !

Merci !

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Jean-Michel BONVIN · il y a
A votre service. Merci de votre lecture.

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