La capucine bleue de Chine

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De mes débuts d’enseignant en école maternelle, j'ai gardé le goût de raconter des histoires. Dans ma démarche, arts plastiques, photographie et écriture interagissent, se conjuguent, se ... [+]

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Appelons-le Florimond. Pour un botaniste, ça sonne plutôt bien Florimond, vous ne trouvez pas ? Florimond Deschanel. Pourquoi Deschanel, me direz-vous ? Eh bien, je vous répondrai : « Voilà un patronyme qui pose son homme. »
Regardez comme il est fier notre Florimond Deschanel, botaniste de renom. Un homme sensé, scientifique de formation et, surtout, collectionneur des fleurs les plus rares. Aussi, lorsque Florimond entendit parler de la capucine bleue de Chine, vous comprendrez qu'il ne put résister. Sitôt, il organisa une expédition pour les lointaines pentes du mont Hua, là où, lui dit-on, se trouvait l'incomparable merveille. Rien ne put l'arrêter, ni les terribles tempêtes marines, ni les bourrasques de neige, ni les pentes ardues qu'il dut gravir. Au terme de ce redoutable périple, il arriva en vue des jardins du vénérable Wang, un véritable Éden, recelant les essences les plus rares. Là se trouvaient des séquoias millénaires, des orchidées géantes, des mousses au parfum d'ambre et mille autres merveilles dont la perle des fleurs, la fabuleuse capucine bleue. Le vénérable Wang reçut Florimond Deschanel avec toute la déférence due aux savants de son rang.
Florimond s'inclina jusqu'à terre et humblement lui fit part de sa requête :

— Vénérable Wang, je suis venu jusqu'à vous pour acquérir quelques graines de votre incomparable capucine bleue.
— Noble Florimond, votre présence dans mon jardin m'honore. Pour vous, et pour vous seul, je veux bien consentir à vous céder trois graines de la précieuse fleur contre trois sacs d'or.

Florimond était fort riche, il ne regarda pas à la dépense. L'affaire conclue, il serra dans son poing l'inestimable semence et s'en retourna dans son domaine de France.
La culture de graines si délicates nécessitait le concours de scientifiques expérimentés. Il sollicita donc le conseil de ses trois amis : Georges le géologue, Hippolyte l'hydrologue, Adrien l'astrologue. Oui, je sais bien, l'astrologie n'est pas vraiment une science, mais Adrien avait toujours été de bonne compagnie.
Georges préconisa que l'on reconstituât le substrat des sols du mont Hua ; Hippolyte que l'on arrosât les graines d'une eau puisée à la source des monts les plus hauts ; Adrien calcula la date propice à la germination. Quand tout fut prêt, dans son laboratoire, Florimond sema sa première graine.
Dix jours passèrent. Un germe puissant perça la terre. Des feuilles gigantesques se développèrent, la tige se ramifia et occupa tout l'espace. En une nuit, la capucine avait tout envahi ; mais de fleurs, Florimond n'en vit pas. Non, rien qu'une végétation oppressante qu'il fallut contenir, puis anéantir avant qu'elle ne détruisit tout le laboratoire. Face à une telle exubérance, Florimond et ses trois amis demeurèrent fort perplexes.
Georges en déduisit que le substrat était trop riche, Hippolyte que l'eau avait été puisée à trop haute altitude, Adrien que la graine avait désespérément cherché le bleu du ciel faute duquel elle n'avait pu fleurir.

Florimond écouta tous ces bons conseils. Il sema sa deuxième graine dans une terre saine, mais ordinaire, l'arrosa d'une eau pure, mais puisée à moyenne altitude. Mais, surtout, il la sema en plein air, sous un ciel bleu et clair.
Dix jours passèrent. Un germe de petite taille perça la terre. La plante s'annonçait prometteuse, modeste, mais vigoureuse. Bientôt, des boutons floraux apparurent. Un matin, ils s'entrouvrirent. Florimond et ses trois amis guettaient l'évènement. Amère fut leur déception lorsque les pétales dévoilèrent leurs nuances de jaune et d'orangé ! La capucine était des plus ordinaires. Florimond et ses trois amis l'observèrent, songeurs.
Georges proposa que l'on amendât le substrat de poudre de lapis-lazuli. Hippolyte, que l'on mêlât à l'eau de source une goutte de bleu de méthylène. Adrien, qu'en aucun cas, la capucine ne fût exposée aux rayons de lune.

Florimond écouta ces bons conseils. Quand tout fut prêt, il sema sa troisième graine.
Dix jours passèrent. Un germe chétif s'extirpa de terre. La plantule était poussive, ses feuilles ternes et fragiles. Enfin, un bouton floral apparut. Florimond et ses trois amis veillaient sur ce timide espoir. Une fleur grisâtre, péniblement, s'épanouit. Elle était bien laide et dégageait une odeur fétide empestant tout le jardin. Pour mettre fin à ces nuisances, Florimond dut l'arracher et la brûler.

Ne pouvant se résoudre à ce triple échec, Florimond voulut une dernière fois, tenter sa chance. Il pria ses trois amis de l'accompagner en terre de Chine. Tous quatre affrontèrent les terribles tempêtes marines, les bourrasques de neige et gravirent les rudes pentes du mont Hua. Dans son luxuriant jardin, le vénérable Wang les reçut avec tous les honneurs dus à ces quatre prestigieux voyageurs.
Il consentit à toutes leurs demandes :
Pour Florimond, une graine de capucine bleue de Chine contre un sac d'or ;
Pour Georges, une tonne de terre des pentes du mont Hua contre trois sacs d'or ;
Pour Hippolyte, mille litres d'eau de pluie de printemps contre cinq sacs d'or ; 
Enfin, contre dix sacs d'or, il permit à Adrien de consulter un vieux grimoire d'astrologie chinoise.

Les quatre compères ne regardèrent pas à la dépense et rentrèrent au pays, les yeux brillants du bleu de la fabuleuse capucine.
Georges prépara un carré de terre de Chine. Florimond y édifia une serre où, grâce à un ingénieux procédé dont il gardait le secret, il reconstitua les écarts de températures du mont Hua. Hippolyte construisit une réserve d'eau, afin d'alimenter la serre d'une douce de pluie de printemps. Après de longs et fastidieux calculs, Adrien décida de la date et de l'heure du semis. Le jour venu, à minute précise, Florimond sema sa précieuse graine tout au centre de la serre.
Dix jours passèrent, rien. Pas la moindre petite plantule. On patienta. Comme une diva, la capucine de Chine se faisait attendre.
Dix semaines passèrent, rien. La terre de Chine restait nue. Georges la ratissa doucement. Hippolyte augmenta la fréquence des pluies de printemps. Adrien interrogea les astres, ils se montrèrent confiants, tout était affaire de temps.
Dix mois passèrent, rien.
À ce stade de notre histoire, le voilà bien dépité, notre pauvre Florimond Deschanel ! Que pensez-vous donc qu'il fit ? Le croirez-vous ? De guerre lasse, il renonça. « Maudite capucine bleue de Chine ! Qu'elle aille au diable, la capricieuse ! » maugréa-t-il, avant de congédier ses trois amis. Désormais, il s'occuperait de sa famille. Son épouse chérie, depuis trop longtemps, se languissait de lui. Quant à sa fille, il ne l'avait pas vu grandir et voilà que, déjà, elle parlait de se marier. Il organisa donc les noces, puis construisit dans son domaine, un pavillon pour le jeune ménage. L'année suivante naquit sa petite fille, Lillibelle. Et c'est à ce moment précis que se renoue le fil de notre histoire.

Dix ans passèrent. Lillibelle faisait la joie de son grand-père. De ses yeux d'enfant, elle distinguait ce que, jamais, ne voient les grands : les treize clochettes d'un muguet, l'iris noir au parfum de chocolat, les boutons d'or couleur de beurre, les élytres d'émeraude brillant dans les sous-bois. Curieuse, elle arpentait le domaine pour en percer tous les secrets. Parfois, elle s'approchait d'une maison de verre aux vitres brisées.
— Grand-père, dites-moi qu'elle est cette étrange construction ?
— Ma petite, c'est une serre, elle a une longue histoire. Un jour, il faudra bien que je te la raconte, répondait Florimond d'une sombre voix.
Alors, craignant que cette histoire ne fût trop triste, Lillibelle n'insistait pas.
Un soir, la fillette n'étant pas rentrée, toute la famille s'inquiéta. On fouilla les allées, bois, massifs et fourrés. Enfin, son grand-père la trouva. Cachée au pied d'un lilas, derrière la serre aux vitres brisées, elle riait de l'agitation qu'elle avait provoquée.
— Regardez Grand-père, la belle couronne fleurie que je me suis tressée. Toute bleue sur mes cheveux blonds, n'est-elle pas jolie ?
Florimond admira l'habileté de Lillibelle. Dans la couronne s'entremêlaient la douceur des pervenches, les vives clochettes du sous-bois, quelques muscaris aussi. Soudain, son cœur s'arrêta. Il ne rêvait pas. Parmi ces fleurs si communes, il repéra le bleu incomparable de la capucine de Chine. Ainsi, fallut-il dix ans et le regard d'une enfant pour qu'apparût, sous ses yeux incrédules, la fleur qu'il avait tant espérée.
D'émotion, il laissa échapper une larme que, bien vite, il essuya. Mais, Lillibelle entrevit cette toute petite goutte. Avait-elle fâché son cher grand-père ou, pire, son espièglerie l'avait-elle blessé ? Elle se précipita pour se faire pardonner.
— Qu'avez-vous Grand-père, pourquoi cette larme, sur votre joue ?
— Chère petite, c'est une fort longue histoire.
— Elle doit être bien triste pour que vous pleuriez.
— Oh non, Lillibelle, au contraire, c'est une histoire qui se termine par une jolie fleur bleue, tressée là, dans la couronne posée sur tes cheveux. Regarde cette étrange maison de verre. Eh bien, le moment est venu de te raconter son histoire. Elle fut construite par un jeune botaniste qui voulait y cultiver la plus belle des fleurs. Un jeune savant, impatient et arrogant. Appelons-le Florimond. Pour un botaniste, ça sonne plutôt bien Florimond, tu ne trouves pas ?
Alors, la fillette, portée par la voix de son grand-père, affronta les terribles tempêtes marines, brava les bourrasques de neige et gravit les pentes du mont Hua, là où, jadis, le jeune Florimond Deschanel rechercha la plus rare et la plus belle des fleurs : la fabuleuse capucine bleue de Chine, celle qui, ce soir-là, tel un saphir d'Orient, ornait les cheveux dorés de Lillibelle.
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Jacqueline RUE · il y a
Encore un très beau conte ! L'écriture, toujours légère, vous ramène avec plaisir vers le domaine de l'enfance dans un premier temps puis vous invite, dans un deuxième temps, à réfléchir sur la patience/impatience dans notre quotidien actuel. Bravo !
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Jean-Yves Robichon · il y a
Merci Jacqueline pour ton message. A toi de jouer maintenant, avec Balthazar !
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Patrick Peronne · il y a
Une nouvelle qui ressemble à une autre nouvelle ( je n'ai pas l'auteur en mémoire pour l'instant ) que j'ai lue il y a quelque temps. La quête n'était pas celle d'une fleur rare mais d'un vase pareil à celui de Soissons qu'un malheureux guerrier avait laissé échappé de ses mains s'exposant à la colère assassine de Clovis. Il n'y en avait de semblables qu'en Chine... Votre conte est beau. L'écriture est d'excellence. Je vote et m'abonne. Au plaisir :-))
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Jean-Yves Robichon · il y a
Je suis ravi que mon conte vous ait plu et très heureux de vous conter parmi mes abonnés. Merci Patrick pour ces encouragements.
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Marie-Hélène Moreau · il y a
Un très joli conte qui nous invite à rechercher la beauté (le bonheur ?) autour de nous plutôt que dans des rêves impossibles. Toujours si bien écrit, en style léger et délicat, on termine la lecture un sourire aux lèvres !
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Jean-Yves Robichon · il y a
Merci beaucoup Marie-Hélène !
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Mijo Nouméa · il y a
Fabuleuse histoire, légère, tel un conte qui connaît une fin heureuse grâce à la pureté d'une enfant. Bravo.
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Jean-Yves Robichon · il y a
Merci beaucoup pour vos encouragements.
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Doria Lescure · il y a
très joli récit en mode conte, particulièrement bien construit et écrit, sur un sujet original et très bien porté par ses personnages. La narration est fluide et l 'histoire prenante dégage une énergie et une poésie qui donnent corps au récit. Un vrai coup de cœur pour cette fleur !
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Jean-Yves Robichon · il y a
Je vous remercie sincèrement et suis vraiment ravi que ce petit conte vous ait plu.
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Marie Guzman · il y a
oh quelle jolie histoire qui fait briller les yeux d'un grand-père en quête de merveilleux
Lilibelle est un bien joli prénom d'héroïne à la tête couronnée

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Jean-Yves Robichon · il y a
Merci beaucoup Marie pour votre message et vos encouragements. Sur ma page vous trouverez d'autres contes dont : Le chant des lucioles, petit conte japonais, lui aussi sur le thème du jardin.
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Eve Lynete · il y a
Charmant et délicat conte.
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Randolph B. · il y a
Une écriture délicate et subtile, que j'apprécie grandement, pour un récit très agréable à "suivre" jusqu'au bout de cette quête.
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Jean-Yves Robichon · il y a
Merci Randolph pour votre message qui m'encourage.
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Annabel Seynave- · il y a
Une vraie belle histoire ! Des personnages truculents, l'éternelle problématique de la Quête, une écriture surannée bien agréable. J'ai bien aimé !
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Jean-Yves Robichon · il y a
Merci Annabel pour votre message. Oui, c'est bien ça : la Quête ! et finalement un regard d'enfant qui révèle le trésor.
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Ginette Flora Amouma · il y a
C'est un très joli conte et cela fait beaucoup plaisir de le lire
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Jean-Yves Robichon · il y a
Merci beaucoup Ginette pour votre message et votre fidélité.

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