La besace

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Taï Chi, poésie, haïkus, nouvelles et maintenant SF: mon roman EVUIT (Science-Fiction) paru chez JDH Editions https://www.facebook.com/EVUIT/

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La lune éclaire par intermittences l'épaisse fumée de flocons qui balaie la nuit. La grand-route qui mène au bac de Chenevières n'est qu'une tranchée boueuse. La femme encapuchonnée dans une houppelande noire devine, plus qu'elle ne voit, la lanterne de l'hostellerie qui jouxte le port sur la Marne. Elle tourne à gauche, vers la ferme du Mesnil et titube jusqu'au seuil d'une masure éloignée du hameau des laboureurs. Elle cogne à la porte :

« Réveille-toi, la mère. C'est ta fille ! 

Ça n'a pas l'air de venir assez vite, elle hurle maintenant :

— Dépêche-toi donc, vieille carne. Tu veux ma mort ?

— Qui c'est-y ? interroge une voix craintive à l'intérieur.

— La chair de ta chair. T'es sourde ou quoi ?

— T'es-t-y seule ?

— Bien sûr ! Qui voudrait venir dans un endroit pareil avec cette tempête de tous les diables !

— T'as pas vu l'heure qu'il est ?

— J'ai pas eu le choix. Ouvre-moi j'te dis, ça presse ! »

La porte s'entrouvre. La femme se précipite. Elle bouscule la vieille... Et revient voir au carreau, l'inquiétude dans le regard. Dehors le blizzard s'amplifie, effaçant toute trace sous des paquets de neige. Cela semble lui convenir. Une moue de soulagement éclaire brièvement son visage ovale, barré d'une mèche de cheveux clairs. Puis, ses jambes refusant de la porter davantage, elle s'écroule, évanouie, sur les tomettes fatiguées de la salle.

La vieille n'a pas bronché. Elle relance le poêle. Calme et méthodique, elle étale une couverture. Puis, la chaleur revenue, déshabille entièrement sa fille et la frictionne avec une décoction alcoolisée qui exhale un fort parfum de plantes médicinales.

 

Un mois plus tôt. Dernier dimanche de novembre 1788.

Après la messe à Saint-Germain de Charonne, église romane et glaciale où elle a prié avec ferveur, une jeune femme vêtue d'une cape verte usagée a sorti du pochon qu'elle porte en bandoulière un quignon de pain frotté d'ail. Elle grignote, songeuse, assise dans la voiture publique appelée le « Coche de Champagne » qui fait la liaison entre Reims et Paris, en traversant la Marne au pont de Saint-Maur, c'est-à-dire à la hauteur de l'éperon rocheux de Joinville. C'est là qu'elle descend, comme si elle avait à faire au hameau dit de la Branche-du-Pont. Le vacarme des roues, des sabots, les hennissements des chevaux et les ordres jappés par le cocher, tout s'éloigne sous le ciel de novembre d'acier bleu, sec et froid. Elle avance sur le pont, et s'arrête sur la rambarde un peu plus loin que l'île Fanasse. La grande rivière roule et grogne là-dessous. Le ventre de la jeune femme lui refuse son sang mensuel. Elle a compris. Seule, fille d'auberge grosse d'un bébé conçu dans le péché avec un voyou sans foi ni loi, et la famine qui s'annonce pour l'hiver, elle n'a qu'une chose à faire, comme tant de pauvresses dans son cas : sauter dans l'eau rugissante. Ce sera vite fini. Son corps sans vie dérivera dans la boucle que forme la Marne avant de revenir se jeter dans la Seine de l'autre côté du gros rocher.

Est-ce la pensée de terminer dans un gord, ces filets que les pêcheurs tendent en travers du courant ? Ou celle de sa mère, qui vit plus loin en aval, près du port de Chennevières, voyant passer sa propre enfant – image terrifiante – au fil de l'eau boueuse, lourde des limons arrachés aux nombreuses provinces qu'elle parcourt ? Ou la peur de l'Enfer qui attend les suicidés pour l'éternité ? Ou bien tout simplement refuse-t-elle son sort et décide-t-elle de tenter sa chance jusqu'au bout ? Elle murmure une invocation à Sainte Jeanne, qui veille sur elle là-haut de son œil de soleil plat, et rebrousse chemin.

 

Décembre. Un mardi vers 15 heures.

Auberge du Héron Blanc à Paris. Parcourant en tous sens la grande pièce encombrée de tables et de bancs, Jeanne, la fille de salle débarrasse les derniers reliefs du déjeuner. Bien faite pour l'époque : grande et élancée, des hanches « parfaitement conçues pour amoureuses joutes » aurait pu chanter François Villon, quelques siècles auparavant, s'il avait fréquenté les lieux. L'expression avenante, un visage allongé aux pommettes rondes, barré d'une mèche rebelle de cheveux auburn qui s'échappe de sa coiffe, masquant des pupilles noires, attentives et brillantes comme des pierres fines.

Dans les rayons d'un jour maigre, que d'avares fenêtres retiennent plus qu'elles ne dispensent, elle empile assiettes, chopes et couverts dans le creux de son bras gauche et passe rapidement un torchon vaguement humide sur les plateaux graisseux, selon les gestes immémoriaux de sa condition, puis elle file vers l'arrière-cuisine, plonger son chargement dans une lessiveuse, et retour. Il y a peu de passage. Il fait trop froid. Un carillon lointain égrène des heures mornes auxquelles Jeanne ne prête plus aucune attention, seulement préoccupée de rendre le lieu aussi accueillant que possible à d'éventuels passants.

Un hennissement réveille la rue. Des pas à la porte. Un chapeau à larges bords s'avance, culottes de drap bleu sur les jambes arquées d'un cavalier. Six pieds de haut, un faciès émacié au nez fort, éclairé par des yeux d'azur perçant. Un spadassin. Sa houppelande à triple couche lui donne une allure de lutteur de foire... démentie par ses bottes à boucles métalliques de gentilhomme anglais et la selle de bonne facture qu'il tient de la main gauche. Jeanne le surnomme instantanément « Le Milord ». À bien y regarder, sa posture masque une épaisseur sous l'aisselle. Une bandoulière sous le manteau. Ce Milord porterait une musette, comme un trimardeur ? Jeanne remarque tout cela en un instant, sans en avoir l'air, sans curiosité insistante. Après une enfance campagnarde, quelques années comme serveuse ont aiguisé son sens de l'observation.

Granier, l'aubergiste, s'empresse vers l'arrivant, qui loue d'emblée une chambre pour deux jours sans barguigner. Sur un signe de son patron, Jeanne part s'occuper du cheval. « Pie-poil », indique le Milord. Un magnifique arabe entier, à la robe blanche et noire qui la regarde arriver d'un œil vif et précis, et qu'elle bouchonne et étrille énergiquement dans l'écurie, avant de lui donner un seau de paille et d'herbe, mélangées d'une poignée d'avoine... Au prix des céréales ! Le tenancier va lui hurler dessus. Est-ce qu'elle veut la ruine de l'établissement ? En quelques minutes, Pie-poil l'a adoptée. Et de son côté, Jeanne est sous le charme de son museau fin sous la retombée de crinière noire, de son garrot nerveux, de son coup de sabot à gratter et frapper les dalles du sol. Le cheval souffle et gémit en sourdine sous la brosse. Granier ne pourrait pas comprendre ces choses-là.

 

Mercredi.

Après quelques essais de lumière rasante, le ciel a remis la capote grise. Les nuages épais s'étirent sur les toits. Jeanne quitte sa chambre de la rue de Charonne et trottine maintenant sur l'avenue de Vincennes. Elle a chaussé ses meilleures bottines à petit talon convenablement graissées. Sous son manteau vert au dos plissé, elle a abandonné le casaquin, cette espèce de blouse informe, au profit d'une ample robe de laine écrue passée sur un jupon rigide, comme la mode l'exige. Un corsage de coton rouge met sa poitrine en valeur. Effort bien naturel d'élégance, à proximité de la capitale, et auquel l'éventualité de rencontrer le Milord n'est probablement pas étrangère...

Peu de monde dans les ruelles, des gens de peu, comme elle, qui vont à leur ouvrage en baissant la tête pour éviter les flaques d'eau nauséabondes, l'oreille à l'écoute des cris des cochers qui annoncent les voitures. Un amuseur de rues attire les badauds en chantant d'une belle voix lyrique :

« À Louis XVI, notre espoir

Chacun disait cette semaine

Sire, vous devriez ce soir

Au lieu des rois, tirer la reine. » 

Il vend la petite affiche avec les paroles. « Faut l'apprendre pour l'Épiphanie prochaine, ma jolie. Succès garanti ! Allez, pour un sol, tu sauras tout sur les mœurs de notre Reine ! » Effectivement, c'est salé. Les détails croustillants des aventures galantes d'une Marie-Antoinette délaissée, avec le comte d'Artois, le duc de Coigny, le suédois Fersen... aussi les dames de la Cour, contées par le menu... Jeanne lui tend une pièce et fourre rapidement le papier dans sa poche en jetant un regard inquiet autour d'elle. Pourvu que la police secrète ne soit pas là !

 

Plus tard, dans les étages du Héron Blanc, au fur et à mesure de son service, Jeanne ouvre par mégarde la porte du Milord :

« Oh, toutes mes excuses Messire !

L'homme est assis à une petite table, en train d'écrire. Il lève sa plume pour mieux observer l'intruse.

— Là, drôlesse, comment t'appelles-tu ? demande-t-il en français, sans le moindre accent étranger.

— Jeanne, pour vous servir. Pardonnez mon indiscrétion, mais ne seriez-vous pas anglais ?

Sans répondre à la question, le Milord poursuit :

— Sais-tu que les images saintes qu'on adore en Italie ne présentent pas minois plus joli que le tien ?

Il parle décidément très bien notre langue...

— Vous me flattez, Messire, mais quel est donc votre nom ?

— James. Tu n'as pas besoin d'en savoir plus. Question de sécurité.

— Vous m'effrayez ! Le bruit court que la guerre menace...

— Non, ce n'est pas cela... Du tout... Sous le sceau du secret : je suis en mission pour la femme d'un gentilhomme très en vue à la Cour. Je lui ramène des lettres qu'elle eut l'imprudence d'envoyer à son amoureux anglais il y a deux ans.

En parlant, James s'est levé, il a fermé la porte doucement derrière elle. Il poursuit :

— Pourquoi une jolie fille comme toi perd-elle son temps dans une auberge ? Je me fais fort de te présenter à cette grande dame.

— À la Cour ? » demande faiblement l'ingénue subjuguée.

Le Milord entraîne sur le lit sa conquête qui n'oppose plus de résistance. Elle sait pourtant de quels mensonges sont capables les hommes dans ces sortes de circonstances... Mais une petite voix, en elle, veut y croire. Il lui plaît.

La première étreinte est fougueuse. Il la prend comme un soldat une fille de ferme. Qu'importe ? Cela fait plusieurs mois qu'elle est émoustillée par les regards des marchands et des voyageurs, sans jamais se laisser approcher. Elle refrène son sentiment de manque en posant son oreille sur le torse musculeux de l'homme.

« James, tu as déjà été à Rome ?

— Bien sûr, j'ai même vu le Pape ! Comme je te vois... Son regard se perd dans les courbes affriolantes de sa compagne, la peau marbrée des rougeurs du désir. Il précise :

— Enfin, tu me comprends... Figure-toi qu'à Naples, les gens du peuple ne connaissent pas de langage articulé, ils chantent et agitent les mains pour parler !

— Non !

— Si. » Répond-il, joignant le geste à la parole.

Il était loin d'avoir épuisé les ressources de sa partenaire. Les tourtereaux se laissent aller à de longues caresses, l'un l'autre... Trop tôt interrompues par des appels montant du rez-de-chaussée, de la gueule ouverte de Granier. Jeanne se refait en clin d'œil et file à son ouvrage.

Après le déjeuner, sans un regard pour Jeanne, le Milord demande qu'on lui indique les bains. Mais l'auberge est sise dans les faubourgs, à l'extérieur du mur des fermiers généraux, la fortification qui ceint le cœur de Paris, alors que ces établissements sont regroupés au centre, sur la Seine. Il lui faudra héler un fiacre sur l'avenue et demander le Pont-Royal. Là-bas est amarré le plus gros des bateaux avec bains chauds de la ville !  A-t-il un sauf-conduit pour passer la poterne, aux colonnes ? Oui bien sûr. Le voyageur disparaît. Le claquement de ses bottes s'estompe sur le pavé dans la direction indiquée.

 

Lendemain, jeudi.

Arrivant à son travail, Jeanne sourit aux boutiquiers qu'elle connaît. À deux pas de là, le sabotier la hèle :

« Hé, Jeanne !

— Bien le bonjour Dornirin, c'est-y une meilleure semaine pour les galoches ?

— Pensez donc ! L'hiver est là et les gens ne veulent que réparer, rafistoler, ravauder... Pas un ne veut de la bonne marchandise !

— Z'ont p'têt' pas trop de sous !

— Ah, ça, c'est sûr ! Pensez-donc, avec la disette et la guerre qui menace !

— Allons, Dornirin, la guerre ?

Le sabotier s'approche, il sent l'oignon à plein nez. Elle tend l'oreille :

— Savez quoi, Jeanne ? Ils ont arrêté l'espion anglais, aux bains... hier soir.

— L'espion ?

— Oui, Il posait des questions sur Monsieur de La Fayette, qu'est-ce que vous pensez du Roi ? Tout ça !

— Non. Vous êtes sûr ?

— Si, si. Certain. Celui qui logeait à l'auberge. Un homme du Prévost me l'a rapporté : l'Anglais, on ne le reverra pas de si tôt ! »

Une mauvaise cascade de glace dégringole à l'intérieur de Jeanne, de la gorge aux entrailles. Elle bougonne un au revoir et les jambes flageolantes, pousse la porte de l'hostellerie.

 

Granier la salue d'un signe de la main agacé qui signifie : au travail, allez ! C'est un type épais aux yeux vifs de maquignon. Il porte une veste longue en velours verdâtre sur une chemise tachée, des culottes sombres et des bas de laine. Ses cheveux longs sont noués en queue de cheval sur la nuque. La barbe de la semaine noircit ses joues. En tout cas chez lui les chevaux sont bien traités ! Il veille à sa réputation en houspillant continuellement le personnel. En cette période, son auberge est presque déserte – qui serait assez fou pour voyager à la mi-décembre ? Ils rempliront à Noël. Mais en attendant, Jeanne représente plus une charge qu'un rapport.  Elle monte faire les chambres, vider les pots, et cetera. En commençant par celle du Milord. Le lit n'a pas été défait. Tout est intact. Elle fouille les fontes, y trouve des pistolets, le nécessaire pour l'entretien et les munitions. Le portemanteau, ce sac cylindrique attaché à l'arrière de la selle ne contient que les effets habituels d'un cavalier en voyage. Mais quelque chose de guingois dans l'allure du lit attire son attention. Là, sous le matelas, un bissac, cette besace à deux poches fermées par un rabat, comme en portent les fermiers et les commerçants sur les marchés, en grosse toile imperméabilisée, drôlement lourd... et qui renferme un paquet de lettres nouées dans un ruban noir, ainsi qu'une bourse... au moins quarante louis d'or !

La curiosité la prend. Elle dénoue le ruban et ouvre soigneusement la première lettre – un papier fin et parfumé comme de la soie. Jolie écriture, fine et régulière, enflammée pour un certain Andrew, Lord Something... « Mon amour, nos étreintes brûlantes... » La deuxième et la troisième aussi... Toutes signées par Mme de La Fayette, l'épouse de notre héros de l'indépendance américaine, et ennemi juré de la couronne d'Angleterre ! Fierté, soulagement, espoir se mêlent dans son cœur : James avait dit vrai !

Le souffle court, Jeanne remet le ruban en place avec mille précautions. Elle est tentée de partir avec la bourse. Mais il lui est impossible de quitter l'aubergiste comme ça, en début de journée. Prétexter un souci féminin ? Cela éveillerait inutilement des soupçons ! Ou alors, garder le trésor sur elle jusqu'au soir ? À la réflexion, elle reviendra plus tard. Et puis si jamais elle se trompe, et que James rapplique, il vaudra mieux pouvoir lui rendre son bien ! Cacher son magot (c'est déjà le sien). Mais où ? Elle connaît bien les lieux. Il n'y a aucun endroit vraiment sûr, c'est-à-dire du genre qui résisterait à une descente de police impromptue. La lucarne ? On conserve, en hiver, la nourriture sur le rebord de la fenêtre. Elle se résout à suspendre la besace sur le flanc extérieur du chien-assis, dans un angle mort, à un crochet qu'elle connaît pour l'avoir déjà utilisé. On trouve parfois des choses en faisant le ménage, n'est-ce pas ? Des objets qu'on n'a pas envie de rapporter bêtement au tenancier !

En repartant, le soir venu, elle croise une escouade de gendarmes royaux qui se dirigent vers l'auberge. Elle détourne la tête et pénètre dans la boulangerie pour acheter une miche. Le pain du petit peuple, c'est pas de la brioche, pour sûr ! Il a toujours le goût amer de la sueur. Mais celui-là est dur et moisi. En temps normal, elle l'abandonnerait aux chiens. Mais nous sommes à la fin de l'année 1788. Dans un hiver glacial. Le printemps a connu une sécheresse sans précédent, et l'été une pluie continue. En d'autres termes : maigres récoltes dans les fermes. Plus rien à manger dans le royaume. On craint une nouvelle « Guerre des Farines ». Jeanne n'était qu'une enfant en 1775 lorsque les bandes armées arrêtaient sur la Marne le grain destiné à Paris. Sa mère lui racontait en tremblant le saccage du dépôt de Saint-Maur.

 

Vendredi matin.

À la sortie du village de Charonne, Jeanne repère chez le fripier un manteau noir de seconde main qui lui sera bien plus utile que sa cape verte élimée pour affronter l'hiver. Elle le négociera au retour, ce soir. Au Héron Blanc, une femme qu'elle ne connaît pas, coiffe douteuse, robe de lainage gris à taille basse et corsage de coton clair, promène distraitement son balai dans la grande salle. Dès que le tenancier aperçoit Jeanne, il fonce vers elle. Ses godasses frappent le plancher. Il la congédie théâtralement : « À c't'heure-ci que tu arrives ? Tu es remerciée ! Tiens, voilà ton compte (il saisit sa main pour y déposer une poignée de pièces de cuivre). Je ne veux plus te revoir ! 

Il ajoute à voix basse :

— Les gendarmes m'ont obligé à prendre celle-là pour surveiller les contacts de l'espion anglais. Je ne peux pas faire plus. »

Le coup est dur ! Sur le chemin du retour, elle s'arrête dans une encoignure pour évaluer la générosité de Granier : cinquante sols, pas davantage. Elle pourra s'acheter le nouveau manteau... Mais que va-t-elle manger ? La livre de pain passe déjà les cinq sols, et les prix augmentent tous les jours ! Elle rentre chez elle, l'esprit ailleurs. Toinou lui manque. Elle l'a viré le mois dernier.

Antoine. Beau garçon, l'air crâne et les épaules larges, qu'elle avait connu en allant à Montmartre le dimanche, boire le petit ginguet des coteaux. Il répétait que Dieu a donné la parole à l'homme et les plumes au paon pour la même raison : le plaisir du sexe opposé ! Un frisson lui brûle les reins. Il fallait voir Antoine danser, giguer, agiter ses souliers. Infatigable et toujours entouré d'un essaim de garces prêtes à s'en emparer à la moindre faiblesse de Jeanne. Aussi un beau parleur qui lui confisquait tous ses sous ! Question pratique, quand il a eu épuisé les économies de Jeanne, il lui a proposé de prendre un « client » qu'il connaissait pour sa générosité. Elle a cassé le manche du balai sur son dos en lui faisant dégringoler l'escalier ! Maintenant, elle a des remords. Elle aurait pu faire des concessions. Il avait aussi ses qualités l'Antoine... Attentif, il veillait à ce qu'elle soit toujours coquette. Avec des étoffes simples, bien entendu, sans broderies ni boutons précieux, comme il seyait à sa condition. Toinou tenait à ce qu'elle lui fasse honneur ! À son souvenir, la gorge de Jeanne s'empourpre et des picotements parcourent son ventre. Un homme, quand les temps sont durs, on apprécie quand même... Non. Elle se reprend : deux bouches à nourrir ? Et puis non ! Non et non. Elle ne regrette rien. Surtout qu'il y en aura peut-être même une autre, de bouche, à l'été... Qui sait ?

Et puis il y a les quarante louis qui l'attendent... Pas sûr qu'ils soient encore là dans une semaine, avec les gendarmes qui rôdent... Qui surveillent... Qui fouinent... Sa décision est prise : elle y retournera cette nuit même.

 

Samedi matin, le jour n'est pas levé.

La cloche des Quinze-Vingts sonne les trois heures. Le vent siffle dans les ruelles et secoue les enseignes. Une frêle silhouette, enveloppée dans un manteau noir, traverse l'écurie. Le cheval la reconnait. Il se tait. Elle atteint les soupentes du deuxième étage sans faire craquer de marche. Elle a toujours la clef. Elle ouvre la porte avec toutes les précautions d'une main tremblante.

Personne. Aucun bruit. Pas la moindre présence. Un filet de lune avare éclaire la pièce vide. La besace est encore accrochée à l'extérieur. Elle s'en saisit. Elle veut aussi les papiers, reprendre à son compte la mission du Milord : elle est débrouillarde. Elle ramènera elle-même ces lettres compromettantes à Mme de La Fayette. Peut-être cette dame la gardera-t-elle dans sa maisonnée ? Avec une bonne place et, pourquoi pas ? Une chance de sauver la tête de ce Milord, si Dieu le veut ! Elle passe la bandoulière en travers de la poitrine. Ainsi équipée, prête à ressortir par où elle est arrivée, Jeanne pose la main sur la poignée. Soudain, du raffut derrière la porte. Une bande d'ivrognes envahit bruyamment le palier. Elle renonce, et file par la lucarne.

La voilà sur le toit. Elle repense à sa grand-mère, folle d'inquiétude quand elle la voyait jouer sur les ardoises de la porcherie... Jeanne avait six ans. Aujourd'hui, elle en a quinze de plus. Et c'est hiver... Par chance, il n'a pas plu, ni neigé, depuis plusieurs jours... Elle progresse lentement vers l'angle, pour atteindre la descente de gouttière. En dessous, les chambres sont inoccupées. Sauf, justement, la dernière de cette aile du bâtiment. Elle dérape ! Se rattrape à la faîtière d'un geste réflexe.

« Miaou, miiaaouu... » tétanisée, elle ne bouge plus un cil : elle miaule ! C'est Antoine qui lui a raconté comment les monte-en-l'air imitent les chats quand ils circulent sur les toits, afin que les craquements des tuiles n'éveillent pas la méfiance des bourgeois. Elle reste là. Bloquée. Tenaillée d'une envie de pleurer, d'appeler au secours. Qu'est-ce qu'elle fait là ? Quelle folie ! Elle devrait rebrousser chemin, tout remettre en place, ressortir discrètement... Oublier. Des tremblements incontrôlables s'emparent de ses membres. Ses mains gèlent. Ses pieds aussi. Tout son corps. Elle a froid, elle a peur. Une vraie sainte trouille ! Tout cela se terminera très mal, pour sûr. Elle va glisser, tomber dans la cour et mourir là. Granier la trouvera au matin et fera emmener son cadavre dur et bleu à la morgue. Sa mère ne sera même pas prévenue. On la jettera dans une fosse commune. Fin de l'histoire. C'est ça qu'elle veut ? Rester là, collée sur un toit comme une fiente de pigeon ? La prière jaillit : « Sainte Jeanne, qu'Anglais brûlèrent à Rouen, venez à mon secours ! S'il vous plaît, toute ma vie je ne l'oublierai ! »

Elle soulève les reins pour retrouver des appuis. Elle allonge la main droite, rapproche le pied gauche. Ses orteils trouvent une prise. Ensuite, avancer le pied droit, ramener la main gauche. Elle repart, araignée prudente, précautionneuse et obstinée. Le temps s'étire, mais cela n'a plus d'importance. Seule compte la survie. L'angle des bâtiments arrive. Rassurant. Elle se laisse glisser jusqu'au tuyau d'évacuation d'eau. Empoigne les anses hasardeuses de crochets branlants, de lierre séculaire...

Au niveau du premier étage, elle ne sent plus ses doigts. Dans une manœuvre scabreuse, déséquilibrée sur un côté par une bascule soudaine de la besace, plus rien ne la tient ! Elle tombe, serrant les dents pour ne pas crier... Et se retrouve sur le tas de fumier qui encombre la sortie intérieure de l'écurie. Heureusement rien de cassé, ni d'articulation foulée. Elle s'en tire plutôt bien... enfin pour l'instant. Elle tend l'oreille aux ronflements de la nuit, le cœur battant, pendant plusieurs minutes. Rien d'anormal. Aucune alerte. Elle pousse doucement la lourde porte, sans faire grincer les gonds. Le cheval la salue d'un ébrouement complice. Pie-poil est toujours son ami. Elle le détache. Les voilà dehors silencieux. Elle l'enfourche à cru, comme dans son enfance à la campagne et pique des deux, lançant l'étalon au galop dans la direction de la province, le pont de Saint-Maur, sur le trajet emprunté en journée par le Coche de Champagne.

Aussi discrète qu'elle ait pu être, sa sortie n'a pas échappé à l'observation d'une silhouette sournoise cachée dans l'angle de la ruelle adjacente. Un agent du prévôt de Paris, posté là pour repérer les allées et venues autour du logement de l'Anglais. Sa monture hennit avec entrain à la perspective d'une course. Mais, que voulez-vous ? Le temps d'ôter la couverture de l'échine frigorifiée de la pauvre jument et de se hisser en selle, c'est peine perdue. La pèlerine noire est déjà loin !

 

Jeanne suit une route qu'elle connaît bien, pour l'emprunter encore une fois par mois, lorsqu'elle va visiter sa mère au hameau de La Varenne. Ses jambes et ses reins épousent la vive allure du cheval. Une neige épaisse se met de la partie lorsqu'elle traverse le parc de Vincennes. Dans les ténèbres, la prudence lui fait ralentir l'allure pour trouver ses repères et ne pas s'égarer. Après le château, massif et rassurant, elle prend à droite vers la manufacture de draps. Elle chantonne la « complainte de Jean Renaud » :

— Dites – moi ma mère, ma mie,

Qu'est-ce que ce noir-là signifie ?

— Tout' femme qui relèv' d'un fils

Du drap d'saint Maur doit se vêtir.

La chevauchée est idyllique. Même les lourds flocons épais qui se ruent sur sa figure lui semblent merveilleux ! Le pur-sang est heureux, libre, sans le harnachement de la selle.  Jeanne sent, sur ses cuisses, le contact rugueux du pelage animé par les muscles souples de la bête. Elle monte d'instinct, comme une jeunesse qui s'amuse dans les champs de l'immense domaine du prince de Condé à Saint-Maur.

Dans la descente de la rue Beaubourg, un tas de branchages barre le chemin. Elle prend conscience tout d'un coup qu'elle est en train de traverser en pleine nuit une forêt infestée de brigands sanguinaires. Aux aguets, elle freine le cheval pour contourner l'obstacle. L'animal, inquiet, renâcle. Soudain, deux ombres surgissent. L'une agrippe sa jambe, l'autre tente de saisir la bride de Pie-poil... Le cheval se cabre et met à terre son assaillant. Jeanne enserre comme elle peut l'encolure en donnant des coups de pied au misérable qui s'accroche à elle. Sans selle ? Mission impossible. Désarçonnée, elle chute lourdement dans la neige dure. Le premier bandit, étendu au sol, tarde à se relever. Mais l'autre lui arrache son bonnet, puis il parvient à l'attraper par les cheveux ! Jeanne se débat, lance de grands moulinets de bras dans la direction supposée de la tête de l'homme. Sans beaucoup de réussite. Pour finir, c'est le cheval qui prend sa défense ! Dressé sur les pattes arrière, il estourbit le malandrin d'un coup de sabot dans le dos, offrant un court répit à Jeanne, qui s'enfuit en courant. Ils ne sont que deux, les vauriens. L'étalon saute, rue des quatre fers... les affronte des pattes et des dents !

Jeanne ne demande pas son reste. Elle s'élance, à perdre haleine, les jambes enfoncées dans la neige jusqu'aux genoux. Derrière elle, les deux vauriens ont fort à faire avec la bête remuante qui leur donne du fil à retordre, mais dont la valeur les intéresse davantage qu'une ribaude batailleuse. Elle leur abandonnerait volontiers son trésor si c'était nécessaire. En réalité, elle a oublié l'or. Elle ne pense désormais qu'à sauver sa peau ! Elle prie sa sainte patronne, encore... Longtemps, dans son dos, résonnent les cris, les injures et les hennissements du courageux cheval. Les yeux embués de larmes, elle court, droit devant elle, passe le bourg, puis la ferme des Champignots sans y demander aucun secours....

 

Avec le jour, les coqs du hameau chantent comme au mois d'août. Jeanne se réveille, allongée près du poêle rougeoyant, engoncée sous une pile de couvertures et de vêtements. Sa mère lui tend une tartine frottée d'ail. Délicieuse !

« Dis donc, tu es venue comment ? Quelqu'un aurait pu te suivre ?

— Impossible. J'avais un cheval, mais les brigands l'ont pris vers le parc de Vincennes. Doit être dans leurs estomacs à c't'heure. Pauvre bête, dire que je m'y étais attachée... C'est triste. J'ai dû terminer à pied. Tu as vu dans quel état ! Et la neige a recouvert toutes les traces.

Ce récit paraît satisfaire la plus âgée qui lâche, inquisitrice et malicieuse à la fois :

— Tu serais-t-y pas grosse, la gueuse ?

— À peine deux mois. Ça se remarque déjà ?

— Moi, je le vois...

La vieille est guérisseuse. Sorcière, disent certains. On vient de Paris, et aussi de Versailles pour la consulter. Elle connaît les simples, les herbes et les gestes qui soignent. Elle poursuit :

—... Vas-tu le garder ? 

Jeanne a déjà assez vécu pour savoir comment s'interrompent les grossesses lorsque cela devient nécessaire. Après la violence qu'elle a endurée, la fausse couche est à craindre. Ou à espérer ? C'est principalement de cette manière, par des efforts extrêmes, que les femmes se débarrassent des fruits non désirés. Courir jusqu'à l'épuisement, porter des charges, faire des tractions avec les bras...

— S'il reste accroché... oui, je le garderai.

— Une bouche de plus à nourrir... 

Jeanne pense maintenant à ce James dont elle n'a aucune nouvelle. Comment en aurait-elle ? Soudain, comme sous l'effet de quelque escarbille jaillie du poêle, Jeanne se redresse d'un coup de reins sur son séant. Elle porte machinalement les doigts à son épaule, tapote son flanc du plat de la main... Aurait-elle perdu quelque chose ? L'or ! Bon sang, son magot ? Qu'est-ce qu'elle a bien pu en faire ? L'a-t-elle perdu ? Laissé aux brigands ? Abandonné dans la forêt pour alléger sa fuite ? Le désespoir muet de sa fille n'a pas échappé à la vieille, qui bougonne :

— J'avions bin vu. Ton nouveau bissac avec les pièces jaunes à l'intérieur... 

Le ton est désenchanté, presque méprisant. Elle continue : 

— Bien acquis ? Je l'espère – elle se signe. Sinon il faudra les restituer ! Le Bailli rend la justice terrestre d'une main de fer. Mais pire est la justice divine. Il vaut mieux souffrir tous les maux dans cette vie et se présenter devant Notre Seigneur le cœur en paix, plutôt que d'aller droit en Enfer !

— Les restituer à qui ? Rétorque celle que le soulagement d'avoir retrouvé son bien rend agressive. C'est à moi ! Quarante louis honnêtement économisés, la mère ! Avec cet argent, j'élèverai mon petit dans la Vraie Foi. Il naîtra en juillet 1789, et ma conscience sera tranquille. »

Là-dessus, un vigoureux hennissement retentit à la porte...

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André Page · il y a
Tout mon soutien : )
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JH C · il y a
C’est gentil, merci Andre et bonne continuation :)
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CATHERINE NUGNES · il y a
Je me suis régalée à lire votre histoire ... Vite, vite une suite ... en attendant vous avez mes 5 voix. Bonne finale .
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JH C · il y a
Merci de ce bon compliment Catherine :)
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Thara Thara · il y a
Je découvre votre nouvelle...
Je vote.
+ 5 voix !

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JH C · il y a
5 fois merci Thara :)
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Annabel Seynave- · il y a
Mon soutien pour cette histoire qui nous fait voyager…
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JH C · il y a
Merci Annabel :)
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Armelle Fakirian · il y a
Bravo pour cette histoire dans l’Histoire, parfaitement documentée et écrite.
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JH C · il y a
Merci Armelle :)
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M. Iraje · il y a
Un plaisir renouvelé. Avec 5 voix supplémentaires dans " la besace ".
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JH C · il y a
Merci de remplir la besace M. Irage :)
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Alice Merveille · il y a
Je découvre avec grand plaisir ce texte bien documenté. Bonne finale JHC !
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JH C · il y a
C’est gentil, merci Alice :)
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Fred Panassac · il y a
Je découvre cette touchante fresque pré-révolutionnaire que je soutiens avec enthousiasme !
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JH C · il y a
Grand merci Fred. Heureux que ça vous plaise :)
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Jean-Jacques Masson · il y a
Super histoire. On a envie de connaitre la suite...
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JH C · il y a
Merci d’être venu voter Jean-Jacques, à bientôt :)
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Nadege Del · il y a
Mon vote, mais j'ai l'impression que vous aviez plus sous le sabot et que la fin est écourtée
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JH C · il y a
Jolie appréciation, merci Nadège :)

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