L'oiseau bleu

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L'Oiseau bleu broyait du noir ! Il se souvenait du temps où il était un prince de belle prestance, intelligent et heureux. Pourquoi avait-il déplu à la fée Carabosse ? Il l'ignorait. Il s'était retrouvé d'un seul coup changé en oiseau bleu et ne recouvrerait sa nature humaine que le jour où une princesse lui donnerait un baiser d'amour sur le bec. La routine, quoi !

Seulement, vous pensez si c'est facile : les princesses crèvent plus volontiers les yeux des serins pour les faire chanter qu'elles ne les embrassent. Et puis songez à la concurrence ! Il était pratiquement impossible de dénombrer la quantité de princes changés en animaux et qui cherchaient une princesse.
L'Oiseau bleu se hâtait. Il avait rendez-vous avec un crapaud, un prince lui aussi. Ils avaient décidé de s'entraider car il est évident qu’à chaque animal correspondait une princesse déterminée. Une jeune et jolie fille au sommet d'une tour fermée et gardée par des brutes ne pouvait convenir qu’à un oiseau. Comment un crapaud aurait-il pu grimper ?
Il arriva conjointement avec le crapaud au pied de leur arbre habituel. Un fort beau prince en chair et en os était là lui aussi.
« C'est moi qui l'ai prié de venir, expliqua le crapaud. Il est enchanté. Chaque fois qu'il s'adresse à une princesse, il devient bredin(1), ce qui les fait fuir.
C'est exact, dit le prince. Et naturellement, je ne redeviendrai normal que le jour où une princesse me donnera un baiser d'amour, comme nous tous. Pour ce qui concerne votre idée de bourse de renseignements pour princes enchantés, je suis entièrement d'accord. Je connais beaucoup de gens qui pourront nous donner des adresses de princesses car mon apparence humaine me permet de converser avec de nombreuses personnes.
Très bien dit l'Oiseau bleu. Je propose un rendez-vous dans une semaine à la même heure, au même endroit avec le maximum de princes et d'adresses de princesses.
Le jour-dit, la clairière était juste assez grande pour accueillir les candidats à la bourse d'échanges. Les branches des arbres étaient couvertes d'oiseaux de toute espèce, des muets et des braillards, des multicolores et des gris-sales, des aigles doux et des moineaux batailleurs et même une autruche au pied d'un chêne.
Crapauds, grenouilles, limaces, taureaux, moutons, tout se mélangeait, s'interpellait, se retrouvait, s'embrassait et s'émerveillait du nombre de princes rassemblés.
Puis tous se pressèrent autour des listes accrochées à des arbres.
L'Oiseau bleu ne tarda pas à trouver celle qu'il cherchait : une jeune princesse au sommet d'une tour dans laquelle l'avait enfermée une marâtre jalouse de sa beauté. Une situation classique, en somme. Il s'envola aussitôt en direction du sud de l'Angleterre où résidait sa belle.
Il endura le vent, souffrit de la pluie ; il se perdit bien évidemment. Car chaque fois qu'il demandait son chemin à un manant, celui-ci se signait et s'enfuyait en courant. Il arriva finalement à Dunkerque, se posa sur un bateau qu'il pensait en partance pour Southampton et s'endormit.
Lorsqu'il accosta, il prit son envol et chercha à se repérer. Il lui fallut environ deux heures pour se rendre compte qu'il était à Amsterdam. Il ré-embarqua et arriva deux jours plus tard à Douvres. De là, il gagna une forêt qu'un hamster (d'Amsterdam) lui avait signalée comme la demeure d'un sanglier, un prince bien sûr, qui avait perdu tout espoir de rencontrer sa belle mais qui ne refusait pas d'aider les princes de passage.
Le hamster n'avait omis qu'un détail : le sanglier ne parlait qu'anglais et notre ami que français. Ils eurent fort heureusement recours à un hibou parfaitement bilingue et l'Oiseau bleu fut mis sur le bon chemin.
Arrivant au pied de la tour, son coeur battait. C'était une bâtisse haute d'une vingtaine de mètres au milieu de la cour d'un château. Une seule porte gardée par deux hommes armés en permettait l'accès.
Le prince s'envola en tournant autour de la tour à la recherche d'une ouverture. Il n'y en avait qu'une, au sommet, garnie de grilles tellement serrées qu'on y pouvait passer que la main ou un bec d'oiseau. Il se posa sur le rebord de la fenêtre et commença à gazouiller car, bien entendu, il ne pouvait parles à une princesse à cause du maléfice, vous vous en doutiez.
La demoiselle entendit les charmantes trilles de l'oiseau et s'exclama : « Good Lord ! Wie schön ! » car elle aimait émailler ses monologues d'expressions étrangères(2). Notre passereau redoubla d'élégance dans sa création musicale et passa sa tête entre les grilles pour admirer la princesse. « Mein Gott ! How lovely ! » pensa-t-il(3).
Vous devinez la suite : l'Oiseau bleu vint tous les jours tenir compagnie à la princesse qui finit par s'éprendre de lui.
Il était donc sur le rebord de la fenêtre et son coeur se mit à battre à tout rompre quand il entendit sa mie murmurer en rougissant : « I love you. »(4) Il battit légèrement des ailes, s'éleva lentement à la hauteur du visage de la pucelle et attendit. Celle-ci se pencha jusqu'à ce que sa bouche touchât l'acier froid des barreaux ; l'Oiseau bleu s'avança et posa son bec sur les lèvres de la princesse. Elle ferma les yeux, soupira et l'embrassa.
Ce fut instantané. Le charme se rompit et notre prince, appuyé sur le rebord de la fenêtre, glissa et s'écrasa vingt mètres plus bas.

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