L’Inconnu du Touquet

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La Gazette de Montreuil, 16 août 1920

Depuis hier, on est sans nouvelles d'une personnalité bien connue au Touquet, le général de brigade, Comte Charles-Marie de la Tourette. On sait que, Commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur, il s'est couvert de gloire en commandant la place de Belfort pendant la guerre. Le général et son épouse, née Baronne Sidonie-Clarisse de Montorsier sont arrivés, depuis une semaine en provenance de Paris, pour goûter un repos bien mérité et assister à la traditionnelle fête des fleurs du 22 août prochain. Ils ont pris leurs quartiers au Grand Hôtel du Touquet.

***

Le Matin, 23 août 1920. Le Touquet-Paris-Plage

Le 15 août, le Comte Charles-Marie de La Tourette n'a pas regagné son hôtel après sa promenade digestive quotidienne. Il a l'habitude de villégiaturer dans la station, avec son épouse. Les recherches menées par les agents du commissariat de police sous les ordres du commissaire Delpy n'ont malheureusement, jusque-là, pas permis de retrouver le comte. La découverte, en bordure du chemin qui longe la ligne de tramway aux abords du golf, de sa canne à pommeau d'argent monogrammé, formellement reconnue par son épouse, fait craindre une disparition inquiétante. Les enquêteurs poursuivent leurs investigations, mais, jusqu'alors, aucune piste n'a permis de retrouver le disparu.

***

La Voix du Nord, 15 février 1979

Macabre découverte au Touquet : À l'occasion des travaux d'aménagements du quatrième enduro, des restes macabres ont été mis au jour au milieu des dunes par un engin de terrassement. Un cadavre, réduit à l'état de squelette, a été découvert. Encore vêtu de lambeaux de vêtements de style ancien, il semblerait que le corps ait séjourné à cet endroit depuis plusieurs années. L'enquête, qui s'annonce laborieuse, a été confiée au SRPJ de Lille. La dépouille a été transférée à l'institut médico-légal de Lille.

***

Mercredi 20 février 1979, bureaux du SRPJ de Lille

— Bonjour Mathieu. Vous avez reçu du docteur Marquet le rapport d'autopsie de notre inconnu du Touquet ?
— Bonjour Commissaire, le fax vient d'arriver.
— Alors ?
— Individu de sexe masculin de moins de cinquante ans qui a sûrement séjourné à cet endroit pendant très longtemps sans que le légiste soit capable de déterminer la date probable de décès. Le pariétal porte une marque d'enfoncement sans pouvoir établir si c'est la cause directe de la mort. Les vêtements que portait le défunt, enfin ce qu'il en reste, paraissent de facture soignée et assez ancienne. Sur le revers de la veste est agrafée une petite barrette rouge agrémentée d'une rosette rouge en son milieu. Une alliance gravée C-M/S-C 1893 était encore fixée à l'annulaire gauche.
— Bon sang, tout ça ne va pas nous faciliter le travail ! Alors, au boulot, mon petit Mathieu. Faites des recherches sur l'alliance et les vêtements. Pour la barrette, je pense qu'il pourrait s'agir d'une décoration. Interrogez la Chancellerie de la Légion d'honneur pour confirmation et savoir si les initiales de l'alliance pourraient correspondre à un médaillé. Vérifiez également cette histoire de vêtements. Enquêtez auprès des loueurs de costumes, notre victime pourrait en avoir un pour se rendre à une soirée travestie.

Au cours des semaines qui suivirent, l'inspecteur Mathieu perdit beaucoup de temps. Il consulta les archives des disparitions des dix dernières années. Aucun signalement ne correspondait à l'inconnu. Il ne fut pas étonné d'échouer, car nombre de disparitions d'adultes sont généralement négligées sous prétexte qu'un majeur peut disposer librement de sa vie et décider de s'évaporer à sa guise.
Il échoua dans sa recherche sur l'alliance. Mais, en se rendant chez plusieurs loueurs de costumes de la région et en montrant les photos des oripeaux, il apprit que la tenue rappelait celles que portaient les messieurs du monde à la belle époque.
Il eut plus de chance auprès de la Chancellerie qui confirma que cette barrette, un Dixmude, est un emblème porté sur un uniforme militaire par les officiers dans l'ordre de la Légion d'honneur. Son correspondant lui indiqua, en outre, que les recherches menées avaient permis d'identifier très probablement un général qui s'était illustré pendant la Première Guerre mondiale. Sous toute réserve, il pourrait s'agir du Général Charles-Marie de la Tourette, porté disparu dans les années vingt.
Malheureusement, toutes les archives régionales de police et de presse ayant disparu au cours de l'occupation allemande, l'inspecteur Mathieu ne put corroborer cette information.
L'enquête était donc au point mort, selon l'expression consacrée. Dans l'année qui suivit, le juge d'instruction en charge du dossier prononça une ordonnance de non-lieu.
L'affaire tomba rapidement dans l'oubli et alla alourdir les statistiques des affaires non résolues jusqu'à ce qu'un matin d'avril 1985, au lendemain des fêtes de Pâques, le Procureur de la République de Boulogne découvre sur son bureau, au milieu de son courrier, une enveloppe kraft postée dans le Haut-Rhin, à Ribeauvillé, et sur laquelle l'adresse était rédigée de manière malhabile et tremblante.
Il ouvrit la missive dont la lecture le laissa pantois :

Ribeauvillé, le 2 avril 1985,
Monsieur le Procureur de la République,
Vous allez trouver ma démarche bien singulière. D'abord, permettez-moi de me présenter : je m'appelle Adrien Husser, né le 24 avril 1894 à Colmar. Je suis ancien libraire, résident permanent de la maison de retraite les Cigognes à Ribeauvillé.
Je voudrais, pour éclairer ce qui va suivre, vous narrer l'histoire de mon père, François-Hubert, né à Colmar en 1865, dans une Alsace alors française.
Fils d'officier, il avait épousé Marie-Adélaïde Jacobsen et suivi la formation de Saint-Cyr. En 1914, alors commandant, il dirigeait le bataillon d'un régiment d'infanterie. Il était cantonné dans le secteur de Masevaux, en Alsace.
Je sais, pareillement, que lors des combats de Wittersdorf, le 19 août 1914, son unité, très mal engagée face aux Bavarois, endurait de lourdes pertes lors de vains assauts répétés et subissait de violentes contre-attaques ennemies. Les renforts, espérés depuis de longues heures, n'arrivaient pas.
Alors, ayant perdu la quasi-totalité du millier d'hommes de son unité et seulement entouré d'une soixantaine de survivants encore en capacité de combattre, il prit la malheureuse décision de faire retraite vers une position défensive plus tenable dans l'unique but de protéger ses hommes de l'anéantissement dans l'attente des renforts promis, faisant fi des ordres d'attaque à outrance formellement reçus.
Hélas, un des lieutenants du bataillon, moins soucieux de la vie des hommes, menaça de lui brûler la cervelle, jugeant qu'il fuyait lâchement et refusait l'engagement, lui lançant qu'un bon Français ne se comporte jamais de manière aussi abjecte.
Accusé de désertion devant l'ennemi, il fut mis aux arrêts et traduit le jour même devant une cour martiale sous le chef d'accusation de tentative de capitulation en rase campagne et provocation à la fuite en présence de l'ennemi.
Très mal secondé, il ne s'est pas défendu des ignobles accusations portées contre lui. Accablé par ses officiers subalternes et une partie de ses soldats qui craignaient d'être, eux aussi, accusés d'abandon face à l'ennemi, il fut, de manière expéditive, condamné à être fusillé après dégradation devant la troupe.
Mon père a manifestement été le bouc émissaire de cette tragédie. L'étendue des pertes en Alsace au cours de l'été 1914 ajoutée à la défiance manifeste de la troupe envers une hiérarchie foncièrement incompétente qui rédigeait ordres et contre-ordres les expédiant à une mort inéluctable, a incité l'état-major à faire un exemple d'autant que, s'agissant d'un officier, il fallait frapper fermement l'esprit des poilus pour tuer dans l'œuf la sourde grogne qui grossissait dans les rangs.
Le général commandant la place avait pourtant tous pouvoirs pour gracier mon père en commuant la terrible sentence en peine de forteresse. Mais, inflexible et indifférent au sort d'un officier, pourtant bardé de décorations et qui avait fait preuve d'un grand courage depuis le début des hostilités, il déclara, balayant d'un revers de main les exhortations à la clémence de ses adjoints, que la justice devait suivre son libre cours sans faiblesse.
Le soir même du conseil de guerre, mon père fut donc dégradé et passé par les armes, devant son régiment. Il fut enterré sur place.
À la fin de la guerre, ma mère obtint l'autorisation de faire transférer sa dépouille dans le caveau familial. Elle déposera, plus tard, un recours en réhabilitation qui sera rejeté. L'époque ne favorisait pas une telle requête.
En cherchant, j'ai appris que mon père a été l'unique officier fusillé de tout le conflit. J'ai également découvert que nombre d'officiers supérieurs ayant fait preuve d'actes de trahison avérés face à l'ennemi en abandonnant leurs hommes à un triste sort pour fuir et sauver leur peau ont bénéficié d'un traitement bien plus indulgent que le sien.
Toutes ces circonstances ont fait germer dans mon cœur une haine monstrueuse et c'est pour cette raison que, aveuglé par une fureur propre à l'exaltation de ma jeunesse, j'ai décidé de le venger pour faire payer ceux qui m'avaient confisqué l'affection paternelle.
Je ne savais pas comment agir, et quelle victime expiatoire pourrait étancher ma haine. Un grand nombre d'acteurs de cette tragédie avait été englouti au cours du conflit. C'est le destin qui m'a permis de mettre mon plan à exécution.
J'ai fortuitement appris que le général qui avait refusé la grâce à mon père s'appelait Charles-Marie de la Tourette. Par un infortuné hasard, en parcourant les échos mondains de la presse j'ai su qu'il devait se rendre en famille au Touquet.
Je suis descendu dans un hôtel modeste de cette cité. J'ai épié l'homme. Je l'ai traqué lors de ses promenades et, le 15 août 1920, profitant d'un endroit désert, je l'ai frappé à mort. Cachant le corps dans un fourré, je suis revenu nuitamment pour l'ensevelir au milieu des dunes.
J'ai vécu depuis cette date avec le fardeau de ce que j'avais fait et la crainte d'être démasqué et lourdement condamné.
Puis, peu à peu, le temps a fait son œuvre et l'oubli, cette espèce de pardon accordé aux fautes de jeunesse, m'a permis d'enfouir mon crime dans les tréfonds de mon âme.
Hélas, en lisant un article paru il y a quelques années, le souvenir de ce forfait est remonté à la surface de ma conscience. Depuis ce jour, je suis gangrené par la culpabilité et torturé par la honte. J'ai décidé d'expier ma faute, mais en ne m'en remettant qu'au seul jugement divin, m'affranchissant de la justice humaine.
Aujourd'hui, condamné par les médecins, je frappe aux portes du néant. Il ne me reste que quelques semaines pour arpenter ce bas monde.
J'ai donc décidé de révéler la vérité sur l'acte dont le souvenir me ronge depuis trop longtemps. Aujourd'hui, je considère que la monstrueuse décision prise par le général de la Tourette était dictée par des circonstances liées à une époque effroyablement troublée. Je ne me reconnais donc aucun droit de le condamner quoiqu'il en ait coûté à ma famille.
Je vais échapper à la justice des hommes. Vous ne pourrez pas agir contre moi, la mort vous aura devancée lorsque vous lirez ces lignes. Peut-être, estimerez-vous que c'est là, la marque d'une ultime lâcheté de ma part ? Peu me chaut.
Je suis animé par le besoin de rendre justice à la descendance d'un homme avec l'image duquel j'ai dû apprendre à vivre pendant toutes ces années.
Je pense profondément, et c'est là ma principale motivation, que mon père, grand humaniste, n'aurait jamais cautionné un tel acte.
Si l'au-delà existe, je suis disposé à affronter son regard. Mais je sais, au fond de moi, qu'il trouvera la force de pardonner mon geste. Il saura comprendre que cet acte odieux n'a été provoqué que par l'égarement d'une jeunesse fougueuse peu encline aux actes réfléchis et par la profonde meurtrissure que sa disparition prématurée m'a infligée.
Je vous prie d'agréer, monsieur le procureur de la République, l'expression de ma respectueuse considération.
Adieu !
Adrien Husser
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Les Histoires de RAC · il y a
Très bien mené mais j'aurais bien voulu savoir ce que le proc a fait ♪ Vous faîtes une suite ?♫
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DOMINIQUE LEVIGNY · il y a
Merci pour votre commentaire bienveillant. Pas de suite, l'histoire se termine avec la disparition annoncée du coupable
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Christiane Tuffery · il y a
Une histoire intéressante. Les cold case sont d'actualité mais là, sans la confession, c'était perdu pour toujours.
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DOMINIQUE LEVIGNY · il y a
Espérons que de réelles cold-case trouveront la même issue et ne resteront pas enfouies dans les limbes de l'indifférence.
Merci

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Hortense Remington · il y a
Une confession qui fait jour sur une disparition... Une vengeance difficilement assumée comme on peut le comprendre. Le suspens d'une enquête policière non résolue. Le tout porté par une belle écriture !
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DOMINIQUE LEVIGNY · il y a
Bonsoir Hortense,
Merci pour l'intérêt que vous portez à ce petit texte

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Ginette Flora Amouma · il y a
Une enquête policière à rebours.
Une intrusion intéressante et bien documentée dans les affaires du temps.

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DOMINIQUE LEVIGNY · il y a
Merci pour vos encouragements
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Philippe Aeschelmann · il y a
J'adore ce récit, qui fait remonter des tréfonds du temps des sentiments et des actions dont les conséquences se font encore sentir. Beau tricotage de documentation, bravo. 1🤍 (et un + pour l'oublié "peu me chaut")
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DOMINIQUE LEVIGNY · il y a
Bonsoir Philippe,
Heureux que ce petit texte vous plaise.
Merci

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