L’Hortensia Bleu

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"Il est des moments où les rêves les plus fous semblent réalisables à condition d'oser les tenter". Bernard Werber

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Je suis un psy. J'ai fait mes gammes avec froideur et je dirais même un peu malgré moi. Peut-être ai-je inconsciemment suivi les pas de mon père qui avait lui-même marché dans ceux du sien, je ne saurais le dire ; dans la famille, on a certainement ça dans le sang. Quoi qu'il en soit, j'ai pratiqué en ville un certain temps. Mais ma notoriété grandissante est vite devenue encombrante. La sensation d'être pris dans un étau était une pression qui m'incitait à bâcler ma tâche. Je détestais cela. Je manquais de vigilance, allais moins au fond des choses, et devoir me débarrasser trop vite d'une patiente au profit d'une autre m'était devenu insupportable. Alors, lorsque mon père est décédé, j'ai repris son cabinet à la campagne. Là-bas, l'anonymat, lié à l'utilisation du nom de ma mère, m'a offert un nouveau départ ainsi qu'une plus grande flexibilité dont profitaient mes nouvelles et moins nombreuses patientes. J'aimais prendre le temps, « la qualité primait sur la quantité » comme on dit.
Le cabinet de mon père était une petite pièce située à mi-chemin entre la cave et le rez-de-chaussée d'une malouinière. Une maison bourgeoise de l'arrière-pays breton entourée d'un jardin où poussaient de magnifiques hortensias. Mon paternel avait la main incroyablement verte. Vous ne le savez peut-être pas, mais les psys sont souvent des créatifs, j'ai moi-même une dextérité manuelle impressionnante. C'est donc tout naturellement que j'ai poursuivi l'entretien du jardin, osant même la plantation de nouveaux hortensias. Mon rituel était simple : en souvenir de chaque patiente définitivement traitée apparaissait un nouveau pied. Pendant près de quarante ans, je me suis attelé à cet ouvrage : le jardin est aujourd'hui une merveille.
C'est fou tout ce que l'on peut faire avec les fleurs de l'ombre. Lorsqu'elles sont seules, victimes de leur banalité, on ne les remarque pratiquement pas. Pourtant, placées au centre de l'attention, on prend conscience de leur fantastique vigueur et exubérance. Mes fleurs m'ont toutes donné du fil à retordre. Il a fallu que je les taille, supprime des parties entières, juste au-dessus du pied, que je coupe leur tête, que je les enfouisse... une besogne qui, avec les années, m'a réellement rempli de plaisir. Au départ, en néophyte, j'agissais par pulsion et ramenais à la maison la première que mon regard accrochait. Mais avec le temps, j'ai affiné mes choix, traquant celle qui manquait à ma collection. Une fois dégotée, je la plaçais dans mon cabinet et prenais soin d'elle jusqu'à l'automne, moment propice pour la planter. Je me souviens d'une en particulier. Ma préférée. Je l'ai gardée neuf mois au cabinet, mais ne supportant plus l'âcreté de son odeur, je l'ai enfouie près de ma fenêtre sous un hortensia bleu, le même bleu que ses yeux. Mais vous n'êtes pas surpris, car je vous l'ai dit : je suis un psy, un psychopathe.

« Patiente », nom désignant une personne condamnée à un supplice ou qui va être exécutée.
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de l air · il y a
Très agréable à lire avec un style d'une grande liberté
Et l'histoire bien sûr !

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M. Iraje · il y a
Un psy peut en cacher un autre ! Avec ou sans main verte ...
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Alban Deroux · il y a
Mais j'ai adoré ! Le style d'écriture qui conduit à une chute que je n'avais pas du tout envisagé...
Merci pour ce moment +++

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Jean-Louis Blanguerin · il y a
Mais............... que c'est intelligent. La première lecture surprend par sa chute, la seconde ravit par toutes les graines semées qui fleurissent autrement sous un ciel différent. EN THOU SIAS TE ! J'espère la finale pour ce texte et je viendrai le soutenir !
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Joël Riou · il y a
Eh bien, voilà un bien bel engrais pour les hortensias, et je me suis bien "planté " avec cette nouvelle et l'ambiguïté du mot "psy" !
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Aurelie Garchey · il y a
Bien joué ! Je voyais déjà le doux et bienveillant thérapeute qui s'est révélé être .....le Dexter breton!
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Blackmamba Delabas · il y a
Ne compte pas sur moi pour venir consulter ! :-))
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Patrick Peronne · il y a
J'avais deviné qu'on avait affaire à un "Freud" à barbe bleue. Ce qui n'a pas empêché le suspens de persister jusqu'à la dernière phrase : mon analyse était la bonne :-)
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Agnès Rémond · il y a
Un texte bien écrit avec une belle chute.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Les hortensias roses sont pour les filles et les bleus pour les garçons. C'est pratique pour s'y retrouver. ;-)

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