L'apprenti deviendra grand

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J'aime lire, tout ce qui me passe sous la main. L'envie d'écrire est venue ensuite. Je me lance à mon tour... sans prétention. Rien que pour le plaisir. Et je vous remercie sincèrement, vous tous ... [+]

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Lille, 1963
Jeannot est fier de lui.

Il vient de conclure avec succès son apprentissage et de décrocher son premier contrat de travail.

Il s’attendait bien sûr à son embauche à l’issue de ces deux années de dure besogne, mais la confiance du patron et de ses camarades le comble. Avant de partir, il reçoit encore les félicitations et les accolades de tous.

Il se hâte de rentrer chez lui pour annoncer à ses parents la grande nouvelle.
Pour sûr, le père déboucherait une bouteille de champagne. Celle des grandes occasions. Sa mère dirait « non, non, ça n’est pas raisonnable » mais savourerait le précieux nectar avec délice en rosissant de plaisir.

Jeannot était heureux ; tout simplement heureux...

Dès le lendemain, il s’était présenté à l’atelier. Très ponctuel, comme d’habitude.
Pourtant, ce matin n’en est pas un comme les autres. Jeannot a les mains moites. Il les essuie sur son pantalon de travail. Il n’a pas mis au rebut son tablier d’apprenti sans un petit pincement au cœur. Il se redresse. On ne l’appellerait plus « petit » ; il avait désormais sa place, comme à chacun.

A son entrée, des sifflements l’accueillent. Jeannot y répond par un signe de victoire et un large sourire. Il ne remarque pas quelques regards entendus ni les jeux de coude qui se déroulent sous ses yeux.

Quelques minutes plus tard, alors qu’il s’installe à son poste de travail, on lui indique que le patron le demande. Déjà ! Surpris, Jeannot s’empresse de répondre à la sollicitation.

Monsieur Rousseau est un petit homme, rubicond, autoritaire, malicieux et plein de ressources. On ne le faisait pas attendre. Il avait imposé sa serrurerie dans la région et ses affaires prospéraient bon train. Il fume un énorme cigare quand il prie Jeannot de s’approcher de lui. Il lui adresse une énorme claque sur l’épaule, qui déstabilise le jeune homme.
- Alors, mon garçon, comment ça va ?
- Bien, Monsieur Rousseau, merci, bredouille Jeannot en retour, plutôt intimidé par cette soudaine familiarité.
- Mon garçon, je vais t’offrir ta première course !

La panique s’empare aussitôt de l’ouvrier-serrurier. Il n’avait pas encore été question du dépannage. Il n’avait pas jugé utile de préciser à son employeur qu’il n’avait pas de permis de conduire ! A son âge, celui lui avait même paru évident. Il comptait sur ses gages pour mettre un peu de côté et s’offrir ses premières leçons. Il en avait déjà parlé à son père et celui-ci avait accepté de lui laisser une partie de son salaire. Le fils lui en avait été reconnaissant car il était d’usage de remettre son dû aux parents jusqu’à ce que l’on accède à l’indépendance.

Bref, en attendant, il ne disposait que de sa bicyclette, pas même d’une mobylette. Il aurait pu penser à emprunter celle de son grand-père mais il ne lui était pas venu à l’idée qu’il puisse déjà être envoyé en dépannage, dès son premier jour en poste.

Monsieur Rousseau qui s’est aperçu de son trouble poursuit, mine de rien :
- En plus, c’est juste à côté de l’atelier, à deux pas d’ici. Pas besoin de la camionnette ! ça devrait être rapide. La pauvre Madame Maquerel a cassé sa clé dans sa serrure et se trouve malheureusement coincée chez elle. Elle t’attend, mon garçon !

Et ce disant, il fourre dans les mains du jeune homme un bon d’intervention. L’homme suffoque, rouge comme s’il allait exploser. Il chasse bien vite son ouvrier. Jeannot est perplexe face à ce changement d’attitude. Il comprend que l’homme est pressé mais il craint que son patron ne tombe soudainement d’apoplexie. Pourvu que son bienfaiteur ne soit pas souffrant !

Il mémorise l’adresse, effectivement à un pâté de maison plus loin. Il plie soigneusement le papier et le range précieusement dans la poche de son pantalon. De retour à l’atelier, il se saisit de sa caisse à outils et se précipite dans la rue, sous l’œil curieux de quelques collègues restés là, tous les autres gars étant déjà sortis.
- Bon courage, p’tit.

Jeannot ne relève pas, il est déjà parti. Arrivé devant l’immeuble, il monte prestement les six étages qui le rapprochent de la dame Maquerel à délivrer.
Il frappe de petits coups et se présente à travers la porte. Prévenant, il invite la dame à ne pas rester derrière, le temps de son intervention. Il sort un à un ses outils et se met à travailler la serrure. Non seulement, la clé était cassée à l’intérieur mais elle semblait avoir été poussée pour se coincer là. Jeannot souffle. Il a chaud sur l’étroit pallier où il est difficile de se mouvoir. A l’intérieur, il entend une voix caverneuse lui susurrer « ou-ouh, tout va bien ? ». Jeannot ne répond pas et s’active, tant et si bien que la serrure finit par céder. Il en informe immédiatement sa cliente : « Voilà, attention Madame, reculez-vous, je vais ouvrir». En guise de réponse, il n’entend qu’un petit rire. Satisfait, d’un geste décidé, il franchit le seuil de l’appartement.

Et là.

Quelle ne fut pas sa stupéfaction !

La dame s’offrait devant lui, en petite tenue. Perchée sur des hauts talons, elle porte des bas accrochés à un porte-jarretelles en dentelle noire sur des cuisses larges, difformes. Une guêpière rose complète la panoplie et laisse entrevoir une poitrine généreuse. En se balançant d’une jambe sur l’autre, Jeannot pouvait suivre les fesses roulant d’un côté à l’autre.

La cliente minaude « merci mon chéri d’être venue me délivrer ». Jeannot en reste bouche bée. Incapable de bouger. Ni de prononcer un mot. La femme, dans un rire grotesque, continue à l’apostropher. Elle lui souffle dans le visage la fumée d’une cigarette plantée dans un porte-cigarette usé. Jeannot réprime une grimace à l’odeur ou peut-être à la découverte du maquillage ostentatoire de son interlocutrice : les lèvres charnues sont cerclées de rouge, du mascara épais colle les cils courts. Lorsqu’elle avance vers lui une main gantée, roulant sur le jeune homme des yeux de chat, Jeannot en fait tomber sa clé. Il est blême.

Jeannot est jeune mais pas niais. Quand bien même, il n’a jamais vu ça ! La femme l’invite maintenant à entrer... il avance d’un pas. Il peine à avaler sa salive. D’un geste maladroit, il tente d’ouvrir le premier bouton de sa veste pour reprendre sa respiration. Dieu, qu’il a chaud ! Ses mains sont moites à nouveau. Il tente une échappatoire :
- Madame, euh..., je... j’ai.... une autre course... ah... le bon....
Il fouille frénétiquement ses poches pour retrouver le bordereau à remettre et à faire signer à la cliente. Il le trouve enfin, le déchire en essayant de le déplier. La femme rit à gorge déployée, ce qui achève de le confondre. Il bégaie des excuses pour s’extirper d’un tel traquenard.

Et c’est alors qu’il entend des rires tonitruants provenant du fonds du couloir. Les gars de l’atelier !

« Bienvenue au dépannage, P’tit ! »

Sur le bon d’intervention, Monsieur Rousseau avait inscrit « Félicitations, longue vie dans la corporation ».
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Phil Bottle · il y a
Le temps béni où le travail était valeur, bonheur, et où les bizutages étaient sans méchanceté, mais non sans malice...
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Gail · il y a
Sans méchanceté aucune et en toute bienveillance
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Phil Bottle · il y a
Quand on a connu cette époque, comment ne pas être aigri pas l'actuelle! Mais bon, il parait que c'est mal vu que de prétendre que l'âge d'or, c'était hier. Il m'empêche...

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