Jules

il y a
4 min
929
lectures
401
Finaliste
Jury

Ecrire des lettres, c'est se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. Kafka ! A ... [+]

Image de Grand Prix - Été 2020
Image de Très très courts

Une étincelle raya le ciel étoilé d’un rêve fatigué. Jean se réveilla et fut pris d’un vertige. Vide, il se trouvait vide de tout… de tout et même de l’alcool qu’il avait bu la veille. Il se redressa sur ses fesses, alluma son portable pour faire un peu de lumière et tenta de fermer son odorat à l’effroyable odeur d’urine qui habitait ce sous-sol. Quelques vélos, qui avaient dormi avec lui sur le béton glacé, somnolaient encore. L’un d’entre eux, amputé d’une roue, semblait le regarder de travers.
Huit heures. Il lui restait une heure pour arriver au centre, s’y décrasser, et boire un café. Voilà déjà trois mois qu’on lui promettait aussi une place d’hébergement et un lit pour la nuit. Mais d’autres le précédaient toujours dans la file. Il se doutait bien qu’on le repoussait derrière de soi-disant urgences… des pistonnés… des plus malheureux, paraît-il. Il râlait. Il râlait mais il savait. Il savait que du fond du trou où il se débattait, la terre sous lui grouillait encore de ces plus malheureux. De ceux qui n’ont même plus cette étincelle, cet espoir sans cesse plus ténu de retrouver ce monde où on ferme sur soi une porte avant d’aller gagner sa vie.
Un sentiment de malaise et une peur sournoise le tenaillaient. Dans son hébétude, il cherchait tout à la fois à l’identifier et à la repousser pour ne pas l’affronter. Puis, lorsqu’il fut tout à fait éveillé, elle se jeta sur lui et le terrassa. Son portable déchargé n’avait éclairé qu’une bulle d’espace devant lui avant de s’éteindre tout à fait. Sa main partit à sa recherche mais ne le trouva pas. En tâtonnant, elle cherchait aussi autre chose… quelqu’un.
Son corps était froid là où sa chaleur aurait dû se mêler à la sienne. Sa joue était sèche là où sa langue aurait dû la caresser de sa tendre affection.
— Jules ?
Comme en réponse, un jour sale pénétrait par le vasistas. Une odeur, plus sale encore, émanait d’une vague forme, tout au bout de la pièce. Jules…
— JUUUUUUUUUUUUULES !!!
—...
Voilà… Après son boulot, après sa femme, après sa dignité, Jules venait lui aussi de l’abandonner. Il se leva péniblement et partit enfouir sa main dans le pelage froid et rêche de son dernier ami. Le chien s’était éloigné à l’autre bout de la pièce pour rendre sa vie. Elle avait pris la forme d’une flaque de bave blanchâtre. Ses larmes le prirent par surprise. Il ne se savait pas capable de pleurer encore. Comme rassurées par ce monde sordide où elles venaient de surgir, elles en appelèrent d’autres. Il se mit à sangloter comme un enfant qui a perdu sa mère dans une fête foraine.
Il se revit donner les clefs de cet appartement qu’il ne pouvait plus payer à la dame de l’agence de son ancien quartier. Elle fuyait son regard. Elle préférait le tenir obstinément fixé sur l’énorme sac qu’il avait posé à l’entrée… et sur Jules… ce pauvre chien qui, comme son client, partait pour l’enfer de la rue. C’était le jour du printemps. Le jour où les huissiers se lèvent avec un goût de cendre dans la bouche et regrettent de ne pas partir travailler en usine. Lui n’avait pas fait d’histoire. À quoi bon. Il avait précédé son expulsion de quelques heures pour épargner à ses voisins ce spectacle immonde. Ce spectacle brutal d’un autre temps. D’un temps où on frappait aux portes pour jeter les gens au malheur. Un autre malheur. Un malheur plus terrible que le sien et qui avait emporté ses grands-parents maternels avant même sa naissance.
Six mois déjà. Six mois pour n’être plus rien. Et depuis deux jours, dans sa poche, une mise en demeure de payer une pension à celle qui avait été tout pour lui et l’avait trahi. Celle qu’il aimait encore. Qu’il aimait comme on aime un bourreau qui pénètre dans votre cellule en souriant, parce qu’on sait, on sent, qu’aujourd’hui il a moins le cœur à l’ouvrage. Il eut l’idée absurde de lui téléphoner pour la prévenir de cette perte. Entendre sa voix. Elle l’aimait bien Jules. C’est elle qui l’avait ramené à la maison. Une petite boule qui jappait en appelant sa mère. Enfin lui aussi, à une époque, elle l’avait aimé.
Une pension… il ricana entre deux spasmes… entre deux larmes. Le jour avança ses pions et Jules apparut pour ce qu’il était maintenant, un corps que des mouches, venues d’on ne sait où, agaçaient déjà de leur bourdonnement. Il referma, comme on ferme des yeux, les babines retroussées de son Jules sur ses dents découvertes. Il était maigre et vieux, mais étrangement lourd. La mort l’avait comme lesté d’une âme à contretemps. Il le porta tout au bout du couloir, dans une cave pleine de choses tout aussi morte que lui. Ce soir, cette nuit, il l’emporterait dans le parc où ils aimaient se promener. Il avait toute une journée pour trouver où voler une pelle. Il l’enfouirait parmi les fleurs.
Julien le vit entrer seul et se précipita pour venir l’accueillir. Il lui enleva la laisse morte qu’il tenait à son poignet et lui serra longuement l’épaule avant de filer lui remplir une tasse de café. Jean s’était un peu attardé, il ignorait à quel moment ce temps s’était échappé de sa vie. Ses frères fantômes quittaient déjà les lieux. Il voulut se relever pour aller prendre sa douche avant qu’il soit trop tard, mais le garçon l’en empêcha.
— Bois tranquillement ! Mange ! Fais-toi des tartines. Je fermerai derrière tout le monde, mais tu pourras rester et te laver pendant que je ferais mon ménage… Il a souffert ?
— Je ne sais pas. Hier il était bizarre. Il ne voulait pas que je dorme. Mais j’avais bu. Je dors quand je bois trop.
— En tout cas il ne souffre plus. Saleté de cancer… Je vais te trouver un hébergement. Ce sera plus facile maintenant. Les endroits comme ici, où on accepte les animaux, sont très rares. Mais sans lui ce sera plus facile.
— Oui… Oui plus facile sans lui… L’ennui c’est que sans lui… Il me reste quoi sans lui ? J’aurais besoin d’une pelle. Je veux l’enterrer. Qu’on n’aille pas me le brûler…
— Je te trouverai ça… Mange.

401

Un petit mot pour l'auteur ? 7 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Pierre-Hervé Thivoyon
Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
J'aime vraiment ce texte. Je l'aime peut-être trop tard mais j'ai aimé la finesse qui s'en dégage qui contraste avec la dureté du décor.
Image de Phil Bottle
Phil Bottle · il y a
Je suis le 400 ème. désolé de ramener à moi, mais tout de même, c'est beau . Moins beau que ce texte, mais tout de même. Mais je ne suis pas là pour parler de moi.... . Texte plein d' empathie pour tous ses malheureux dont leur calvaire est une des hontes de notre monde.
Image de Jean-Yves Duchemin
Jean-Yves Duchemin · il y a
Je fais ma petite tournée de textes. A pied, mon vélo est en panne.
Encore un très bon texte, chapeau bas, monsieur :)

Image de James Wouaal
James Wouaal · il y a
Merci gamin !
Image de Camille Berry
Camille Berry · il y a
J'avais tant aimé ce texte. Je le redis car mon commentaire a disparu...
Image de James Wouaal
James Wouaal · il y a
Oups encore un oublie !
Image de Camille Berry
Camille Berry · il y a
Non pas un oubli mais je ne comprends pas. Mon commentaire a simplement disparu. Cela ne change rien, quand j'aime un texte, je persiste et je signe...

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Grand froid

James Wouaal

Une lune bleue le toisait d’un œil glacé semblable à celui d’un malveillant cyclope. Non loin, sous l’effet du gel, une branche craqua et se brisa dans un cri sec. Nathan devait faire vite ... [+]

Nouvelles

Palmers song

Gérard Aigle

En Arles où sont les Alyscamps,
Quand le soir est rouge sous les roses,
Et clair le temps,
Prends garde à la douceur des choses.
P.J. Toulet
— Va chercher Wang.
— Il est encore très ... [+]