Jim et la chauve-souris

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J'aime jouer avec les mots et leurs sonorités, et m’essayer à différentes formes littéraires. Ma tendance à user de pirouettes en tous genres, jongleries sémantiques et contorsions lexicales ... [+]

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Jim s’ennuie ferme sur le plancher des vaches. Doux rêveur, son terrain de jeu coincé entre le périphérique et des champs de colza à perte de vue ne lui suffit plus. Il y a bien ce bois un peu plus loin, peuplé de roches éparpillées au milieu d’herbes folles, mais on raconte que des créatures peu fréquentables l’arpentent jour et nuit en quête de friandises.

Jim est un escargot. Petit dernier d’une famille normale d’escargots. Un escargot normal passe son temps à se nourrir. Son père Bob le rabâche, un escargot normal ne s’aventure pas en terrain inconnu alors qu’il a sous le pied de quoi alimenter un régiment. C’est le cas du jardin des Perrier, vaste garde-manger à ciel ouvert. Mais Jim en a sa claque des feuilles de chênes et des laitues. Avaler des salades ne le fait plus saliver. Il a des envies d’ailleurs. C’est que Jim n’est pas un escargot comme les autres. Oh il n’est ni plus ni moins vif que ses semblables, il n’a jamais eu les ambitions démesurées de ceux dont la bave inonde les pelouses. Lui lorgne les sommets. Pas la cime large et métallique de la clôture des Perrier, non, Jim vise la lucarne des voisins, autrement plus séduisante. Cerclée de briquettes rouges, nichée sous les pans de la toiture, sa vitre teintée reflète le manège du soleil à son coucher. Elle lui fait de l’œil. Les tuiles lourdes qui la coiffent abritent une faune mystérieuse. La nuit venue, elles délivrent leurs habitants. Des chauves-souris hyperactives. L’été, quand ses frères et sœurs ne pensent qu’à leur estomac, l’esprit de Jim vagabonde. Eux ne voient pas plus loin que le bout de leurs cornes, lui voit haut.

Cette année-là, il échafaude un plan, décidé à assouvir sa soif d’évasion. Jim n’a pas l’habitude de défrayer la chronique. Discret, quelque peu taciturne, mais pas aventurier pour un sou. Une réputation de trouillard lui colle même au muscle. Ils vont voir ce qu’ils vont voir, souffle-t-il un soir entre deux bouchées de fanes de carottes, déterminé à sortir le grand jeu. Un peu plus tard, sous les regards médusés de ses parents, il entame l’ascension de la clôture. Personne ne bronche. Seul ce commentaire de Lina la sœur aînée fuse dans la nuit étoilée : « Il déraille sec, Jim ! » Bientôt le gastéropode bascule chez les voisins. Une heure après il réapparaît sur le crépi de la façade, crapahutant en direction de la lucarne. Il chemine cahin-caha, ponctuant son escapade de courtes pauses. Rien ne sert de courir, il faut partir à temps. Au bout de la nuit, lorsqu’il regagne ses pénates, il sent qu’il a marqué des points. Ses parents n’osent pas l’interroger. Trop estomaqués sans doute. Lina réfléchit et Tom, fidèle à lui-même, baille, faisant mine de s’en battre la coquille. Là-haut, Jim a avancé ses pions, vaincu sa timidité, développé un talent de persuasion qu’il ne soupçonnait pas.

Jour après jour, nuit après nuit, il y retourne. Sa progression sur la paroi rugueuse est toujours aussi lente, mais la démarche plus assurée, enhardi par l’exercice. Et le grand air des sommets. Son projet prend forme. Sur le mur des voisins, il phosphore, négocie, organise. Puis, lorsque le scénario se dessine, il répète. Des heures durant, inlassablement, dans le plus grand secret. Si Bob et Amina dissimulent mal leur inquiétude, ils font face, trop terre-à-terre pour imaginer l’ampleur du scénario.

Le grand soir arrive à l’aube de l’automne. Le numéro est au point, le spectacle prometteur. En contrebas, agglutinés entre les hortensias et les alignements de poireaux, une escouade d’escargots. Jim a eu l’autorisation d’inviter les copains, Bob a activé son réseau. Le bouche à antenne a fonctionné à merveille et ce ne sont pas moins de deux cents mollusques qui se sont massés à cette avant-première. À 20 h pétantes, sous les yeux ébahis du public, Jim amorce son ascension. « Il est fêlé » marmonne Dan, un vieil escargot qui a roulé sa bosse aux quatre coins du quartier. Sa montée, scrutée sous tous les angles, donne l’impression que la bande de gastéropodes découvre l’existence d’une nouvelle dimension inexplorée. Jim, premier de cordée, ouvre une voie annonciatrice de lendemains qui chantent. En attendant, les mines sont crispées, incrédules. Jim, grisé par l’exploit en cours, fonce vers sa partenaire encore invisible. Au premier rang, Amina croise le regard de son mari. S’ils n’étaient pas aussi concentrés sur leur rejeton, ils pourraient ressentir un frémissement sous les tuiles et repérer la silhouette d’une chauve-souris se découper dans la pénombre. Leur fils, lui, l’aperçoit maintenant. Julia, petit mammifère envoûtant. Celle par qui doivent arriver les vivats de la foule en délire. Dans quelques minutes se produira une première mondiale. L’envol d’un escargot à dos de chauve-souris.

Jim touche au but. Partir à temps, martèle-t-il dans un sourire. C’est le moment. Il s’arrête, jauge la distance qui le sépare de l’antre de son équipière, déglutit une dernière fois, puis s’élance dans un déhanché plus prononcé. Un peu plus loin les ailes se mettent en branle. Les spectateurs retiennent leur souffle alors que la fraîcheur tombe. À huit mètres du sol se joue l’impensable. Jim se jette dans le vide. Amina ferme les yeux, Bob ferme les yeux, Tom regarde ailleurs.

À l’instant où le noir total l’enveloppe, Jim sait que quelque chose cloche. Julia n’a pas bougé. C’est Rose qui a plongé avec lui. Rien ne sert de partir à temps en mauvaise compagnie. Jim peste. Bien la peine d’avoir répété le numéro des nuits entières avec une chauve-souris acrobate si c’est pour disparaître avec sa sœur friande de magie.

Et de chair fraîche !

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