Jeune Prodige

il y a
12 min
387
lectures
14
Qualifié
Entraînement

Il commençait sous les lampadaires du parc : là, il n'y avait pas de fenêtres pour se plaindre. Il jonglait jusqu'à la dernière heure possible. Suivant la lumière et les saisons, mais tous les jours ou presque. Il s'amusait à imaginer des tours et des défis chaque matin. Il changeait les lieux et les pays. Ce qu'il cherchait, c'était l'impression de danser, de ne plus toucher terre, de rebondir sur l'air, d'unir son pied, son cœur et son ballon. Il jonglait, malgré tout ce qui voulait l'intercepter, le contrer, le tacler : poubelle, vieux chariot changé en œuvre d'art, ancres à vélos, poteaux de ruelles. Il jonglait sur le pont des bancs : genou, tête, poitrine – saut et amorti, en silence parfait, le coup du mouchoir pour atterrir sans blesser la balle ni le pied. Il s'amusait même à regarder les paysages qu'il traversait en jouant, les allées de roses, les allées d'ifs – difficiles, car sombres et pailletées d'épines plates –, les rangées de framboisiers.
Le matin, il saluait les écureuils, qui à la longue ne s'arrêtaient plus de grignoter leurs noisettes en le regardant faire son show, il saluait les premiers couples de canards s'ébattant les ailes, les chats qui retournaient dormir, les lapins rongeant leurs dernières pâquerettes, avant l'arrivée des promeneurs de chiens. À son passage, chacun croquait de plus belle son petit festin du matin, en admirant le jeu de jambes et le toucher de balle de ce drôle d'oiseau. Pour les amuser, il posait sa balle sur sa nuque, la faisait bondir d'une épaule à l'autre, faisait tourner son pied autour d'elle.
Le soir, il adorait s'entraîner sous les lumières des réverbères : il y jouait autant avec les ombres qu'avec le ballon. C'est là que certains passants l'avaient découvert. Aujourd'hui, tout le quartier l'appelait le Jongleur et il était adulé de tous ceux qui aimaient les artistes et les équilibristes, les joueurs de feu et les acrobates. Quand il ne caressait pas la balle, il s'étirait, s'assouplissait, se courbait, se dépliait et se pliait dans tous les sens – les chats en raffolaient. Il se pendait aux arbres et aux agrès du parcours – les écureuils applaudissaient des deux mains.
Et son grand régal, c'était le jeu la nuit.
La nuit, sous les étoiles...
Il passait toutes les grilles fermées par les gardiens de parcs et de squares, de cours et de grands ensembles. Doucement, joueur aux crampons de velours, il traversait les barreaux, dribblait les bancs, chahutait les massifs, naviguait de trottoir en trottoir. Il enchaînait les duels avec les vieux troncs de chênes et d'ifs. Il passait la balle à la Lune, le plus loin de la terre qu'il pouvait. Puis il attendait, les yeux au ciel. Enfin, la balle revenait, une étoile filante. Il inspirait, petit pas de danse, long souffle de maestro... Et il amortissait, dans un geste au silence parfait.
Les nuits sans Lune, il partait pour des fins d'impasses, des sentiers de quais, des chemins de petits jardins. Ils sont toujours très illuminés, peur des voyous, des voleurs, des vagabonds. Et là, il donnait des récitals, des solos éblouissants.
Pour tout dire, quelques voisins, quelques somnambuliques passants savaient, mais attendris par l'enfant, éblouis par le joueur, ils avaient l'impression de détenir un secret et préféraient se taire, pour l'admirer. Les accélérations, les doubles feintes, les déhanchés, les chaloupages, il les multipliait sous le feu des lampadaires. Comme un pianiste ses gammes, un archer ses flèches dans la cible. Il donnait le frisson et le tournis. Il n'avait pas quinze ans. On se demandait d'où lui venaient ses gestes foudroyants et ses ralentis divagants, face aux poteaux d'acier, d'un arbre à l'autre. Comment réussissait-il ses jonglages sans sortir des cercles de lumière où il s'enfermait, pour se défier lui-même ? Il fixait le goudron, puis le poteau, levait la tête, fermait les yeux et s'immobilisait, les bras croisés dans le dos, comme au garde-à-vous. La balle entre ses chevilles, il récitait des paroles aussi rapides que ses numéros. Comme s'il priait. Peut-être. Comme s'il riait. Peut-être. Puis, d'un coup de talon, il faisait rebondir le ballon et commençait le rodéo, sous le flash du réverbère.
Les nuits d'été, quand il faisait beau et qu'il n'y avait pas d'école, il jouait comme s'il était seul au monde. Mais il y avait de vraies petites foules autour, qui le fêtaient et l'ovationnaient. On entendait les cris de loin. Ceux qui l'applaudissaient n'osaient pas l'approcher. L'enfant était dans la lumière. Il touchait l'équilibre parfait. On ne savait pas si on écoutait ses coups de pied ou son cœur battre. On se demandait s'il jouait un match à lui seul, mouvement d'attaque, repli de défenseur, contre, tir, plongeon. Corner. Touche et interception, échappée solitaire, sombrero, transversale intégrale, souffle coupé, tête ! Et but... Silence... Puis, d'un seul coup, les cris de joie !
Il courait. Il courait, comme s'il avait attrapé un ballon de lumière. Il tenait la flamme, il avait attrapé la lucarne du soleil.
Que c'est beau l'enfance. Que c'est beau. Ce n'était qu'une balle, et c'était toute la joie du monde, qui roulait à son pied. Même la nuit applaudissait. Le temps souriait. Mais qui donc était cet enfant ? se demandait toute la ville. Qui était-il, où jouait-il, n'avait-il pas de club, pas d'entraîneur ?
« Pas même de famille, non, pas de famille, répondit mystérieusement une grand-mère du quartier. Je le trouve toujours par ici. Je ne l'ai jamais vu rentrer ni arriver quelque part. »
Personne n'osait le suivre quand il s'en allait.
On ne suit pas les artistes quand le rideau tombe.
Le jour se levait, le Jongleur s'en allait...
Ainsi finissaient ses numéros.

« Puisses-tu ne jamais t'arrêter de jouer ! », lui soufflait chacun en secret, en rentrant chez soi. « Non, ne t'arrête jamais de jouer, petit, jamais... C'est si beau... »
« On dirait que ses pupilles deviennent des étoiles, quand la balle lui revient du ciel. »
« Quand il l'a lancée plus haut que l'arbre, tu as vu ? Il dansait sur place, comme des pas de samba ? C'était drôle », disait le fils à sa mère.
« Et quand il nous a demandé d'applaudir, de crier plus fort, de danser avec lui ? »

Transfert

Un soir, il n'est plus venu.
Il n'a plus joué. Nulle part.
Chacun, dans son quartier, sa rue, son coin de trottoir, s'interrogeait.
Le boulanger : « Il a signé, ça y est. Ça pouvait pas durer. Il avait un tel toucher. C'était de l'or. »
La buraliste : « Moi, j'avoue, c'est un peu bizarre, mais maintenant qu'il est parti, je peux vous le dire, il me manque trop, je l'aimais comme un enfant de la famille. Alors, des soirs, tant pis pour les affaires ! Je fermais carrément plus tôt et j'allais le voir faire son spectacle. C'était incroyable, à 10-12 ans, de s'amuser avec un ballon comme ça. »
« Moi je rentrais, une nuit. Il devait être super tard, un genre minuit-minuit 20. Je suis tombé dessus. Du hasard, j'ai entendu taper, rebondir, piétiner. C'était lui, en pleine Lune, à deux pas de chez moi. Oh j'suis resté combien ? Vingt, trente minutes. Jamais vu ça », expliqua un routier à un journaliste du cru, qui s'était chargé de l'enquête.
« À mon avis, les p'tiots, il est à l'école pis voilà. Ça lui a passé. On joue pas dehors de nuit toute sa vie comme ça, tout le temps. Fallait bien finir. »
« Impossible. Il a déménagé, c'est simple. »
« On en aurait entendu parler. Un môme pareil. Personne le laissera passer. »
« C'est ça, répliqua un buveur de blonde, c'est ça. Il s'est fait repérer. Il est embarqué. Ou alors il s'est blessé. Il jouait trop, trop souvent, trop bien, le corps a lâché. »
— Eh ben, et toi, quand est-ce que tu lâches dis-nous ?
— Quand les océans seront à sec, je le serai.
— Alors pourquoi veux-tu qu'il ait pas tenu ? Non, moi, je dis qu'il arrêtera jamais. Faut savoir, faut le retrouver. Je m'inquiète : on l'a peut-être volé, moi je lui ai jamais vu de famille, et avec un talent pareil, c'est facile de prendre un p'tiot au passage, surtout la nuit. 
Enfin, un soir, le cordonnier apporta la solution.
— R'gardez mes voisins, voilà ce que c'est. J'ai trouvé !
– Oh ! firent en chœur tous les buveurs de chopes et de café, qui entouraient l'artisan. Qu'est-ce que c'est don', Tommy ?
— Une clef !
— Qu'est-ce qu'elle est belle !
— Oui.
— On dirait une plume.
— Une fleur.
— Une flèche.
— Cherchez pas, c'est trop dur pour vous.
— Oh, allez ! Sois pas vache, dis-nous ? Tu la vends ? Tu la donnes ?
— C'est une clef ou c'est pas une clef ?
— Ça se mange ? Ça se boit ?
— Vous êtes idiots, c'est pour ça que vous comprenez rien au football. Je vais vous dire, c'est tout simple et c'est la solution.
–...
— Regardez bien. C'est pas une fleur, c'est pas une louche ou un radis, c'est une clef. C'est LA clef. La clef des champs.
— Ah, d'accord.
— Et alors ? fit la buraliste, dépitée. C'est grave ?
— Très, répondit le routier. Ça veut dire qu'il est loin.
— Il s'est fait la malle, comme on disait quand on savait parler, reprit le cordonnier. Et voilà une photo.
Là, il courait sur le champ de la photo, une foule de supporters l'entourant.
En plein ciel, dans la belle lumière du soleil.

Quand il arrivait, il saluait.
Les épis, les poussières de paille, le ciel ouvert. Il regardait longuement les vagues des champs. C'était son terrain, couvert d'or et de lumière. La Terre en personne. Pourquoi jouer ailleurs ?
Sa balle brillait, illuminait, devenait irrésistible.
Au coup de sifflet du Rossignol ou du Rouge-Gorge, il commençait.
Et les gens, là, autour, applaudissaient. Il y en avait qui s'allongeaient, juste pour écouter rouler la balle, frémir l'herbe. Il y en avait qui s'alignaient autour du champ, comme des arbres au soleil. D'autres, assis, rêvaient. D'autres mangeaient doucement, en souriant.
Un soir, il ne toucha pas le sol. Il vola toute la nuit. Et, quand il reposa sa balle, les gens étaient tellement fascinés, que le silence fut total. On n'entendit que le ciel et les étoiles. On racontait aussi que des oiseaux, des animaux assistaient aux matches. Cette nuit-là, une chouette hulula la fin du temps réglementaire.
Il ne jouait pas « sur l'eau », mais sur l'air. Bien sûr qu'il marchait, que les herbes et les fleurs se pliaient sous ses pieds. Mais c'était si léger, si bondissant, si beau entre les tournesols brésiliens et les coquelicots orientaux, si doux, si fou... Les arbres le soulevaient, il surfait sur les vagues du sol. Sautait d'un rayon de soleil à l'autre, suspendait le cuir au vent...
C'était un football jamais vu.
Chacun pensait rêver, être pris par la vitesse du jeu, la beauté du lieu, l'ivresse de l'altitude, les passe-passe des coups de pied, les déhanchés... Sans doute un peu de magie là-dedans. Sans doute la nature un peu de mèche, trois fois rien... Les règles de la pesanteur évacuées, les couleurs qui se mélangent, les balles aimantées, le temps qui s'endort ou s'accélère, se déplace... Et on voyait le joueur au but d'un seul coup, à la touche quand il venait de rengager, ou recevoir sa propre passe en contrôlant du dos, et fuser droit devant, sous les olés de ses fans.
Et ce qui mit le feu aux poudres, ce fut quand une troupe de belettes entra sur le terrain de jeu et s'aligna pour monter le mur d'un coup franc, avec sur la tête et les épaules, des moineaux, des souriceaux... C'était trop.


Trois hommes du monde

Il fut dénoncé.
Il fut vendu.
— Venez. Il joue là-haut, en plein champ. Il piétine tout, au pire vous pourrez l'arrêter. Enfin non, je ne sais pas parce que par moment il ne touche plus le sol, alors... J'ai jamais vu jouer comme ça. Il est tout seul, et on dirait deux équipes. La balle, c'est une bête qu'il a dressée. Elle fait tout ce qu'il veut. C'est un magicien, un sorcier, un génie de fou. 
Trois présidents des plus grands clubs du monde se donnèrent rendez-vous pour l'acheter.
Au début, ils n'ont pas cru leurs yeux. Ils ont attendu le coup de sifflet final du hibou. Ils se sont dissimulés dans un buisson et quand tous les spectateurs sont partis, ils lui sont tombés dessus, des millions dans les poches et dans les yeux. Ils lui offrirent tout. Palaces, pubs, sponsors, îles, jaguars et porsches, filles pour la nuit, boys pour le jour, tenues tuning de ministres et bijoux ballastés de rappeurs rois. Tout. Il était inestimable.
Seulement...
Hélas...
Quel mépris ! Quel orgueil ! Presque, il leur cracha dessus ! Avec des penaltys de cailloux visant la lucarne de leurs oreilles ou le petit filet de leurs chevilles : il avait voulu les cribler, les massacrer, les refouler loin hors de ses frontières ! Jamais il ne leur accorda le moindre mot. La plus simple insulte. Rien. Ils ne valaient rien à ses yeux, avec leurs billets et leurs histoires de contrats à vie.
Pas le plus petit centime d'herbe ou d'étoile.
C'était des chasseurs.
Des monstres.
Le foot, pour lui, était un art.
Un art de vivre et de jouer.
Alors, pourquoi leur répondre ? Il rigola, les cibla et jongla avec leurs têtes comme au bowling ou au billard.
Ils sont revenus. Un autre soir. Ils l'ont débusqué sous les cerises et les pommes d'un verger. Ils lui offrirent cent millions. Par an. Tous les ans. Toute sa vie.
Ils étaient trois.
— Si tu veux, tu pourras couper la pomme entre nous trois : un tiers de carrière chez chacun de nous, comme ça, tu t'ennuieras moins ? Personne saura rien de notre accord. C'est notre parole et la tienne. 
Il les regarda, les yeux en feu.
— Tu joues pour nous, et tu as cent millions par an. C'est simple. Tant que tu joues, on te paie. Chacun notre tour. Tu as 15 ans. Tu joues 15 ans. On te prend 5 saisons chacun, et voilà 1 milliard et 500 millions. Cadeau. Tu vois qui on est ? 
Ils paradaient dans leurs costumes de bandits, aux couleurs des clubs ! Cravate-blason. La classe mondiale.
— Oui.
Les trois présidents sourirent et se serrèrent les mains. L'un deux sauta de joie. L'autre eut une larme. Et le dernier se toucha la poitrine : son cœur s'était arrêté.
— Oui, je vois qui vous êtes. Des requins. 
Il les regardait droit dans les yeux. Leurs costumes eurent la chair de coq.
Ridicules, se dit le jeune prodige.
— Dégagez, j'ai pas besoin de vous. J'vous connais pas, j'vous ai jamais vus.
Ils sentirent la haine leur remonter aux crocs.
Au fond, est-ce qu'ils ne s'emballaient pas un peu ? Lui, ce petit gars sans club, ni nom ni famille, une étoile du foot ? Un milliard et demi ? Mais c'était de la folie. Qui oserait leur refuser ça ? Qui oserait offrir ce pont d'or à un simple gamin, au milieu des champs de patates ? Une racaille pouilleuse, qui préfère les prunes et les cailloux au contrat du siècle ?
Ils se persuadèrent que le prodige, le génie n'était qu'une imposture. Un paysan. Un dégénéré, fils de dégénéré, que les gens adoraient parce qu'il jouait dehors pour des peaux de lapin. Non, ils avaient rêvé. L'insulte était impardonnable. Ils avaient failli commettre une erreur monumentale, envoyer leurs clubs sur la paille des champs.
— Il n'ira jamais plus loin. 
— C'est un âne. 
Et donc, accompagnés d'éclats de rire, ils tournèrent leurs longs talons vernis et retournèrent dans leurs cages dorées.
— À la niche ! pensa le jeune prodige.
Il faut fêter ça !..., se dit-il en envoyant la balle au ciel.


Libre jeu.

Il y avait une foule de gens des quartiers. Tous, les riches et les moins riches, les pas riches du tout, tous le regardaient et l'écoutaient.
L'affaire avait fait du bruit, car l'un des présidents avait parlé.
On lui avait demandé s'il connaissait ce fameux petit prodige des champs et il avait répondu : « Quel prodige ? C'est un acrobate, comme il en court des milliers, aux bas d'immeubles, aux favelas, aux plages d'Afrique. Ça ne fait pas un joueur. Pour jouer, il faut travailler. »
Pris par sa colère, il avait craqué et raconté l'affaire du verger, « un genre de bidonville dans la nature ».
— On est venu le voir là-dedans, à trois, votre petit malin. Trois des plus grands, dont moi ! Eh bien ! C'est simple. Tout est truqué. Il ne vaut rien. C'est des tours de passe-passe et du gri-gri volé. Tout ce qui l'intéresse c'est de vous promener. Il y arrive ! On lui a offert trois contrats à vie. Pour tout vous dire, les plus gros jamais offerts. Il a refusé. Refusé !
Le reporter n'en croyait pas ses oreilles. Il filmait tout. Le président continua, la rage aux dents.
— Un milliard. Un peu plus. Vous refuseriez, vous ? Non. Personne. Lui, si. Il ment. Je vais vous dire ce que tout le monde doit savoir, pour qu'on revienne aux affaires sérieuses : il n'y a pas de prodige caché, oubliez cette histoire. Nous connaissons tous les joueurs du monde. Nous les avons tous ou dans nos radars, ou dans nos clubs. Rassurez-vous, pas un ne nous manque. Il n'y a rien à voir avec lui, rien. Ce gamin, en vérité ? Il ne sait pas jouer.
Quand le jeune prodige regarda cette vidéo, il pleura. De rire.
« Me voilà libre à jamais. » Il sortit aussitôt, il savait que ses supporters l'attendaient.
Et, pour la première fois, il posa le pied sur la balle, pour leur parler à tous, de tous les quartiers de la ville où il vivait en ce moment.
Ils étaient tous venus l'écouter.
— Pour vivre, il n'y a rien de mieux que de suivre un ballon ! C'est toute ma vie. Et je la vendrai à personne. Quand je joue, je sens le monde tourner dans mon ballon. Je me sens si libre, si vivant, si léger. Et quand vous êtes là, avec moi, je suis heureux. Et quand je suis seul, sans vous, loin, que je joue juste pour le ciel et les champs, je suis heureux. Ma vie est un ballon. Pas un ballon d'or, un ballon de soleil. Et ce ballon, il n'est à personne, ni à vous, ni à moi.
Silence. Il ne fallait pas gêner ses premiers mots.
Les marronniers du square approuvaient, de tous leurs fruits, les paroles qui tombaient à leurs pieds.
— Je rêve du tour du monde, pour faire le tour de tous les ballons qui tournent en moi. Ça me démange. Je veux jouer partout. Jamais le goût ne sera le même. Chaque fois mon jeu changera. Je suis né pour ça. Si la balle est ronde, c'est pour nous dire qu'elle s'arrête jamais, qu'elle roule partout. La vie est un ballon !
Comme il l'avait annoncé, il partit. Il s'en alla voir d'autres stades et les pelouses qui poussent de l'autre côté du monde, il tenta tous les terrains.
Dans les lagunes des flamants roses et noirs, il jouait entre les œufs et les nids. Il admira l'immobilité parfaite de ces spectateurs, qui ne perdaient pas une goutte de ses pas dans l'eau. Il comprit qu'ils aimaient son jeu de soleil sur l'eau demi-salée. Ils étaient fascinés par ses tours d'équilibriste. Leurs envolées étaient ses buts !
Il joua sur le bord des volcans, à la pointe des cordillères.
Il joua avec les surfeurs d'Océanie.
Sur des îles minuscules, il accrocha son ballon aux cocotiers, et raconta aux gens que pour eux, le ballon devait être une noix : « Chez vous, le football se cueille. Jouez allongés, soignez vos plages, protégez vos îles. Vous vivez dans des ballons, c'est beau, c'est le rêve ! »
Il joua sur des péniches, sur des quais, de balancier en balancier et sema des milliers de buts dans des filets de pêcheur.
Tout ce qui ne comptait pas était le meilleur pour lui.
Jouer dans des murs comme un cœur qui bat. Faire partir et revenir ses balles sur les écumes des vagues, comme des navires sauvages. Les faire suivre des rails entre deux gares de jungle, comme un voyage au bout du pied...



Ballon d'étoiles

Le jour où il disparut vraiment des écrans, il était assis sur un iceberg, et regardait l'océan. Il suivait une balle de glace, gonflée de neige.
Plus l'iceberg s'en allait, plus la balle de neige s'approchait. Il sentait dans ses jambes le rêve d'une rencontre océanique.
Il ferait tout pour la rejoindre !
Il se voyait, à travers cette balle, comme à travers une lunette astronomique ou une boule de cristal, jouer toute sa vie sur les vagues gelées, entre le soleil et les étoiles, sans jamais s'arrêter... Jouer à l'infini, jouer sur l'infini...
Mais là, ce fut à son tour de douter.
C'était trop beau.
Il y a toujours un moment où on ne veut pas croire au bonheur. C'est très dangereux. Comme si le désespoir tentait une dernière ruse pour nous retenir, et dégonfler nos rêves l'un après l'autre.
Il se ressaisit, se releva, jongla sur la glace et reprit courage.
« Que ce ballon m'emporte où il veut, terre, mer, ciel ou espace... Je ne m'arrêterai jamais de tourner. Ce sera mon capitaine, mon libre capitaine de jeu ! »

Il voulait peut-être dire que finir en ballon serait, pour toujours, le plus beau but de sa vie ?
14

Un petit mot pour l'auteur ? 12 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Régine Carré
Régine Carré · il y a
Bravo ! Magnifique, ça ne m'étonne pas de toi !
Image de Christelle AUGE
Christelle AUGE · il y a
Une histoire de ballon qui amène à penser la vie comme un cadeau de la nature et non comme un moyen de fortune financière
Bravo frérot

Image de Fabrice Coste
Fabrice Coste · il y a
Exactement : la vie, même si elle porte tant d'épreuves, est par beaucoup d'aspects un cadeau, et en effet, nous le partageons avec tous les autres habitants de la planète terre. Ne l'oublions pas, que nous vivons tous sur le même ballon, dérivant dans l'espace et ses autres millions de ballons...
Image de JAC B
JAC B · il y a
Un très joli texte poétique et philosophique qui campe un joueur de ballon touchant . Les matchs avec les animaux de la nature sont vivants,les dialogues des gens du quartier brossent judicieusement le portrait du jeune garçon. j'aime ce point de vue qui fait le pari d'un foot créatif et ludique non mercantile par l'intermédiaire de votre personnage. Une belle phrase de chute pour une histoire atypique et un joli trait d'humour: "Leurs costumes eurent la chair de coq." Je like avec plaisir Fabrice. Bonne continuation.
Image de Fabrice Coste
Fabrice Coste · il y a
Merci de vos encouragements, je prends ! J'aime beaucoup que vous parliez des gens du quartier et des animaux qui sont venus observer mon petit joueur de ballon. Je me suis bien amusé à imaginer ces scènes-là...
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Une belle ode au bonheur , et faire de ce ballon , celui qu'on suit , une fois qu'on l'a lancé , c'est une trouvaille géniale !
" La vie est un ballon ! "

Image de Fabrice Coste
Fabrice Coste · il y a
Merci !!!! Je suis bien heureux que vous ayez ressenti le bonheur qui m'a porté en écrivant, récrivant et retravaillant cette histoire. Je l'ai écrite à deux époques bien différentes de ma vie et au final, oui, c'est le ballon qui m'a porté, sans doute autant celui de mon enfance que ceux que je n'ai jamais joués et l'aurais tant aimé...
Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave- · il y a
Parvenir à allier foot et poésie, c'est un tour de force ! Bravo pour votre texte !
Image de Fabrice Coste
Fabrice Coste · il y a
Oui, c'était en effet l'un de mes buts. Très heureux si vous l'avez perçu, cela me fait bien plaisir. Et d'ailleurs, en réalité, pour moi le football recèle beaucoup de poésie, si on le pratique d'une certaine façon... J'ai bien des souvenirs de matchs où certaines actions m'ont semblé d'une élégance, d'une inspiration ou d'une force proches de certains poèmes dont je raffole.
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
C’est la belle et édifiante aventure d’un prodige du foot instinctif, dragué par les présidents de clubs et qui leur rit au nez. L’histoire prend une allure de conte de plus en plus onirique flirtant avec le fantastique, en égratignant au passage les requins qui achètent les gamins pour le compte des clubs. Le style est très beau, travaillé sans être artificiel. Imagé et poétique.
Un coup de cœur pour ce texte qui m’a enchantée par de nombreux aspects différents : l’écriture dynamique, la bienveillance, la maîtrise du vocabulaire footballistique…

Image de Fabrice Coste
Fabrice Coste · il y a
Je suis très touché par vos mots... et par le coup de cœur... J'y ai mis en effet beaucoup de mon amour pour le ballon, pour ce jeu qui peut donner tant de sensations différentes et aussi être une vraie façon de se rencontrer et de partager ces sensations. En effet, mon histoire est comme un petit ballon d'espoir et de bonheur que j'espère voir nous revenir un jour. Je reste optimiste, car jouer pour l'argent seul ne conduit, au final, qu'à la lassitude et à l'ennui...
Image de Jessica VUILLAUME

Vous aimerez aussi !