Jean-Michel et le joyau perdu

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J'aime avec passion les légendes mais c'est surtout la beauté du langage qui m'émerveille. Des heures durant, je joue sur l'instrument des mots. Je les accorde avec amour jusqu'à ce que parfois ... [+]

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Jean-Michel est un homme des rues, un simple vagabond. Un curieux personnage, vieux fou un peu artiste et surtout philosophe. Affublé d'un chapeau défoncé, il arbore une grande barbe sale, de grosses chaussures qui prennent l'eau et des pantalons déchirés. Le landau d'enfant qu'il pousse devant lui contient toutes ses possessions : une boîte à sucre pour faire la manche, quelques bouteilles de vin et des craies de couleur. Il passe ses journées à dessiner sur les trottoirs et à haranguer les passants.
Nul ne sait d'où il vient, mais pour conter, inventer, tisser la trame des songes, il n'a pas son pareil. Il est accompagné d'un étrange animal haut sur pattes, au museau pointu, qui ressemble plus à un loup qu'à un chien. Jean-Michel le présente comme son loup apprivoisé, son compagnon de route, son plus fidèle ami.
« Nous sommes liés jusqu'à la fin des temps, explique-t-il aux passants. Nous sommes condamnés, mon loup et moi, à chercher un joyau perdu, lui sous forme animale, moi sous celle d'un gueux. Tant que nous n'aurons pas retrouvé le joyau, nous errerons sur la terre. Même la mort ne veut pas de nous. »
Piqués par la curiosité, les passants forment un cercle autour de lui.
« Aujourd'hui, dit le vieux conteur, je vais vous raconter l'histoire de David l'artiste. Écoutez, elle en vaut la peine.
« C'était une fin d'après-midi comme les autres. Comme tous les jours après l'école, David était accroupi derrière un buisson, dans la lande sèche, pieds nus dans le sable brûlant. Il vivait sur une terre torride où le sol était pauvre, où le soleil mordait.
Il savait dessiner, peindre, mais quand il prenait la parole, les sons se bousculaient, se heurtaient, ne franchissaient jamais ses lèvres sans à-coups.
On l'appelait David le Bègue, et ses camarades de classe le traitaient avec toute la méchanceté dont seuls les enfants sont capables. Tous les jours, à l'abri des vieux murs ébréchés du village, sans être vu il les épiait. Le soir, dans le secret de sa chambre, il en dessinait des portraits fort ressemblants. En trois coups de crayon, il esquissait leur laideur, leur médiocrité, leur méchanceté. David était un artiste que tout le monde ignorait. Seuls les crayons et les pinceaux obéissaient à ses doigts et à sa volonté.
Au collège, il attendait avec impatience le mercredi matin, moment de grâce durant lequel l'enfer desserrait un peu son emprise. Monsieur Anselme, son professeur d'arts plastiques, contraignait même les plus durs de la classe à se plier à ses exigences grâce à son autorité naturelle.
Une nuit, David rêva d'un château blanc posé sur la lande sèche. Au plus haut du ciel noir, une lune pure et aiguisée comme une faucille étincelait dans un fourmillement d'étoiles. David se demandait quel était ce château inconnu. Il craignait de s'en approcher, mais son intuition lui souffla qu'il ne craignait rien. Il courut dans la lande, pieds nus, jusqu'à son arbre préféré, un olivier centenaire dont le tronc torturé avait vu lui aussi bien des soleils mordants, bien des lunes en faucille.
David enlaça l'arbre et n'en crut pas ses yeux. Le long du tronc frémissait un ruban noir aux mille soubresauts. En y regardant de plus près, David distingua un entremêlement de pattes et d'antennes, de corps qui tressaillaient et couraient comme un seul et même être en direction du château. Ce ruban coulait en flot épais, en flux de vie, tel un train lancé à grande vitesse sur des rails invisibles. C'était un nid de fourmis.
Elles marchaient en ligne droite, formant une colonne ininterrompue. En leur emboîtant le pas, David parvint à une tour latérale percée d'une porte de dimensions modestes. Il lui suffit d'en actionner la poignée pour qu'elle s'ouvre facilement. C'était l'atelier d'un peintre. Il y avait là les objets les plus divers dans un désordre indescriptible : tubes de gouache, crayons, papiers, pinceaux qui trempaient dans des pots, rouleaux de papier jetés çà et là. Les murs, jadis blancs étaient constellés d'étoiles et de trainées de toutes couleurs.
Au milieu, devant un chevalet, se tenait un homme de dos. Il peignait, le souffle suspendu, concentré sur sa tâche.
Soudain il se retourna, et sans surprise, David reconnut monsieur Anselme.
« Que me vaut le plaisir de ta visite, David ? » demanda le professeur d'un ton affable.
David ne répondit pas, fasciné par ce qu'il voyait. Le tableau représentait une jeune femme qui courait dans une lande désolée, poursuivie par trois hommes à la mine menaçante.
Des larmes montèrent aux yeux de David. Il avait l'impression que ce tableau représentait sa vie, ce désert où la peur au ventre, il était toujours condamné à fuir des êtres malveillants.
« Qui... est... ccccettte dame ? » balbutia-t-il, bouleversé.
Monsieur Anselme prit la parole en mesurant chacun de ses mots.
« Elle s'appelait Anna, dit-il. Elle était gouvernante en Espagne, au château où j'ai passé mon enfance. J'ai perdu mes parents très jeunes et mes trois oncles m'y ont élevé. Ils étaient exécrables envers les femmes, particulièrement celles qui se refusaient à eux, ce qui était le cas d'Anna. Elle a consacré sa vie aux enfants, et les histoires qu'elle leur racontait étaient si belles que les mal-aimés retrouvaient la joie, les malades la santé. Pendant des années, elle a enduré les brimades des trois frères. Mais ils se méfiaient de son pouvoir, car si c'était une grande conteuse, elle était aussi magicienne. Les hommes qui lui voulaient du mal, elle avait le pouvoir de les changer en loups. »
Fasciné, David contemple le visage d'Anna, si expressif qu'il semble prêt à s'animer. Peu à peu, les contours du cadre se gomment, les personnages sortent du tableau et prennent vie dans l'atelier. Les trois hommes interpellent Anna grossièrement, l'insultent en espagnol. Le premier la fait tomber, les autres la saisissent, la plaquent au sol et lui immobilisent bras et jambes. Cependant, d'une voix douce, Anna s'est mise à chanter dans une langue inconnue. Alors la face des trois hommes s'allonge, leur corps se couvre de poils, leurs membres se changent en quatre pattes. Ils sont devenus loups. Sans paraître le moins du monde effrayée, Anna leur parle en les flattant de la main. Ils s'étendent à ses pieds, caressants et domptés.
Mais tout à coup, le vent se lève. D'abord en bourrasques, puis en hurlements. La porte de l'atelier claque, les toiles appuyées sur les murs se dispersent dans la pièce, le chevalet s'effondre. L'obscurité devient totale, le vent se plaint en cris humains. La porte de l'atelier est emportée au loin, le peintre est projeté contre un mur, son corps est frappé, écrasé, démembré, mais la voix du vent couvre ses cris. David, il ne sait comment, parvient à s'enfuir. Derrière lui, le château s'écroule, amas de poutres et de pierres aussi frêle qu'un jeu de construction.
Le cœur affolé, David se réveille en sursaut.
Dès le lendemain au collège, l'enfer recommença. Ce jour-là, en arrivant juste avant le cours d'anglais, David s'était préservé comme il avait pu des coups. Malgré tout, Killian, le plus cruel de ses harceleurs, qui occupait la table derrière lui, lui décocha des coups de pied dans les jambes et lui tira les cheveux, profitant du moment où la prof écrivait au tableau. Un peu plus tard, David remarqua qu'il ricanait et chuchotait avec ses voisins.
Le soir à la sortie, ils mirent en œuvre leur plan. Ils commencèrent par lui barrer le passage et le faire tomber, puis l'un des plus brutaux l'attrapa par la tête et la cogna violemment dans les barreaux du portail. David tomba à terre. Les gamins le rouèrent de coups, puis lassés de ce jeu, finirent par le laisser. David courut jusqu'à la maison de ses parents, jeta violemment son cartable dans l'entrée et s'enferma à double tour dans sa chambre. Là, il put enfin donner libre cours aux pleurs qui l'étouffaient.
Longtemps après, quand sa crise de larmes prit fin, il prit des feuilles dans son carton à dessin, des fusains dans ses tiroirs, et commença à faire le portrait de Killian. Ses premières tentatives furent décevantes, car le portrait ressemblait peu au modèle. Il fit de nombreux essais, tentant d'approcher au plus près l'expression du visage de son pire harceleur. Vingt fois, trente fois il recommença. Il gâcha une quantité considérable de feuilles à dessin, qu'il déchirait les unes après les autres. Enfin, dans la soirée, après maintes tentatives, il constata que quelque chose de juste commençait à apparaître. David, tout excité, gomma quelques détails, rectifia encore le trait, et soudain, vit vraiment le visage de l'être qu'il haïssait si fort. Il sentit une rage folle s'emparer de lui, déchira le portrait en menus morceaux, les brûla avec la flamme d'un briquet, tandis que sans même s'en rendre compte, il prononçait à voix haute : « Brûle, espèce d'ordure ! ».
Le lendemain matin à huit heures, le principal annonça à la classe le décès de Killian. La veille au soir, expliqua-t-il, sur le trajet du collège à leur domicile, la voiture de sa mère avait pris feu. Elle avait réussi à s'en sortir, mais leur camarade n'avait pas survécu.
David se sentit soudain très mal. De retour chez lui ce soir-là, il pleura et se promit, seul dans sa chambre, qu'il ne dessinerait jamais plus.
Inexplicablement, dans les jours qui suivirent, ses tortionnaires se désintéressèrent de lui. Du jour au lendemain, sa vie devint plus supportable au collège. Il prit de l'assurance et cessa presque de bégayer. En revanche, il se désintéressa de l'art plastique. Ses productions demeuraient correctes, mais il semblait qu'il avait perdu son coup de patte d'artiste. Un jour, en lui rendant son travail, monsieur Anselme eut cette réflexion terrible : « Où est passé ton talent ? Réagis, David ! Sinon, tu vas devenir un adulte ordinaire dans un monde médiocre ! » Toute la classe éclata de rire. David fusilla son professeur du regard, mais celui-ci lui sourit avec bonté.
« Viens me voir ce soir après les cours, dit-il. J'ai à te parler ».
Ce soir-là, David se confia à monsieur Anselme. Il lui livra tout ce qu'il avait sur le cœur, sa souffrance d'être harcelé, sa haine pour ses agresseurs et surtout son atroce culpabilité. Lorsqu'il lui eut raconté son rêve, le dessin qu'il avait réalisé et ses pensées meurtrières à l'égard de Killian, monsieur Anselme l'écouta avec une grande attention. Ils parlèrent longtemps. Jamais David ne s'était autant confié à un adulte, et malgré ses larmes, il n'avait jamais éprouvé un tel soulagement. Se pouvait-il qu'il y eût une relation de cause à effet entre son désir de voir mourir Killian et la réalité ? Monsieur Anselme était troublé.
« Je te comprends, dit-il. Même si ce que tu me dis est un peu effrayant et dépasse l'entendement. Lorsqu'un artiste a du talent, ajouta-t-il, il peut lui arriver d'apercevoir l'âme du modèle. Toi aussi, je crois que tu es capable de représenter l'âme. Mais méfie-toi du pouvoir de l'art. Il peut devenir une arme dangereuse si tu t'en sers pour faire le mal, mais tu peux faire le choix inverse : peindre pour semer de l'amour autour de toi. »
« Conseillez-moi, monsieur, supplia David. Y a-t-il un moyen de réparer le mal que j'ai fait ? » Monsieur Anselme n'avait pas la réponse.
Celle-ci vint dans la nuit sous forme d'un rêve étrange.
David se tenait à nouveau pieds nus dans la lande, parmi le sable dur et les arbustes rares. Il revit le château blanc au loin, et la lune en faucille au milieu du ciel noir. Comme la première fois, la colonne de fourmis le conduisit jusqu'à la porte de l'atelier. Le peintre n'y était plus, mais David vit Anna la sage, assise au milieu d'un groupe d'enfants. À ses pieds, les trois loups étaient couchés, caressants, protecteurs. Elle sourit à David et lui dit :
« Débarrasse-toi des peurs qui t'empêchent de vivre. Comme ces gamins qui me courent dans les jambes et m'empêchent de bouger, ou ces trois hommes-loups. Moi, je les prends sur mes genoux et ils se tiennent tranquilles, ils m'écoutent et ils m'aiment. Suis mon exemple, prends la vie sur tes genoux et dessine-lui des visages heureux. Laisse simplement la joie diriger ton crayon et tu seras libre, comme porté par l'air, et tu joueras, libre, avec le vent. »
C'était le bruit du vent qui couvrait maintenant la voix de la conteuse. David se trouvait sur une plage où la mer venait mourir en vagues hautes et sonores. Dès lors, les cris d'enfants devinrent des cris d'oiseaux et les enfants eux-mêmes devinrent des goélands qui s'envolèrent au-dessus de la mer. Anna, tout au bout de la plage immense, jupe au vent, marchait entourée de ses loups. « Attends-moi Anna ! cria David. Attends-moi ! Il faut encore que je te parle ! »
Mais la mer et le ciel se confondirent dans un même bleu, toute image effacée. Le rêve était fini, David était dans sa chambre, la vie redémarrait, et c'était un samedi matin, très tôt. Il dessina toute la journée. Des portraits d'enfants. Enfants qu'il avait croisés dans la rue, camarades de classe dont les visages naissaient de ses esquisses. Il ne s'arrêtait pas. Il savait ce qu'il allait faire de sa vie. Et sur la feuille blanche, tandis qu'il dessinait, les visages et les âmes se révélaient ensemble dans la même clarté. »
Le vieux Jean-Michel a fini son histoire. Il salue son auditoire, tend sa boîte vide pour faire la quête. Les spectateurs applaudissent. Certains, encore sous le coup de l'émotion, essuient une larme.
« Et ton joyau, tu le cherches quand ? » ricane un gamin effronté.
« En fait, répond Jean-Michel, ce n'est pas un vrai joyau. Il est fait des sourires et des larmes de ceux qui écoutent mes histoires. Mon chien et moi, c'est celui-là qu'on cherche dans les yeux des gens, ceux qui ont gardé leur âme d'enfant. Et je te garantis, gamin, que tant que ce joyau brillera, la mort n'est pas prêt de vouloir de nous. »
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Blackmamba Delabas · il y a
C'est un très beau texte mettant en valeur où le bien et le mal se confondent. De plus, votre écriture fluide permet au lecteur d'avancer pas à pas en compagnie des différents acteurs sans se lasser...
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Silvie DAULY · il y a
Quelle belle surprise que votre visite et votre commentaire ! Merci et bonne journée.
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Felix Culpa · il y a
Quel plaisir de vous retrouver autour de ce joli conte, Silvie ! Je vote et je me réabonne !
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Silvie DAULY · il y a
Bonjour Felix. Je suis confuse de vous répondre si tard. Merci pour ce chaleureux commentaire. Amitiés.
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M. Iraje · il y a
Un conte apaisant et reconstructeur, après la thérapie par le dessin ...
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Silvie DAULY · il y a
merci de l'avoir aimé et commenté, M. Iraje.
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Eve Lynete · il y a
Un vrai conte qui ensorcelle la lectrice.
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Silvie DAULY · il y a
Bonjour Eve. J'avais oublié de vous répondre. Même tardivement, je vous remercie pour votre gentil message.
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Daisy Reuse · il y a
" Prends la vie sur tes genoux " puis l'entourer d'une grande tendresse pour en faire un joyau ! J'ai beaucoup aimé ce texte à lire comme un conte.
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Silvie DAULY · il y a
Merci beaucoup pour votre message chaleureux, avec mes excuses pour ce retard !
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Doria Lescure · il y a
récit en mode conte façon miroir où se reflètent à la fois le fond et les personnages. C'est une histoire bien construite, plutôt jolie sur un sujet difficile mais ici très bien amenée par son personnage narrateur. Un bon moment de lecture.
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Silvie DAULY · il y a
Merci Doria!
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Randolph B. · il y a
J'ai aimé cette histoire, la tendresse y a une grande place !
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Silvie DAULY · il y a
Merci Randolph ! Bien amicalement
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Les Histoires de RAC · il y a
Plein d'Amour & de bon sens et sans mièvrerie ♫ (peut-être juste quelques longueurs au début mais ce n'est que mon avis)
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Silvie DAULY · il y a
Merci pour votre soutien "les histoires de RAC"
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Les Histoires de RAC · il y a
Avec plaisir ♫ Bon WE ensoleillé ♪
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un conte merveilleux où les paroles d'un conteur peuvent changer et combler l'âme des petits et des grands.
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Silvie DAULY · il y a
Merci de votre fidélité! Mes amitiés, Ginette Flora.

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