Je vous avais prévenu, pourtant

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— Et tout de suite, nous accueillons notre nouvelle invitée ! Nous ne la présentons plus, elle a fait toutes les émissions télé, même de l'autre côté du globe, la fameuse Spenta Armaiti ! Bonjour à vous, Spenta !
— Bonjour.
— Alors, toujours Déesse ?
— Toujours.
— Ah ah, elle est drôle, hein, elle est drôle !
— Je ne trouve pas spécialement.
— Ah ah ! Alors, on a fait notre petite enquête, vous savez, Wikipédia, tout ça, et du coup on se demandait, pourquoi vous vous appeliez comme ça ?
— Parce que c'est comme cela que vous m'avez désigné la première fois que nous nous sommes aperçus, pardi.
— Oh oh ! Voyons, les téléspectateurs vont croire que nous sommes ensemble !
— Je parlais de cet épisode il y a 3711 ans, où j'ai rencontré Zarathoustra pour la première fois dans la périphérie de Samarcande. Je sais très bien que nous n'avons pas de lien charnel.
— Ah ah ! Non, mais sérieusement, parce que ça nous arrive parfois d'être sérieux, ah ah ! Pourquoi avoir pris comme nom de scène une ancienne déesse de la nature que personne ne connaît ?
— Comme je l'ai déjà assénée au cours de centaines d'occasions, il s'agit de moi. Mon français demeure cantonné à de vieux discours avec Henri Albert, même si mes errances parmi vous m'ont permis d'améliorer mon propos. Il reste sans risque moins développé que mon avestique, mais cette langue a disparu de vos cultures. Tout cela pour signaler que je pense que mes arguments apparaissent assez clairs pour le commun des mortels.
— Ah ah ! On ne comprend que la moitié de ce que vous prononcez ! Ce n'est pas ce soir non plus que l'on aura de vraies réponses ! Vous êtes un drôle de personnage, vous ! Vous aimez vous entourer de mystères !
— On me le dit souvent, mais je ne vois pas ce qu'il y a de drôle encore une fois. Et je ne comprends pas non plus où vous considérez du mystère, là où justement je me mets à nu devant vous.
— Oh oh, c'est une émission familiale, hein ! Ah ah ! Vous auriez pu vous appeler, je ne sais pas, Freyja ou encore Marie, c'est à la mode et plus classique aussi !
— Freyja ne pouvait pas se rendre disponible, sans compter qu'elle ne croit plus en vous depuis longtemps. Et restons honnêtes, vous vous êtes empressé de l'oublier dès que les monothéistes se sont manifestés. Inutile que je vous apprenne ce que je pense de Marie et de tout ce beau monde. Nous avons la rancœur facile. Après tout, vous savez bien ce que c'est.
— Comment ça ?
— La seule chose qu'ils ne nous ont pas volée, mon cher monsieur, c'est ce concept de dieu unique. Et vos ancêtres se sont empressés de l'adopter, non par souci de conviction, mais d'économie. Une église s'avère bien moins coûteuse que de bâtir une dizaine de temples. Le zoroastrisme existait bien avant, ils nous ont détourné toutes nos idées. Ahura Mazda demeurait pourtant fier de son travail, c'est lui le premier à avoir scindé les croyances autour du bien et du mal.
— Mazda ? Le constructeur automobile ?
— C'est tout ce qui subsiste de nos jours de lui dans votre culture, cela est bien triste. Rares sont les pratiquants aujourd'hui de notre religion. Il nous reste la fête du Feu, et encore. Vous chercherez tout cela sur Wikipédia, comme vous le dites.
— Vous êtes difficile à comprendre, vous savez ?
— Malheureusement pour moi, je m'exprime très clairement. Je suis une divinité oubliée, mais personne ne me croit. Je ne sais que dire d'autre.
— Allez, on passe à autre chose ! J'ai appris que vous avez commencé dans la rue ?
— C'est cela, passons, comme d'habitude... Oui, d'un commun accord avec les autres Dieux, c'est moi qui fus envoyée pour vous parler, et nous décidâmes collectivement que j'atterrirais à Paris, celle que vous nommez la Ville Lumière. Une cité où il aurait été plus facile, pensait-on, de se faire entendre. Ce que nous n'avions pas prévu, par contre, c'est le niveau de mon accueil.
— On m'avait prévenu que l'interview serait difficile ! Si je comprends bien, vous êtes arrivée avec vos parents dans la capitale, et vous avez commencé à faire du stand-up dans la rue, mais le succès n'était pas au rendez-vous ?
— Non.
— Ah, c'est pourtant ce que me dit...
— Wikipédia, je sais. Mais si vous faites plus confiance à cela qu'à moi, qui suis-je pour vous juger ? Je suis venue sur Terre pour vous alerter de votre fin imminente. Je connais de quoi je parle. La Nature, c'est moi après tout.
— Bref, du coup, ça ne marchait pas. Avouez que faire peur aux gens, c'était une drôle d'idée à la base, ah ah ! Vous vous êtes finalement tournée vers la magie, et là, alors là, chapeau hein ! Chapeau, magie, ah ah ! Je n'ai même pas fait exprès !
— Vous ne devriez pas avoir crainte, mais devriez réagir justement pour qu'elle n'arrive pas aussi vite. Je n'ai pas changé de technique pour vous plaire, mais par dépit et colère. Je n'avais pas l'intention de recourir à mes pouvoirs pour vous convaincre. Marcher sur l'eau ou transformer le vin, ce sont les méthodes des autres... Mais, à force de prêcher dans le désert, j'ai tout simplement succombé à la tentation. J'ai utilisé mes aptitudes pour sortir de mon enveloppe charnelle des bouquets de cinéraires, pétunias et autres ancolies, juste pour que vous vous sentiez concerné à mon propos.
— Et là, c'est un succès phénoménal qui vous a ouvert les portes de tous les cabarets de Paname !
— Vu que, suite à cela, plus personne ne s'intéressait à mon discours, il m'est difficile de parler de triomphe. Ce fut contre-productif, j'étais devenu un monstre de foire, comme vous dîtes. À ce moment-là, je me suis dit que cela ne servait plus à rien d'essayer de vous convaincre. J'ai décidé de vivre les derniers moments de l'humanité avec vous. Et pour tout vous dire, autant votre instinct de survie laisse à désirer, autant cela faisait bien longtemps que je ne m'étais plus amusée ainsi.
— Mais comment faites-vous ? C'est un tour que personne n'a pu comprendre ! On a bien vu des explications, on peut dire, foireuses sur Internet, mais rien de valable ! Et ce soir, vous allez nous révéler votre secret, en première mondiale !
— Ce sont mes pouvoirs, je vous l'ai déjà notifié. Je suis une Déesse de la Nature.
— J'aurai tenté, ah ah ! Mais c'est vrai que les magiciens ne dévoilent jamais leurs tours !
— Vous n'écoutez pas ce que je vous dis. C'est fou de vivre dans la période la plus connectée de votre histoire et de ne pas pouvoir communiquer réellement.
— Elle est incroyable, les states se l'arrachent, mesdames et messieurs ! On l'applaudit bien fort !
— Tout cela ne sert à rien.
— Ah ah ! Et voilà qui va conclure notre interview ! Nos chroniqueurs veulent vous poser des questions, mais on n'a plus le temps ! Et puis, ce n'était pas intéressant ce que tu allais dire, hein, Didier ? Ah ah, on rigole !
— Vous avez au moins raison sur une chose, vous n'avez plus le temps. Je vais bientôt vous quitter, avant qu'il ne soit trop tard. Je me suis finalement bien amusée avec vous tous.
— Content que vous ayez aimé l'interview, Spenta ! Vous pouvez revenir quand vous voulez, vous êtes chez vous, ici !
— Non, je vais retourner chez moi. Comme je vous l'ai déjà dit, l'heure est presque arrivée.
— L'heure de passer à notre prochain invité ! Vous le connaissez tous, il a joué dans...

Ce jour-là, Spenta Armaiti disparut de la surface de la Terre. Certains humains se demandèrent s'il ne s'agissait pas là de son ultime tour, le dernier d'une carrière bien remplie avant de prendre une retraite artistique. D'autres se dirent que la Déesse avait été assassinée mystérieusement, et que personne n'avait retrouvé son corps. Personne ne pensa qu'elle était retournée auprès des siens, là-bas, assez loin de ce monde pour contempler sa lente et douce fin.
Spenta Armaiti garda un goût amer de sa venue sur Terre, entre la déception d'avoir échoué dans sa mission et la satisfaction d'avoir connu les humains et leur fête communicative. Cette contradiction d'aimer la vie, mais de ne rien faire pour la garder.
Avec une rare larme, lorsque le dernier humain disparut, elle aurait dit :
— Je vous avais prévenu, pourtant...
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre profonde et informative !
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M. Iraje · il y a
Restent Mille et une nuits pour retrouver la sagesse perdue. Et c'est pas beaucoup ...
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Margaux Maurer · il y a
Texte qui éveille la curiosité et nous donne envie d'en connaître plus sur la mythologie perse !
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Tine Arconn · il y a
Merci Margaux ! Spenta est heureuse que l'on s'intéresse de nouveau à elle !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un conte qui apprend beaucoup de choses .
A la manière de Zarathoustra !

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Tine Arconn · il y a
Merci Ginette !
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Joana Karle · il y a
J'aime beaucoup. Ça fait réfléchir...
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Tine Arconn · il y a
Merci Joana !
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Armelle Fakirian · il y a
Un très beau texte avec ce « dialogue de sourds ». Un regard désabusé sur notre monde qui croit tout savoir mais qui reste aveugle à l’essentiel.
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Tine Arconn · il y a
Merci Armelle ! C'est le propre de l'humanité de penser tout savoir, en oubliant que cela reste des pensées. Socrate le disait pourtant il y a 2500 ans, je sais que je ne sais rien. Je ne suis même pas sûr que notre monde soit aveugle, juste qu'il a trop de choses à songer déjà.
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Cristo R · il y a
Eh oui Mazda, le Dieu de la lumière qui nous trans-Perse. Mais les promoteurs de la pile électrique et sa batterie rectangulaire étaient cultivés, car ils avaient fait tout de même le lien en ce dieu mythique iranien et leur finalité mercantile. C'est bien un dieu qui nous éclaire. Mais nous nous en sommes tellement servi qu'il s'est usé. Le Wonder-ful World est terminé et le message de la Wonder pretty Woman and Godess Spenti Armaiti est clair : peut-t-on recharger le moteur du monde et le réenchanter après l'avoir détruit? Je vous avais prévenu.

Un coeur à réparer donc

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Tine Arconn · il y a
Merci Cristo ! Très beau commentaire, et j'observe en effet que, même si nos textes ne portent pas sur le même sujet, ils ont une même idée, voir finalité en commun.
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Marie Pouliquen · il y a
J'aime beaucoup ce dialogue décalé, la rencontre vaine entre les deux mondes, le mélange entre humour et tragédie. C'est très vivant, bravo !
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Tine Arconn · il y a
Merci Marie ! J'ai voulu tenter quelque chose d'assez nouveau pour moi, content que cela vous ait plu !
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Le Petitclown · il y a
On se demande si ce n'est pas un avertissement comme une anticipation de ce qui pourra arriver si on oublie l'essentiel : Croire. Jolie réflexion au demeurant.
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Tine Arconn · il y a
Merci Petitclown ! Je ne pense pas, par contre, que l'humanité oublie de croire, j'aurai même tendance à songer le contraire. Je dirais qu'elle est constituée de multiples croyances de toute sorte, parfois opposées, parfois complémentaires (religieuse, philosophique, politique...). Mais les croyances restent des croyances, elles disparaitront d'elles-mêmes si plus personne n'est là pour les porter...