Je voulais juste être consolé

il y a
5 min
932
lectures
468
Lauréat
Public
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Le récit, à travers les lettres de Francesca et Philippe, interroge sur la détresse, le désespoir, le mal-être. Les formulations sont belles, la

Lire la suite

Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux ... [+]

Image de Grand Prix - Printemps 2022
Image de Nouvelles

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Leur histoire d'amitié était fascinante. Un an plus tôt, au hasard d'une publication que Francesca avait fait paraître dans une revue littéraire, elle avait reçu un message de Philippe. Il avait été étudiant dans la même université qu'elle, vingt ans auparavant. Il avait gardé le souvenir de belles découvertes littéraires, d'une proximité d'âmes fort rare. Il rêvait depuis très longtemps de la retrouver.

Alors, ils avaient revisité les années perdues, se retrouvant très vite, tellement proches. D'emblée, ils avaient considéré qu'il n'était pas nécessaire de se revoir pour recréer leur amitié demeurée en suspens. Instantanément, ils s'étaient élancés l'un vers l'autre à travers une correspondance urgente, précipitée, flamboyante. Ils remontaient le cours du temps, reconnaissaient leur complicité.

Et puis un jour, tout s'arrête. Philippe n'écrit plus.

Elle patiente d'abord puis s'inquiète. Et enfin, après des semaines de silence, elle reçoit une carte. Brève. Alarmante. Il s'est effondré... Il a perdu le goût de vivre... Il ne pourra plus longtemps se rattacher au fil des jours...

Francesca est désemparée. L'ombre du suicide l'affole. Elle s'aperçoit qu'au fond, elle ne connaît pas grand-chose de sa vie. Elle sait qu'il est devenu psychanalyste et expert auprès des tribunaux. Mais jusque là, le portrait qu'il a tracé de lui semblait celui d'un homme heureux. Elle réalise surtout que leurs lettres ont foré dans la mémoire, ramenant les souvenirs de leur prime jeunesse à tous deux... Alors, comment répondre à l'homme qu'il est devenu, comment rattacher à la vie quelqu'un qui dévisse ?

S'ils avaient choisi de relancer leur amitié sur un mode ordinaire, elle aurait pu l'appeler, le réconforter. Mais d'emblée, l'un comme l'autre, avaient adopté un beau vouvoiement, avaient refusé de numériser leur histoire. Ni boîte mail ni numéro de portable. Juste une adresse et des lettres que le facteur apporte. Des lettres à attendre. Des lettres qui se croisent, s'enfièvrent, tant il y a à rattraper de part et d'autre.

Elle se décide donc à lui écrire, sachant le péril encouru, espérant trouver les mots qui sauront le retenir.

***

Mon ami,
Vous vous posez des questions si définitives que je ne sais comment y répondre. Je sais juste qu'il faut choisir de vivre : puisque nous ne possédons rien d'autre.
Mais j'ai bien conscience que les plus convaincantes objurgations pourraient rester lettre morte dans ce désarroi où vous vous débattez.
Ce que je crois avoir trouvé, c'est – peut-être – une explication. Je me demande si votre métier n'est pas une des causes principales de votre dégoût de vivre.

Commençons par une image.
On sait bien, vous et moi que la vie est un spectacle et que de toute façon, à la fin de la pièce, le rideau tombera : il tombe toujours. Alors, choisissons de relever le défi et tenons la réplique jusqu'au dernier acte.
Je voudrais, Philippe, procéder par une mise en abyme : faisons entrer le Jeu de la vie dans celui de la scène.
Quand on pousse la porte d'un théâtre, on n'est pas dupe, on sait qu'on est dans l'illusion, on sait que l'artifice va se mettre en place, on connaît tous les codes, mais on prend son billet, on entre, on s'installe...
Installons-nous, par exemple, à Paris, dans le petit théâtre des Nouveautés, si mal nommé, mais qui pour cette raison convient bien à cette image. Salle tristement vieillotte, impression fanée, ni ors ni lustre épandeur de lumières. Fauteuils étroits, serrés, inconfortables, au velours poussiéreux, à la limite de l'usure. Mais on s'installe. Et quand la pièce commence, on regarde encore un moment le bord de la rampe que l'obscurité n'a pas gommée, on regarde encore les silhouettes des autres spectateurs, avant de se projeter sur scène, de s'y dissoudre : on est venu pour ça. Pour passer de l'autre côté du miroir. Alors, on accepte tout : l'illusion, les codes, l'artifice et on commence à vivre parce qu'on se fond dans les vies qui se mettent à battre là. Et quand le vieux roi Béranger s'en va au fond de la scène en appeler à son peuple, quand il refuse de mourir, de notre siège étroit dont on a oublié l'inconfort, on voit son pays en ruines, on voit la fissure qui s'élargit et on a pitié de lui.

Mais vous, Philippe, parce que votre métier vous a appris à chercher derrière les secrets, à démonter les mystères, vous ne voyez pas ce pays en ruine, vous ne voyez pas ce vieux despote qui refuse la mort, vous voyez juste un vieil acteur qui vient crier devant un mur de plâtre. Et pour vous, il n'y a pas de foule à haranguer, pas de pays mal en point, il n'y a que le fond du théâtre, et quand depuis la salle, nous voyons le Roi retourner dans sa chambre, vous, parce que vous vous tenez dans les coulisses, parce que vous demeurez dans le ventre de la machine, vous voyez un acteur qui sort entre deux panneaux de carton, qui ne va nulle part, qui s'éponge, qui soupire, qui vous donne à voir sans vergogne tous ses rouages articulés. Et ce n'est plus un Jeu pour vous, c'est un jouet sans magie, sans mystère.

Et à vous qui avez passé des années de votre vie à comprendre votre propre mécanisme, à réorganiser chaque émotion, chaque blessure en pièces bien numérotées, à en observer les roulements, les crans emboîtés pour que tout ça tourne, la machine a fini par livrer tous ses secrets : cœur et âme bien analysés en termes techniques.
Et puis vous êtes allés en écouter d'autres en quête d'identité, d'autres semblables à démonter en mille pièces avant de les remonter comme de savantes mécaniques ou de les reconstruire comme de beaux édifices. Et vous interrogez leurs émotions, leurs souvenirs, leurs peurs pour révéler leur fonctionnement secret. Mais, ce faisant, vous découvrez les marionnettes qu'ils sont – et que nous sommes –, les quelques fils qui font de nous, à grand-peine, des mystères : si semblables tous, si uniformes ! Non, la vie n'est pas pleine de choses surprenantes, comme le disait Blaise Cendrars, la vie se réduit à un minuscule trousseau de clefs que vous tenez à la ceinture et vous pouvez ouvrir n'importe quelles portes, mais elles donnent toutes sur le mur de briques au fond du théâtre ; et l'illusion devient illusoire et pour vous, l'artifice devient artificiel et les codes, vains. Car vous avez soulevé le voile, vous avez choisi la chimie contre l'alchimie, les coulisses contre la salle, l'explication rationnelle contre la fantaisie légère. Alors, un jour, c'est fatal, la vie, vous ne l'aimez plus : vous l'avez tant disséquée que vous la croyez morte. Revenez dans la salle, Philippe. Revenez dans la vie...

***

Démonstration faite, elle s'interrompt. Quelque chose l'angoisse... Et tout à coup, comme un coup de poing lui vient cette évidence ! Et voilà, elle n'a pas su résister, elle a encore fait sa sentencieuse ! Contente de ses trouvailles, emportée dans sa belle comparaison.
Mais lui, dans sa détresse, c'est d'une main tendue dont il a besoin. Lui, il ne demande pas de cours magistral sur le théâtre et compagnie. Lui, il s'écroule à ses pieds dans toute sa fragilité ; lui qui ne lui a montré qu'une facette de sa vie, qui lui aura caché peut-être par pudeur, des chagrins, des échecs, lui qui l'appelle, ne lui demande nulle théorie, il lui dit juste qu'il veut être consolé !
Alors elle déchire cette page inutile – même la citation, elle n'y avait pas échappé ! – et elle laisse parler son cœur. Elle écrit des mots doux, des mots consolants, pleins de tendresse. Elle dit : je suis là. Elle l'appelle : mon ange. Elle lui dit : petit frère. Elle écrit qu'elle est le veilleur sous ses fenêtres. Elle tend ses deux mains pour qu'il y pose son visage. Elle lui dit de s'appuyer sur elle. De se reposer sur elle. Puis elle le prend dans ses bras, le serre contre elle dans une étreinte infiniment douce, car elle sait bien qu'il n'y aura que l'amour pour le relier à la vie. Pour le consoler, enfin.
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Le récit, à travers les lettres de Francesca et Philippe, interroge sur la détresse, le désespoir, le mal-être. Les formulations sont belles, la

Lire la suite
468

Un petit mot pour l'auteur ? 271 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de CHRISTOPHE JOLLIVET
CHRISTOPHE JOLLIVET · il y a
Quel joli texte, joliment écrit, regorgeant de douceur et de vérité. Merci!
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
C'est moi qui vous dis merci, Christophe, pour votre passage et votre sympathique commentaire.
Image de Farida Johnson
Farida Johnson · il y a
Je découvre votre texte et le trouve très beau et très juste. félicitations.
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Merci Farida, c'est très gentil à vous.
Image de Ardores
Ardores · il y a
Un texte très juste, qui dans sa totalité exprime tout à fait certaines de mes pensées. Merci pour ce partage !
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Merci surtout à vous pour cet échange. Je vous souhaite une belle journée.
Image de Patrick Gibon
Patrick Gibon · il y a
bravo, mérité ton prix
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
C'est sympa, à toi, ami poète. Merci et à bientôt.
Image de Patrick Galmel
Patrick Galmel · il y a
Découverte tardive, mais grand plaisir de lecture. Bravo pour ce prix.
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Bravo, Mome !😊😘
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Et tout autant à toi Joëlle ! Merci et belle journée.
Image de Marie Claude Lisée
Marie Claude Lisée · il y a
Félicitations pour ce prix Mome!
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Mille mercis, Marie Claude.
Image de Éric Comines
Éric Comines · il y a
J’ai été longtemps désorienté par le texte et la chute m’a montré un joli chemin. Félicitations pour ce prix
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
C'est vraiment gentil à vous, merci Eric.
Image de Pierre-Hervé Thivoyon
Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Bravo, j'ai ADORÉ ce texte.
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Merci et un grand bravo à vous aussi, Pierre-Hervé.
Image de Phil Bottle
Phil Bottle · il y a
Bravo, Mome, pour cette parfaite réussite!
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
C'est super gentil, merci Phil!

Vous aimerez aussi !