J'ai capturé la lune

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En compétition

Chaque adulte a un enfant qui sommeille dans son coeur. Il faut juste virer le cochon qui ronfle  [+]

Image de Automne 2021
Gamin, le soir, il m'arrivait d'attendre que mes parents s'endorment pour prendre de l'altitude. Leur chambre se trouvait juste en face de la mienne. Je passais plus de temps dans le grenier que dans mon lit. Je rouvrais ma porte une fois qu'ils étaient couchés. Dès que leur lumière s'éteignait, je me mettais en branle. Il y avait des marches à monter et elles craquaient. Je devais faire le moins de bruit possible. Une plume poussée par un vent coulis – plume arrachée au croupion d'un drôle d'oiseau. Papa disait que les solives chantaient sous le chapiteau des étoiles. En gros, que la maison se débarrassait des scories de la journée. Je pouvais donc libérer quelques décibels sans qu'il s'alarme.
Je n'avais pas peur de me déplacer au cœur de la nuit, au contraire. Je m'étais juré de capturer la lune. Je la voyais par la lucarne. Elle me fascinait surtout quand elle était ronde. Papa disait qu'elle était enceinte du soleil, ce à quoi maman répondait que le feu avait engrossé la glace.
Un œil m'observant par le trou d'une serrure ?
J'avais revêtu la peau d'un exhibitionniste qui satisfaisait une voyeuse. Un deal entre nous. Ce qu'elle me donnait en échange ? Le plaisir de la reluquer – et l'exhibitionniste se transformait en voyeur. Elle m'inspirait. Elle était à la fois la muse et le modèle. Je lui avais promis de la dessiner, assis dans le vieux rocking-chair qui hantait le grenier. Il ne se balançait plus, mais j'adorais l'entendre grincer quand j'y posais mes fesses. Je m'y sentais à l'aise parce qu'il avait appartenu au grand-père que je n'avais point connu. La patience était devenue une armure me protégeant de l'ennui. Tant que mes parents étaient dans la maison, il m'était impossible de tirer le portrait de Séléné. C'était tellement grisant de compliquer les choses. Mais si, un soir, il leur prenait l'envie de sortir en amoureux... Raison pour laquelle j'écoutais aux portes. Pour surprendre une conversation débouchant sur la décision de se faire un bon resto en amoureux, sans le petit.
« Et pourquoi tu ne la dessines pas quand elle n'est qu'un croissant ? Ça t'ouvrira l'appétit. À ton âge, il faut prendre des forces si tu veux y aller, plus tard. »
La nuit donne naissance à des voix qui ne vous parlent que dans la tête. Un avantage quand il faut embrasser le silence. Il était possible de réagir par la pensée. Mais, bien souvent, les petites voix sont sourdes.
« Je suis tout le temps dans la lune. Pas besoin de gaspiller du carburant. »

Mes parents disaient de grosses bêtises, parfois. Ils se prenaient pour des poètes – sans doute à tort. Le soleil fait fondre la glace, il ne la change pas en boule de neige suspendue. Je me gardais bien de les contrarier. Ne pas passer pour un rustre, autre chose que le fruit de leurs entrailles. Ils s'étaient rencontrés à une exposition de peinture. Ils avaient décidé que cela leur donnait le droit d'enrober de guimauve les visions de leur fils.
J'ai réussi un beau dessin et je l'ai rangé sur l'étagère la plus haute de la vieille armoire normande. J'avais dû utiliser un tabouret où une toile avait été tissée par une artiste octopode. Il était hors de question que je montre mon chef-d'œuvre à mes parents, qui le trouveraient triste puisque je l'avais délibérément crayonné de noir. Les couleurs ne sont pas amies avec la nuit. Personne ne viendrait le chercher là, pas même un brocanteur. Mais, la vie m'ayant aiguillé sur une autre voie, j'ai complètement zappé ma rencontre, sur le papier, avec la lune.
J'avais pourtant un ami qui enterrait ses soldats de plomb dans le jardin de ses parents, histoire de les retrouver plus tard, quand son crâne serait casqué de neige. Il craignait que ses parents, à son entrée au collège, ne s'autorisent à les jeter à la poubelle dès qu'il aurait le dos tourné.
— Et si tu déménages quand tu seras majeur ?
— Je reviendrai.
— Et si tu oublies ?
— Même avec Alzheimer, je n'oublierai pas.
— C'est quoi, Alzheimer ?
— Une épreuve pour tester la mémoire.
* * *
À ma majorité, je suis entré dans un monde au seuil duquel j'eus du mal à faire le premier pas. J'ai fait la connaissance, à vingt ans, d'une jeune femme chez qui j'ai vécu neuf mois. J'étais devenu son bébé et j'ai profité de la coïncidence pour mettre les voiles. Déçu par cette expérience, j'ai regagné la maison familiale après que papa a fait un AVC. Il était encore relativement jeune et j'ai crié à l'injustice. J'étais heureusement là quand il est parti, en bout de course, incapable de parler, de lire. J'étais là, oui, pour soutenir maman qui le rejoignit trois ans après une accumulation de dépressions.
Un matin, je suis allé la chercher dans sa chambre. J'étais inquiet de ne point l'avoir entendue, comme à son habitude, toquer à ma porte pour me réveiller. C'était le signal que je devais me lever et descendre à la cuisine pour préparer le petit-déjeuner. Elle retournait se coucher, mais l'odeur du café la tenait éveillée et, irrésistible, l'attirait en bas. Elle ne luttait même pas. Son petit manège m'amusait, mais, en même temps, m'inquiétait.
La photo de papa était scotchée au mur, face à la table. Elle sirotait son café, dans lequel elle avait trempé sa tartine de miel, et je voyais ses yeux se remplir de larmes. Elle se ressaisissait lorsqu'elles gouttaient dans son bol en émettant un staccato de pluie.
Ce matin-là, elle était allongée sur son lit, les mains croisées sur sa poitrine, les yeux mi-clos, un étrange sourire se dessinant sur son visage cireux. Elle avait enfin rejoint mon père. Elle était soulagée.
J'avoue avoir été impressionné de devoir vivre seul dans cette grande maison peuplée d'ombres qui jonglaient avec mes souvenirs.
* * * 

Pour me changer les idées, j'allais m'asseoir sur un banc du jardin public. Je n'avais que le boulevard à traverser, et cent mètres à parcourir. Il y avait là-bas un toboggan où, gamin, je paradais devant les filles, en glissant sur le ventre. Ma mère était furax parce que je rentrais, vers midi, la fermeture Éclair de mon blouson bousillée. Et elle engueulait papa qui ne m'avait point assez surveillé. Il discutait avec le gardien qu'il semblait bien connaître. Il refusait toujours de jouer le rôle du vestiaire pendant que je me tapais la piste noire tout schuss. Mais il était tout fier lorsqu'il voyait les filles m'applaudir après une descente digne d'un champion olympique.
Je n'amenais jamais de miettes de pain à donner à manger aux pigeons. Ce n'était pas bon pour leur système digestif, et c'était loin d'être de mon âge. Je laissais cela aux vieilles personnes, tout en leur indiquant, à l'occasion, qu'il fallait plutôt leur donner des grains de maïs. J'avais droit à des haussements d'épaules ponctuées de vilaines grimaces.
Ce jour-là, une femme bizarrement vêtue et d'un âge incertain vint poser ses fesses à l'autre bout du banc. Ses cheveux bleus attiraient l'attention des parents qui accompagnaient leurs gosses. Portait-elle une perruque ? La réponse si le vent se levait soudain ? De profil, elle ressemblait à une statue déracinée par plusieurs rafales successives. Son immobilité était inquiétante. Ses yeux cillaient à peine et ses jambes pédalaient dans le vide alors que le banc n'était pas très haut perché. Était-elle petite ? Je n'avais pas remarqué à quelle altitude culminait son chignon, posé sur sa tête tel un nid d'oiseau. Elle se leva brusquement et, simulant de s'éloigner, revint et saisit ma main gauche.
— Mais... qu'est-ce que vous faites ?
— Je suis médium, votre aura m'a parlé, tout à l'heure, en arrivant.
Elle s'exprimait comme si elle était là depuis plusieurs heures.
— Et elle vous a dit quoi ?
— Que vous êtes triste. Profondément triste.
— Qui n'est pas triste, par les temps qui courent !
Un très bref silence, à peine troublé par des cris d'enfants, au loin.
— Votre ligne de vie est longue, si longue. 
— Je vais mourir vieux, très vieux ? 
— Pas forcément. 
Je me suis étonné d'être entré si facilement dans son jeu.
— Maintenant, chère madame, ce serait bien de me la rendre. Je refuse de vous épouser. 
Elle n'avait même pas esquissé un sourire.
— Votre grand-père, celui que vous n'avez point connu, est entré en contact avec moi. 
— Pardon ? 
— Votre grand-père, oui. Celui qui est mort la veille de votre naissance. Il est revenu pour veiller sur vous. 
— La maison est hantée par le père de ma mère ? 
— Oui, monsieur. Et j'ai un message de sa part.
Ce que je prenais pour une mascarade, et qui commençait à me toucher, devenait un numéro de charlatan. Comment était-elle au courant de toute cette histoire ? Un ami m'avait-il fait une blague ? Elle serait de mauvais goût et il n'aurait pas demandé à une mémé d'être sa complice.
Avait-elle lu le testament de papy ? Était-ce une notaire à la retraite qui avait mal tourné ?
Je divaguais presque autant qu'elle.
— Un message qu'il vient de vous transmettre, là, maintenant ? Il est donc ici, dans le jardin public ? Ne me dites pas qu'il me suit partout et a compris, en vous voyant, que vous étiez médium ?
— C'est en partie vrai.
— Mais vous faisiez quoi, dans ce jardin public ?
— Une force irrésistible m'y a attiré.
Je me refusai à continuer d'entrer dans les détails.
— Et c'est quoi, ce message ? Je vous écoute.
Malgré l'émotion suscitée à l'évocation du grand-père que je n'avais point connu, j'étais pressé d'en finir. Je commençais à en avoir marre de son cinéma qui, pourtant, tenait la route. Je n'avais jamais cru aux balivernes de ces bons à rien qui utilisaient la crédulité de certaines personnes pour se constituer un revenu facilement gagné.
Rien ne se passait comme dans les films. Le fantôme de papy ne s'était jamais manifesté, hormis quelques ombres qui se mettaient en orbite autour du lustre de ma chambre, et auxquelles j'étais habitué.
Je me suis alors souvenu de quelques frissons qui m'avaient visité au cœur de l'été tandis que tout le monde se calfeutrait derrière les volets fermés. Je m'étais dit qu'il n'y avait pas de saison pour avoir de la fièvre.
* * * 

— Votre grand-père veille sur vous, oui. Et je dois vous révéler un secret. Il pense que vous allez être surpris, que ça vous remettra sur de bons rails. 
— Mais je n'ai pas déraillé... 
— Il dit que vous êtes passé à côté d'une grande carrière. 
— Il en sait des choses, papy ! 
— Vous allez comprendre. Quelque chose vous attend dans la vieille armoire normande. Elle est au grenier, n'est-ce pas ? Il a si peur que vous fassiez venir un brocanteur. Il serait obligé d'intervenir. 
— Intervenir ? 
— De se montrer sous son apparence de fantôme. 
— Pour me faire peur ? 
— Non, pour chasser le brocanteur. Il dit que deux portes qui s'ouvrent toutes seules, ça fait peur au plus courageux des hommes. 
Je me suis retenu de pouffer. La messagère n'a pas dit un mot de plus. Elle a quitté le jardin public, suivie de son ombre que je trouvai longue, très longue.

J'ai regardé ma montre : plus de deux heures avaient passé. J'aurais misé sur vingt minutes. Je venais d'apprendre que j'étais passé à côté d'une grande carrière. Mais une grande carrière de quoi ?
Gamin, je n'avais jamais fantasmé sur un métier en particulier, comme d'autres veulent devenir musiciens ou architectes. Les dons m'avaient méchamment boycotté et, à l'école, je n'avais jamais été une lumière. Je n'étais ni beau ni intelligent, encore moins cultivé. J'étais né pour mourir, avec rien entre les deux.
Cette vieille dame aux cheveux bleus avait semé le trouble dans mon esprit. J'étais partagé entre enfermer son souvenir dans une malle cadenassée et y croire juste un petit peu pour espérer. Il ne me coûtait rien d'aller jeter un œil dans la vieille armoire normande. J'avais tellement peu l'habitude de monter au grenier sans faire attention au bruit de mes pas sur les marches qui craquaient comme des vieux os. Et il y avait le rocking-chair où papy se balançait, la pipe au bec. Mon instinct me rappelait mes séances de dessin « à l'abri des agitations d'adultes ». Mes parents ne me manquaient pas, non, ils étaient juste les acteurs d'une pièce jouée quotidiennement, jusqu'à ma majorité. La famille, c'est du théâtre à domicile, sans avoir à payer les comédiens.
Je ne suis pas sûr que papy, s'il m'avait connu, eût apprécié mon raisonnement. Lui qui m'avait aimé sans me connaître... si je devais me fier aux délires de...
Une fois à la maison, j'ai refermé la porte machinalement et pris la direction de l'escalier, au bout du couloir. Je n'ai pas souvenance d'avoir entendu craquer les marches. En revanche, la porte du grenier a méchamment grincé en s'ouvrant. La lucarne, transformée en loupe par le roi soleil, risquait de mettre le feu, mais peu importait puisque je ne comptais rien vendre, même pas la maison.
Les deux battants de l'armoire se sont dégondés quand j'ai voulu les entrebâiller. Était-ce un signe ? Un signe de quoi ?
Il n'y avait rien dans le vieux meuble. Que des étagères bouffées par les termites. Et il y avait celle qui dominait toutes les autres au point d'être inaccessible sans se dresser sur la pointe des pieds. Je m'exécutai et tâtonnai à l'aveuglette.
J'en ai ramené une feuille de papier couverte de poussière. J'ai dû la nettoyer du tranchant de la main. Un dessin m'est apparu, en noir et blanc. Une pleine lune vue par la lucarne. Mon cœur a cessé de battre avant d'accélérer la cadence tel un cheval de course ralenti par un saut d'obstacle.
Ma mémoire s'est déchirée afin de laisser entrer la lumière, et je suis allé m'asseoir sur l'antique fauteuil à bascule pour y pleurer, tenant la feuille de papier contre ma poitrine et la berçant comme une femme avec son bébé.
Je me suis balancé, balancé, balancé comme si...
Comme si le rocking-chair avait l'âge de mes artères et non celui de mon grand-père.
* * *

Ma décision était prise. J'allais vendre les vieux meubles, totems du grenier. Je pouvais en tirer un bon prix. Rien n'est à négliger. J'attendais la visite d'un brocanteur pour un devis.
Moult rêves avaient repeuplé mes nuits depuis ma rencontre avec cette vieille dame dans le jardin public. Elle y était la principale protagoniste. Je la noyais dans un torrent d'hypothèses, plus farfelues les unes que les autres, dont une émergeait, au réveil. Elle était la messagère de papy. Elle l'avait connu de son vivant et il l'avait chargée de veiller sur moi. Mais pourquoi avait-elle inventé cette histoire abracadabrantesque ?
Et puis...
Quelque chose clochait. Comment papy savait-il que j'avais fait ce dessin puisqu'il était décédé six ans plus tôt ? Et elle-même ne pouvait que l'ignorer. Elle n'était qu'une étrangère à la famille.
Lorsque le brocanteur s'est pointé à la maison, je m'attendis à un phénomène paranormal destiné à le renvoyer à ses chères études. Mais il ne s'est rien passé. Une routine de brocanteur déclarant à un client qu'il n'y avait rien de valeur dans ce grenier, et que seul un bon feu de jardin pouvait m'en débarrasser.
Je dois avouer que j'ai été très déçu. Une fois de plus, la vie ne me faisait aucun cadeau.
Le jour de l'autodafé, les flammes ont dansé au rythme des crépitements et j'ai cru voir apparaître, au sommet de la plus haute d'entre elles, la lune, ronde et rousse.

Cette histoire m'a au moins aidé à garder le moral. Maintenant, chaque fois que je me rends dans le jardin public, je cherche la vieille dame aux cheveux bleus. Ensuite seulement, je me mets à dessiner les pigeons en train de picorer les grains de maïs que je leur ai lancés à la manière d'un semeur.
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