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Le jour n'est pas encore levé.
L'aube me trouvera à ma table, couchant les derniers mots de cette lettre.
Tout est silencieux. Le silence dans lequel je vis depuis tant d'années.
Mon fils Jérémy va bientôt sortir de sa chambre. À six heures précises, c'est un homme de rituels.
Ce matin, je ne le rejoindrai pas pour partager un café sans paroles, le craquement des bûches ponctuant le vide.

Paul, mon mari, son père, dort encore.
D'habitude, je monte vers dix heures lui apporter son plateau, où la tasse de chocolat tente d'adoucir la tristesse des innombrables médicaments. Puis avec Mathilde, nous l'asseyons devant la fenêtre et il y restera jusqu'au soir. Il aime regarder les arbres se tordre sous le vent irlandais, le vert de la lande le plus souvent brouillé par la pluie. Parfois, je lui lis quelques pages de son roman préféré de Tolstoï, Résurrection. Il est si épais qu'il aurait pu nous occuper une année. Il ne se plaint jamais de cette immobilité imposée, de ce rétrécissement de sa vie. Il détourne parfois son regard de la fenêtre pour me regarder avec un sourire si doux, si résigné que je baisse la tête pour lui dérober l'humidité de mes yeux.

Cela fait maintenant dix ans que nous vivons tous les trois ainsi, isolés dans cette vieille demeure qui craque de partout, la maison de mes grands-parents. Seule Mathilde, qui me donne un coup de main, nous amène quelques bruits du monde.
Le temps s'est condensé, les paroles se sont taries, nous vivons avec le minimum de gestes. Peut-être, survivons-nous simplement.

Tout avait bien commencé pourtant... Une enfance banale dans la banlieue de Dublin, une scolarité honorable, un travail de fonctionnaire dans les bureaux de l'armée. C'est là que j'ai rencontré Paul, militaire de carrière. Notre vie aurait dû se dérouler comme celle de nos voisins, celles de nos amis, doucement ennuyeuse et prévisible.

Je sais exactement quand tout a dérapé.
Notre fils avait treize ans. C'était un garçon réservé, secret, mais toujours aimable et obéissant.
Ce matin-là, il partait pour l'école et comme d'habitude, était douché, habillé de son uniforme impeccable et prêt à prendre le bus, avec ses dix minutes d'avance usuelles. Toujours ponctuel, toujours parfait.
Beaucoup de mères aimeraient avoir un fils pareil, me suis-je dit en le contemplant ce matin-là. Cependant quelque chose clochait, je ne savais pas quoi ; cette pensée me quitta dès que je lavai la vaisselle du petit déjeuner.
Lorsqu'il rentra le soir et que je rangeai sa boîte de goûter qu'il emmenait tous les matins, je compris ce qui m'avait étonnée : il n'avait pris qu'un croissant alors que d'habitude, il en prenait toujours deux. Jérémy ne changeait jamais aucune de ses habitudes, même les plus infimes. Quand je lui en demandais la raison, il me répondit, d'un ton neutre : « Un seul me suffit maintenant. »
J'oubliais très vite cet évènement mineur.

Quelques jours plus tard, je fus convoquée par le proviseur de son collège. Très alarmée, car Jérémy était un excellent élève, je m'assis anxieusement face à lui.
Sans me regarder, en triturant ses lunettes, il me dit :
— Madame Delvaux, je vais être direct. Un de nos élèves, Pierre Fabre, est mort aujourd'hui des suites d'une chute dans l'escalier du collège, survenue mardi dernier... On ne sait pas comment cela s'est produit. Seul votre fils était avec lui, ce matin-là, ils étaient tous les deux en retard. Notez que c'était usuel pour Pierre, pas pour Jérémy. J'ai interrogé votre fils, relayé ensuite par une policière, mais il n'a pas fourni le moindre élément d'explication. Que vous a-t-il dit à ce sujet ? 

Ma tête menaçait d'exploser, Jérémy ne m'avait rien dit, je ne comprenais rien.
— Saviez-vous que votre fils était harcelé ? me demanda-t-il encore
Stupéfaite, je hochais négativement de la tête, incapable de parler.
— L'affaire a été classée sans suite, reprit-il, mais lors de l'enquête, les élèves ont témoigné que Pierre harcelait Jérémy depuis la rentrée.

« Deux croissants depuis la rentrée », cette phrase stupide tournait en boucle dans mon esprit.

Je rentrai sans savoir comment. Je savais que je ne parlerais pas à Jérémy. La réserve de mon fils, sa parfaite adaptation, sa rigidité excessive m'apparaissaient sous un jour totalement nouveau et effrayant.
Je n'en parlai pas à mon mari non plus. Des pensées tellement inconvenantes pour une mère m'avaient envahi. Elles étaient absolument indicibles et je les refoulai.

Jusqu'à l'accident. Cette fois, je dus regarder la réalité en face. Elle me brûla jusqu'à l'âme.
C'était le lendemain du dix-huitième anniversaire de Jérémy que nous avions célébré seulement tous les trois, car mon fils n'avait pas d'amis.
Le lendemain matin, Paul le prit entre quatre yeux pour le sommer de chercher du travail et de prendre son indépendance. En effet, Jérémy avait décidé, contre notre avis, de ne pas poursuivre ses études et passait ses jours sur son ordinateur, enfermé dans sa chambre, dont il sortait à grande peine pour les repas.
Jérémy n'avait rien répondu à son père et était sorti de la maison, en fermant calmement la porte.
Le soir même, en rentrant de mon travail, je trouvai Paul, inanimé au pied de l'escalier. Sa colonne vertébrale brisée le condamnait à ne plus jamais quitter son fauteuil.
Paul m'affirma qu'il avait trébuché puis dévalé les marches, il ne se rappelait plus très bien, le choc lui avait brouillé l'esprit.
Jérémy ne sortit même pas de sa chambre à l'arrivée de l'ambulance, il ne nous accompagna pas à l'hôpital.
Notre assurance refusant de prendre en charge l'invalidité de Paul, je décidai de déménager dans notre maison de campagne, léguée par mes grands-parents et de reprendre un poste d'enseignante à distance. Jérémy nous a suivis, il a passé ces dix années avec nous.
J'ai renoncé à trouver des réponses. Nous vivons avec le minimum d'échanges, chacun enfermé dans son monde.
Je ne connais pas celui de mon fils.

Je termine cette lettre.
Ma décision a été longuement mûrie. J'ai réglé tous les détails matériels pour que mes deux hommes puissent continuer à vivre comme aujourd'hui.
Je vais disparaître sans bruit, un glissement, un rond dans l'eau et le lac, lisse à nouveau.
Ce sera ma dernière lâcheté.
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Doria Lescure · il y a
Des personnages denses, une atmosphère glaçante et un sujet particulièrement bien porté dans cette narration impeccable et prenante. Chère Isabelle , voici mon soutien à cette nouvelle très bien construite.
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Choubi Doux · il y a
C'est glaçant et sombre comme le fond du lac et la barque qui nous y amène est de belle facture. :)
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Isabelle Levy · il y a
Très joli commentaire, Choubi, merci beaucoup !
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Gali Nette · il y a
Noir, triste, mais agréable à lire !
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Dominique Gil · il y a
Vous avez su décrire à merveille la noirceur de cette histoire tout en y glissant une tendre émotion. Pas simple ..vraiment bravo !
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Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup Dominique pour votre commentaire qui me fait plaisir!
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Patrick Peronne · il y a
Un enfant, ce monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets, aurait dit Sartre. Une bonne lecture. Merci.
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Isabelle Levy · il y a
Merci à vous Patrick!
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Daisy Reuse · il y a
Un récit poignant sur l'indicible douleur qui broie jusqu'à la seule issue possible...
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coquelicot Coquelicot · il y a
Absolument noir et terrifiant, mais diablement bien raconté et actuel !
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Herrla Alegria · il y a
Va droit à l'essentiel. Effectivement plein de non-dits à plusieurs niveaux! Bravo!
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Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup Herria!
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Pat Vermelho · il y a
Un récit d'une sombre noirceur qui fait froid dans le dos. Quand le sort s'acharne, la vie dévisse parrfois. Un régla à lire, bien sûr. A voté.
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Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup Pat, pour votre soutien!
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Marie Van Marle · il y a
Ouh, c'est du lourd ! Histoire et ambiance sans une nuance d'espoir. Quelque chose qui fait penser à "Psychose" dans ce huis clos, ou à un Simenon sans Maigret. Votre écriture très sobre, comme détachée des horribles événements relatés, rend l'atmosphère encore plus oppressante et sans issue.
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Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup , Marie pour votre lecture et votre commentaire détaillé.

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