Ils frappaient des peaux tendues

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À mon père A ceux et celles qui ont adouci son absence Du jour où la Terre a perdu de son étrangeté

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Je les entendais de loin, avant qu'ils ne pénètrent dans la ville. Au début, ça ressemblait au crépitement de la pluie sur des toits de zinc. Il s'y mêlait des coups sourds et rythmés de tonnerre sur un rythme envoûtant : bam bam bam... Ils arrivaient aux remparts quand le soir était descendu. Les sons se faisaient plus distincts, les trompes discordantes et le rythme des percussions obsédant, grave et profond. Ils remontaient ma rue à la nuit noire, marquaient un temps sur la place, devant notre maison, puis s'éloignaient. Le bruit s'atténuait progressivement, me laissant dans une trouble sensation de bien-être, au creux de laquelle je m'endormais confiant.
Cela faisait des semaines. Je guettais avec fébrilité l'apparition de cet étrange tintamarre : c'était une pulsion battante, venue du fond de la terre ou du ciel, venue du fond des âges et des mondes et qui résonnait en moi. Au début, je les écoutais de mon lit, sans oser me lever et regarder par les persiennes.
Un soir, je m'enhardis. Je me levai sans bruit et osai les regarder à travers les volets mi-clos : ils étaient nombreux, des centaines, de tous âges et nus. Ils frappaient sur des peaux tendues, soufflaient dans d'étranges trompes et de leurs bouches sortait un souffle modulé, une respiration inhumaine rythmée par un battement ternaire semblable à celui d'un cœur gigantesque. Bam bam bam...
Emerveillé, j'entrouvris les volets. Attirés par la lueur, des regards se portèrent sur moi et la frappe se fit plus intense, plus rapide comme si elle m'était destinée. Puis lentement, ils s'éloignèrent dans l'ombre basse des faubourgs.
Plusieurs soirs, je les regardai ainsi. Je sentais un sentiment grandir en moi, un besoin de battre avec eux et comme eux.
Une nuit enfin, j'ouvris la fenêtre et me hissai sur le rebord. La pulsion sauvage et intemporelle frappée par des centaines de tambours ancestraux remontait la rue. Le souffle des trompes emplissait ma tête. Ils s'arrêtèrent comme d'habitude devant notre maison. Je compris alors que cette musique étrange et cosmique était pour moi et moi seul. Je ne pus résister, j'arrachai les tubes du respirateur, me débarrassai de mon pyjama et sautai dans la rue pour les retrouver. Ils me donnèrent une peau tendue que je sus instinctivement frapper et je partis avec eux. Bam bam bam. Là-bas, d'où ils venaient...

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