Hiver, Paris

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Écrivaine à temps partiel qui partage un peu de ses modestes créations par ici ! Certains textes ont été écrits sur d'anciens blogs que je tenais et republiés ici par la suite.

Image de Grand Prix - Hiver 2018
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Il faisait très froid ce matin là quand nous quittâmes notre petit appartement glacial de l’impasse Barrier. En ce samedi matin de novembre, Maman avait décidé qu’il était temps de me racheter un nouveau manteau pour affronter l’hiver qui depuis quelques jours semblait s’être définitivement installé. La gabardine que je portais montrait quelques signes de fatigue. Le tissu était troué par endroits et les manches semblaient trop courtes, le tout me donnant des allures de Gavroche que mon père désapprouvait avec ferveur.

Nous marchions d’un pas sûr et décidé en direction de chez monsieur Barbier quand quelque chose attira mon attention, dans la vitrine d’une boutique à la devanture décrépie que je n’avais jusqu’alors jamais remarquée. Je lâchai la main de ma mère pour aller voir de plus près l’objet de ma distraction soudaine.

Posée négligemment sur une pile de livres anciens se trouvait une estampe de belle facture, représentant une femme nue qui s’essuyait, sans doute après avoir pris un bain. Ses cheveux noirs ébène étaient rassemblés en un chignon imposant. Sa petite bouche couverte d’un rouge flamboyant et ses joues légèrement rosées lui donnaient un air des plus charmants et tranchaient avec son teint de porcelaine. Ses yeux délicats semblaient regarder ailleurs. Derrière elle était posé un tissu bleu bordé de rouge avec quelques imprimés fleuris. Était-ce son vêtement ou une simple couverture ? Je n’aurais pu le dire avec certitude. Toujours est-il que cette oeuvre trônant là au milieu de ces vieux ouvrages avait quelque chose de rafraîchissant et d’une beauté simple, sans fioriture.

Une main agrippant violemment mon épaule me sortit de ma contemplation sans ménagement. Maman se tenait là derrière moi... La colère se lisait dans ses yeux. Elle me jeta un regard froid et accusateur. Mais elle ne dit mot. Elle me prit à nouveau la main et la serra si fort que j’en aurais presque pleuré si je n’avais pas eu davantage peur de me faire corriger...

Je ne compris pas tout de suite ce qui avait pu déclencher sa fureur. Quel crime avais-je donc commis ? Certes j’avais quitté sa main protectrice, poussé par une curiosité bien innocente, mais méritais-je ensuite un tel courroux et le mépris que je dus subir le reste de la journée ?

Bien des années plus tard, ayant rencontré de nouveau cette même lithographie dans le salon d’un ami, cette journée me revint à l’esprit avec fulgurance. Amusé, je pris alors conscience de ce qui avait mis ma mère hors d’elle. Femme prude, respectueuse des bonnes mœurs et aisément choquée dès que la bienséance était mise à mal, elle n’avait pu supporter la vue de cette Geisha après son bain. Le sein offert à la vue de tous et que je n’avais pas particulièrement remarqué à l’époque avait dû l’achever, littéralement.

Taquin, je ne pus m’empêcher d’échafauder quelques plans afin de rappeler à son bon souvenir la vision de cette femme japonaise dans son plus simple appareil. C’est ainsi que pour son anniversaire, je lui offris le cadeau le plus inattendu et le plus provoquant qu’elle n’ait jamais eu. Le regard qu’elle m’envoya alors qu’elle ouvrait son paquet fut d’abord celui de cette dame offusquée d’il y a trente ans puis il devint soudain beaucoup plus tendre et complice, elle seule pouvant comprendre ce qui nous liait tous les deux à cette oeuvre et cette poitrine offerte.



(texte librement inspiré de « Hiver, Paris » , photographie d'Edouard Boubat, et de « Geisha, après un bain » de Hirano Hakuho)

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