Histoire de boîtes

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À l'âge de neuf ans, on m'a demandé à l'école ma première rédaction - le déclic !

Image de 72h - 2021
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Ça y est, c'est décidé. C'est pour aujourd'hui. Aujourd'hui, se dit-il — et il en frissonne ! — il va la demander en mariage.
Tout seul devant son miroir de salle de bain, Jacques se trouve plutôt fringant, pour un cinquantenaire. À peine quelques ridules au coin des yeux — il pense que ça donne du caractère à son regard. Certes,... il a une légère, légère bedaine... mais si on appelle cela des poignées d'amour, c'est bien que ce côté "nounours" plaît encore aux dames.
Ding ! La sonnerie du micro-onde, au loin dans la cuisine, le fait sursauter. Il observe une dernière fois son reflet, décide de se donner un ultime coup de peigne... puis fait tomber l'instrument en voulant le ranger. Il se baisse en maugréant un peu, ramasse l'objet, manque rester bloqué dans cette position..., mais parvient à se déplier et range le peigne.
Diantre, pourvu que ses vertèbres ne lui jouent pas de mauvais tour tout à l'heure, lorsqu'il aura un genou à terre !
Avant de sortir il jette un regard tendre au cadeau qu'il Lui destine, posé en évidence près du miroir : un mignon petit cube rouge qui lui vient du fond des âges. Sa face supérieure au vernis un peu fané par le temps arbore en arabesques encore dorées le nom d'une bijouterie : Pandora. La grand-mère de Jacques lui a légué ce bijou après 80 ans de fidélité à son mari. Il ne peut l'offrir qu'à un amour de cette envergure !
Pour la dernière fois avant le moment fatidique, il l'ouvre, dévoilant une bague en or sertie d'un délicat diamant, dans un nid de velours un peu râpé. Il L'imagine, tout à l'heure, fondant devant le magnifique anneau, et il sourit.
Penser à Elle lui fait oublier ses vieux os et c'est assez guilleret qu'il referme le coffret et se dirige vers la cuisine. Il ouvre le micro-onde, qui exhale un nuage de vapeur au parfum de viande en sauce — la conserve de raviolis qu'il a vidée là, dans une assiette creuse quelques instants plus tôt.
Armé de ses maniques, il la sort avec précautions, se laisse quand même surprendre par la chaleur, se précipite vers la table de la cuisine... il trébuche sur un jouet oublié par son neveu, qu'il a gardé l'autre jour. Le cylindre en carton couleur pie va rouler dans un coin en se fendant d'un long "meuuuh" indigné, Jacques peste, déséquilibré, et de justesse lâche son assiette sur la table.
Jacques pousse un profond soupir de soulagement. Le pin verni se retrouve moucheté de sauce tomate, mais c'est un moindre mal. Ce n'est vraiment pas le jour pour finir aux urgences.
Cette maladresse, elle l'a toujours suivi dans la vie, se dit-il en allant au salon chercher de quoi mettre un peu de musique pour accompagner son repas.
Il s'assoit à table, pose entre deux confettis de tomate la petite danseuse en cire qu'il aime tant, saisit la minuscule manivelle fichée dans son socle en bois et il tourne, il tourne... assez longtemps, espère-t-il, pour que la musique lui tienne compagnie jusqu'au dessert.
Il entame son plat, distrait par les tourbillons de la petite danseuse.
Elle lui rappelle la jeune femme qu'il rêve d'épouser : c'est sur la piste de danse d'un nightclub qu'ils se sont rencontrés, lors de la fête de fin d'année de leur entreprise.
Il se souvient très bien de cette soirée à laquelle il s'était traîné à reculons. Il n'était proche d'aucun de ses collègues, qu'il percevait comme un troupeau de trentenaires imbus d'eux-mêmes. On peut dire ce qu'on veut, pour lui, les différences d'âge ne sont parfois pas surmontables.
Tout endimanché, il s'était faufilé jusqu'à une table haute avec vue sur la piste de danse, et avait laissé la soirée s'écouler bruyamment autour de lui, avec sa fumée d'ambiance et ses odeurs pénibles. Un bon tiers de son cocktail ayant atterri sur le sol poisseux lors d'une collision avec un danseur, sur le trajet comptoir-table, il eut tôt fait de terminer sa boisson et ne s'en sentit que plus mal à l'aise. Pas facile de rester serein en étant tout seul à une table.
Il considérait la question d'aller, ou non, se resservir, au risque de perdre son perchoir, quand il l'avait remarquée, Elle, en grande conversation avec une autre jeune femme. Il l'avait croisée quelques fois au bureau, sans plus. Il ne savait pas pourquoi, mais ce soir-là...
Était-ce la corolle de sa robe longue qui virevoltait autour de ses chevilles ? Le liseré de khôl qui ajoutait au mystère de son regard brun ? Ou ses traits tellement plus détendus qu'au bureau, et son sourire, mignon et espiègle tandis que, échangeant des cachotteries avec son amie, elle le regardait ?
Elle le regardait.
D'abord il peina à y croire, et finalement dut se rendre à l'évidence : elle le regardait.
Après une dernière hésitation il se leva, avança vers la piste de danse — bouscula quelqu'un, s'excusa — et finit par la rejoindre. Entre temps son amie s'était opportunément volatilisée, et il se retrouva seul avec Elle, à danser. Enfin, elle dansait, elle riait, et il tâchait de suivre...
Au bout de la nuit, il proposa de la raccompagner, mais elle déclina l'offre avec une gracieuse pirouette verbale : elle préférait rentrer avec son amie.
Normal, s'était-il dit, c'est un peu tôt, et puis je dois avoir l'âge de son père !
Mais depuis, au travail, lorsqu'ils se croisaient, ils se saluaient. Parfois, ils échangeaient même quelques mots pour tromper la lenteur de la file d'attente, à la cafétéria.
Elle souriait, beaucoup.
Parfois elle lui souriait, à lui, en douce, alors qu'elle discutait avec l'un ou l'autre de ses collègues...
De fil en aiguille, il était tombé amoureux.
Et aujourd'hui, quasi certain de son coup, il allait concrétiser cet amour !


L'assiette de pâtes est évacuée, la musique s'est tue, Jacques gobe un yaourt en guise de dessert et se relève. Un dernier tour à la salle de bain pour prendre le bijou... et c'est l'heure. Nous sommes samedi et il sait que le samedi, vers 15h, elle rentre de son cours de piano.
Glissant le coffret dans sa poche, il voit déjà la splendide bague au doigt de la jeune femme qu'il aime, et il en oublie toute crainte.
Jacques sort de chez lui, saute dans sa voiture, démarre — la pédale d'embrayage résiste, le levier de vitesse craque,... il serait temps d'investir dans une automatique. Il s'extirpe enfin du parking et roule, sans autre anicroche, jusqu'au domicile de la jeune femme.
Il trouve même une place dans sa rue, à deux pas de son immeuble ; les anges sont avec lui !
Quelques instants plus tard — pas assez longtemps pour commencer à tergiverser, ou s'inquiéter qu'elle puisse dire non — il la voit, à une centaine de mètres, tourner au coin de la rue...
Elle est encore avec la même amie, mais qu'importe, il est déterminé.
Elle ralentit en le remarquant. La conversation qui animait ses lèvres semble mourir doucement. Elle fronce les sourcils et incline légèrement la tête, interloquée. Elle est juste là, à quelques mètres de lui...
Il plonge la main dans sa poche, et avance. Quelques pas suffisent. Jacques exhibe le petit coffret rouge, pose un genou à terre — ses articulations craquent — puis, l'étui ouvert, il lève les yeux vers Elle...
— Veux-tu m'épouser ? s'entend-t-il demander malgré son cœur qui tambourine.
Elle recule d'un pas, sa bouche s'arrondit de surprise. Puis elle échange un regard avec son amie... et rit, rit à gorge déployée, comme jamais elle n'avait ri devant lui !
D'abord il ne comprend pas. Il attendait un oui, peut-être une poignée de larmes, une réponse en tout cas...
Il la regarde rire à n'en plus pouvoir, rire à en pleurer avec son amie, et il comprend soudain...
Tout ce temps, tous ces jours, ce n'était pas avec lui qu'elle riait, mais bel et bien de lui.
Il se relève, confus — son genou craque — et vite, vite il s'échappe vers sa voiture, et enfouit l'étui indésirable dans le compartiment côté passager.
Tellement ébahi qu'il en oublie d'être triste, il laisse échapper à voix haute :
— Ça alors, elle m'a bien mis en boîte !
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