Haro sur la femme trop libre !

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" Ecrire, c'est une respiration " (Julien Green) " Ecrire, c'est se taire. C'est hurler sans bruit." ( Marguerite Duras) " C'est écrire qui est le véritable plaisir, être lu n'est qu'un ... [+]

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La gifle claqua avant que le gamin ait pu s'esquiver.
 Tu l'sais ! Faut pas t'approcher d'chez la Mariette ! Cette femme, c'est l'diable en personne...
Mue à la fois par la peur et la colère, Jacquotte avait parlé si fort que la dénommée Mariette, apparaissant derrière une clôture, hurla à son tour :
— T'as raison, garde ta nichée dans ton trou à rats ou j'les transforme tous en pourceaux !
Menace qu'elle ponctua d'un rire hystérique.
Témoin de la querelle, Paulin, le mari de Jacquotte, s'était avancé :
— Sale catin ! On sait qu't'en es capable, t'as bien tué l'pauvre Germain !
— Germain, c'était mon mari. Pourquoi que j'l'aurais tué ? Depuis qu'j'suis veuve, j'ai deux fois plus de besogne !
— Tu lui as jeté un sort ! J'ai entendu !
— Des âneries ! C'est pas l'premier bûcheron écrasé par un arbre !
Jacquotte intervint, prenant son époux par le bras :
— Viens, Paulin, vaut mieux l'ignorer.
Tous deux redescendirent la pente herbeuse de la colline vers leur masure où ils s'entassaient à cinq. La Mariette les regarda s'éloigner, un sourire ironique aux lèvres, puis se dirigea vers sa ferme qui dominait le hameau de la Neuville.
Elle en avait bénéficié à la mort de son époux, lui-même héritier de ses parents et aïeux. Fils aîné de six garçons dont trois avaient essaimé ici ou là, noyés parmi la soldatesque de la guerre de Trente Ans, il avait pu échapper au sergent recruteur. Les deux autres, des bessons plus jeunes, étaient subitement décédés d'un mal inexplicable peu après les noces de Germain et de Mariette.
C'est ce double drame qui avait fait naître la rumeur.
« Deux gars de quinze ans qui meurent ensemble, c'est pas normal. La Mariette, sa mère, elle connaissait les herbes qui guérissent et celles qui font mourir... Elle lui a transmis l' pouvoir. »
Tous lorgnaient la ferme qui les dominait, qu'ils enviaient et dont profitait cette diablesse qui, à elle seule abattait autant de travail qu'un homme. Elle était partout, au petit jour, on la voyait se faufiler sous les taillis pour récupérer le lièvre pris à ses pièges ou cueillir des simples du côté des Noirs Colas. Dans la journée, elle vaquait du potager à la basse-cour, du champ des Grandes Ombres à la forêt où elle maniait la serpe et la cognée aussi bien que les hommes des bois, et cela, aucun d'eux ne le supportait. 
— Y a l'Adam qui lui donne un coup de main, objecta Jacquotte, il a bien passé cinquante printemps, ce vieux qu'elle a ramassé un jour d'hiver, qui sort d'on ne sait où, un Romanichel... qu'attire le mauvais œil...
— Vieux, mais encore vert, qu'elle a dit la Fanchon... Elle les a vus faire la bête à deux dos plus d'une fois, et sans se cacher ! C'est-y un comportement chrétien, ça 
 
Un bavardage que le couple ressassait jour après jour. La Mariette, tous deux la connaissaient depuis l'enfance, elle habitait alors avec sa mère « La Hulotte », disait-on, car elle ne se déplaçait qu'au soleil couché. On se méfiait déjà d'elle, de son savoir des herbes, des propos qu'elle murmurait à votre passage. Mariette l'accompagnait partout. Elles se terraient toutes deux, sans mari et sans père, dans un taudis fait de bric et de broc, au plus profond de la sapinière, s'écartant volontairement de tout contact avec les villageois. Une existence différente de la leur qui suffisait à proscrire les deux ribaudes. Alors, quand le Germain avait marié la jeune, tout le monde en était resté ébahi.
« Ensorcelé par une moins-que-rien ! Son père aurait encore été d'ce monde, il en aurait pas voulu d'ce mariage ! »
Mais le curé avait vu en cette union un retour de Mariette à des mœurs plus évoluées. 
— L'curé, il a été bien naïf, la Mariette, la noce expédiée, elle a plus jamais r'mis les pieds à l'église !
C'est Fanchon qui parle, une des pires commères du village, toujours à épier les uns et les autres. Sa voisine, Coline, une personne posée, sait que la mégère peut être dangereuse. Il y a peu, une femme a été brûlée vive non loin de là, une matrone qui aidait aux accouchements. Le malheur a voulu qu'à trois reprises, les bébés qu'elle s'efforçait de mettre au monde, soient morts nés. On eut tôt fait de déclarer l'accoucheuse suspecte. Vouée à la vindicte populaire et sans le moindre jugement, on l'a accusée de pratiques démoniaques, puis la rumeur a enflé et des cris d'épouvante, des envies de vengeance ont retenti. La peur s'est mêlée de superstition. « Sorcière, sorcière ! » La folie s'est emparée du bourg et la pauvre a été lynchée avant d'être jetée aux flammes d'un bûcher.
Coline réprouve ces horreurs, elle laisse entendre que le plus grand tort de Mariette, c'est son fichu caractère.  
— Un fichu caractère, ça fait pas mourir les gens ! persifle la Fanchon. Dans son entourage, il y a trois morts, des gars solides et c'est cette gueuse qui a profité de leurs biens !
La sage Coline n'ose pas répliquer que la mort est souvent inattendue, que le propre mari de Fanchon a été emporté par une vilaine fièvre. Mais la teigne a besoin de salir plus encore cette débauchée de Mariette :
— Et pis, on l'a vue grosse plusieurs fois... et elle a jamais enfanté... elle les a fait passer ! Le pire des péchés !... 
À ces mots, Coline s'est signée et éloignée, prétextant une tâche.
Elle sait que la vipère a multiplié les racontars et parlé au curé. C'est un brave homme qui s'efforce de suivre les principes du Pape Clément VIII et de son prédécesseur violemment opposés à la chasse aux sorcières. L'Église, hélas ! dans sa majorité, soutient les inquisiteurs et les procès en sorcellerie.
Bien qu'outré par les révélations de Fanchon, le Père Martin veut protéger toutes ses ouailles. Il ne faudrait pas que des paroles malfaisantes mettent le feu aux poudres. La moisson est mauvaise, les paysans, en colère : la disette ne les épargnera pas au cours de l'hiver... Et la rage ne demande qu'à exploser...  
Le lendemain, Coline a vu l'homme d'Église grimper la pente raide. Il veut ramener la brebis égarée à la raison, a-t-elle deviné... Mais quelques heures plus tard, elle a entendu la Fanchon hurler à tout va :
« La Mariette, elle a pas laissé entrer m'sieur le curé ! Elle lui a dit des choses qui mêlaient l'bon Dieu et l'Enfer ! »
Ces blasphèmes, les a-t-elle réellement entendus ? Toujours est-il que la rumeur s'est amplifiée, est devenue drame quand le village pétrifié a appris la mort du curé :
« On l'a r'trouvé déjà froid dans la descente du coteau ! »
Était-ce à la suite de l'effort physique que le vieil homme avait succombé ? Les horreurs lancées par la Mariette l'avaient-elles à ce point bouleversé ? Parce que ce décès, à cet endroit, juste après l'avoir vue... c'était bien la preuve que la drôlesse lui avait jeté un sort !
Alors le village entier a cédé à la panique. 
Ce sont les hommes qui ont mené la foule surexcitée vers la ferme d'en-haut. Les femmes ont suivi, galvanisées par la Fanchon et quelques autres. Et Coline s'est mêlée à la meute... Rester à l'écart aurait été vu comme un soutien à la sorcière, un comportement qui l'aurait mise en danger ainsi que sa famille.
La Mariette sortait de la forêt comme ils arrivaient. Tous, ils se sont  précipités vers elle aux cris de ‘« Sorcière ! Tu vas payer tes crimes ! » Prise au piège, à peine eut-elle le temps de lancer :« J'suis pas sorcière ! » La horde en délire l'encadrait, elle fut bousculée, frappée et menée jusqu'au pâquis, là où l'on a droit de pâture.
En rien de temps, le bûcher fut élevé...
— Mais l'Adam, faut l'prendre aussi !
— Il a dû nous entendre, il aura eu le temps de fuir.
— Un va-nu-pieds d'plus sur les chemins !
Les flammes grésillèrent d'abord lentement, puis s'élevèrent. Longtemps, on a entendu les hurlements de la suppliciée. Certains en furent impressionnés et balbutièrent des prières. Mais on lisait dans le regard des plus vindicatifs l'interdiction de pleurer une sorcière. Puis le silence s'est fait et la foule des curieux s'est peu à peu dispersée.
C'est alors que dans un ciel furibond, l'orage s'est mis à gronder, menaçant.
 
 
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Eva Dayer  Commentaire de l'auteur · il y a
"Les chasses aux sorcières ont commencé à partir de 1430, mais le gros de la répression s'est déroulé de 1560 à1630, faisant en Europe de 30000 à 60000 victimes, surtout des femmes. ( chiffres difficiles à établir ) La Lorraine fut l'une des régions particulièrement touchées. Dans la seule ville de Raon L'Etape, (environ 7000 hab aujourd'hui) on a recensé 45 victimes ( 8 hommes-37 femmes, expressément nommés) entre 1604 et 1629.
( Wikipédia)

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Blackmamba Delabas · il y a
Brrr... Ça fait froid dans le dos !
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Eva Dayer · il y a
Sympa de m'avoir lue, merci !
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Joan E. · il y a
Ça fait froid dans le dos mais c'est hélas ce qui se passait bien souvent à cette époque de la haine contre les femmes et au milieu des superstitions. Belle restitution d'une époque passée...
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Eva Dayer · il y a
Un chaleureux merci pour votre lecture, Joan !
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Pauline Espy · il y a
Un sacré travail d'ambiance ! Cette période sombre de notre histoire est parfaitement bien évoquée. Le sujet est maitrisé. Excellent !
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Eva Dayer · il y a
Vos mots sont très agréables à lire, merci bien, Pauline !
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Pil · il y a
Une ambiance!....
Feu et folie
Excellebt,merci!

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Eva Dayer · il y a
Merci à vous, Pil !
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Grany Ww · il y a
Lu tardivement. Un texte haut en couleur. Sorcières et bourreaux, on en parle encore en Lorraine . . .
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Eva Dayer · il y a
C'est vrai, j'ai encore lu un article récemment ... :)
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Grany Ww · il y a
Curieuse de nature, si possible de quel article s'agissait' il ? Merci.
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Eva Dayer · il y a
Déniché par hasard sur le net, l'article devait être repris de Vosges Matin. Mais auparavant, j'avais trouvé des renseignements ( tjs sur internet ) en tapant Sorcellerie St-Dié XVIIeme s, et dans l'article, Raon l'Etape et La Neuveville étaient citées ainsi que les noms des ''sorcières''. (les deux communes, ont par la suite, été réunies) Bonnes recherches !
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Grany Ww · il y a
Merci, je vais prendre le temps de faire une recherche.
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Patrick Gibon · il y a
de la bel et bien bonne sorcellerie des pires sorciers, les villageois obtus!
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Eva Dayer · il y a
"Les braves gens n'aiment pas que ...''
merci de ta lecture, Patrick :)

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Guy Bellinger · il y a
En des temps anciens avoir au village mauvaise réputation pouvait vous valoir le bûcher. Pauvre Mariette, elle "ne suivait pas la même route qu'eux". Dire qu'il y en a qui voudraient bien revenir à ces moeurs barbares !
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Eva Dayer · il y a
Merci, Guy ! :)
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Marie Pouliquen · il y a
Bravo pour ce récit si bien ecrit qui relate le vrai, hélas. Une pensée pour toutes les Mariette parties en flammes et en supplices, victimes de la rumeur, de l'ignorance, des bas instincts.
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Eva Dayer · il y a
Oui, les bas instincts, bêtise, jalousie, sadisme...
Mille mercis, Marie ! :)

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Fred Meunier · il y a
La forme et le fond fonctionnent parfaitement, et ce n'est pas par magie ! Un beau moment de lecture.
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Eva Dayer · il y a
Merci Fred !
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Les Histoires de RAC · il y a
Bien narré, on y croit ♫
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Eva Dayer · il y a
Merci Rac , et bonne journée !

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