Grain de sable

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Je suis un grain de sable.
Depuis toujours.
Je suis née comme cela.
Entendons-nous bien : pas un grain de sable, pris dans le sens « élément insignifiant faisant partie d'un collectif d'éléments semblables », non dans le sens « celui qui fait dérailler le système ».
Le minuscule acteur, presque invisible, qui perturbe une situation bien établie.
Cela a commencé à ma naissance, je devrais dire, dès ma conception.
Ni ma mère ni mon père ne me désiraient. Averti de mon arrivée prochaine, chacun a rejeté la faute sur l'autre. À ma venue, cela a empiré, aucun des deux ne voulait s'occuper de moi, ils me repassaient de l'un à l'autre comme un objet encombrant.
Ils se sont séparés, reprenant leur route et me laissant derrière eux. Je suis partie en famille d'accueil.
Comme je pleurais tout le temps, ressentant peut-être l'abandon, ma nourrice ne parvenait plus à dormir. Un matin, elle prit sa voiture pour faire des courses, et terrassée de fatigue, ne vit pas le camion à sa droite.

Commença alors un long chemin allant de foyers d'accueil en institutions ; partout où je passais, je semais désordre et confusion, sans le vouloir et sans m'en apercevoir, par l'effet de ma simple présence.
Je m'habituais à la valse des visages autour de moi, au changement incessant des lieux : tel m'apparut le monde. Un défilé de personnages auxquels je n'avais pas le temps de m'attacher, une succession de maisons, d'écoles, de contraintes, d'affirmations contradictoires. Je me vivais comme un objet passant de main en main, progressant selon une trajectoire inconnue.

C'est à l'adolescence que je compris que quelque chose n'allait pas chez moi.
J'étais dans ma chambre, enfin celle que je partageais avec trois autres gosses dans une maison assez minable, au fin fond de la Bourgogne. Étant née à Toulouse, je vous laisse mesurer mon itinérance.
Le soir d'hiver tombait, il était dix-huit heures. Je savourais le calme exceptionnel, les autres enfants faisant leurs devoirs dans la cuisine, et je repassais dans mon esprit les évènements de la veille qui m'avaient profondément marquée.
J'avais toujours été une excellente élève, devançant les questions des enseignants, toujours le doigt levé, assoiffée de connaissances. J'imagine que c'était ma manière de mettre de l'ordre dans ce monde chaotique, apprendre pour comprendre.
Je ne m'étais jamais rendu compte que mon comportement pouvait agacer mes professeurs ou mes camarades. N'ayant jamais été en lien avec quiconque, je vivais dans une bulle, incapable de sentir ce que les autres pouvaient penser.
L'évènement qui m'avait troublée était le suivant :
Un inspecteur avait assisté au cours de Madame Doudelet, une de nos professeurs ; avant sa venue, elle nous avait demandé de rester naturels en dépit de sa présence. Comme d'habitude, j'avais participé, donné des réponses et posé des questions. À l'une de celles-ci, elle n'avait pas su répondre, avait rougi, bégayé puis s'était mise à pleurer devant tout le monde ; l'inspecteur nous avait demandé de sortir, tout le monde me regardait méchamment, je ne comprenais rien à ce qui arrivait.
Ce jour-là dans mon lit, le puzzle commençait à composer une image plus nette ; je mettais bout à bout maintes expériences passées et le doute ne fut plus possible. Où que j'aille, j'amenais des ennuis, voire des catastrophes.
J'en fus effondrée. À l'âge où l'on commence à vouloir séduire et plaire, je me rendais compte que je produisais l'effet inverse.
J'employais alors toute mon énergie à me faire toute petite, à passer la plus inaperçue possible, ne pas me faire remarquer.
Malgré cela, ma simple présence muette provoquait au mieux une gêne, au pire la confusion et le désordre. Et quand je parlais, c'était pire. Je disais toujours ce que je pensais, je ne savais pas faire autrement.
Pour vous donner un exemple, si j'étais invitée à une soirée (ce qui était très rare), je m'asseyais dans un coin et regardais les autres s'amuser. Immanquablement, comme j'étais plutôt jolie, un garçon venait me parler. Et, quoi que je dise, c'était toujours quelque chose qui le contrariait. Il allait en parler aux autres, tout le monde me regardait de travers et je sentais qu'il était temps de partir. Si je gardais le silence, il se mettait en colère, me traitait de bêcheuse, etc.
Lassée et un peu triste, je finis donc par limiter mes contacts sociaux au strict nécessaire, commerçants et administrations.

Quand je fus diplômée d'une grande école, la question cruciale se posa pour moi : où travailler, avec mon handicap de grain de sable ?

Vous vous en doutez, ma première expérience professionnelle fut catastrophique.
Quand, en Conseil d'Administration, je dis qu'il ne me semblait pas conforme à notre politique de développement durable que notre société décharge ses déchets en pleine mer, je compris au silence total qui s'ensuivit que j'avais encore commis une bévue. Je fus remerciée en même temps que le Directeur Général.

Je pris alors une décision déterminante.
Je n'allais plus être un grain de sable passif, mais un grain de sable actif. Autrement dit, j'allais faire de ma singularité un atout.
Je m'interrogeai : quelle organisation pouvait avoir besoin d'un trublion ?
Beaucoup affichaient leur désir d'être bousculées, transformées, mais je savais pertinemment que ce n'était que des déclarations destinées à séduire leur public.
Je passais en revue le monde de l'entreprise, les associations, les partis politiques, les grandes institutions...
Partout, je trouvais ce désir d'ordre et de stabilité.
Alors, nulle place pour moi ?
Qu'à cela ne tienne, j'allais louer mes services de grain de sable.
Je montai ma petite entreprise et passai cette annonce sur mon site tout neuf :
« Besoin de semer le désordre chez vos concurrents ? Dans le couple de votre amant(e) ? Dans la vie de votre ennemi(e) ? Appelez-moi. »
C'était volontairement provocateur ; je m'attendais à recevoir une ou deux réponses, me permettant de tester mon idée. À ma stupéfaction, ce furent des centaines de réponses qui inondèrent ma boîte mail, je n'avais qu'à choisir.
Toute excitée, je parcourus les messages : comme je m'y attendais, beaucoup émanaient d'hommes et de femmes qui voulaient semer la zizanie dans le couple de leur(e) rival(e), les autres venaient du monde politique et de l'entreprise.
Je commençai ma carrière de fauteur de trouble rémunéré. Ce fut un succès total.
Je gagnais grassement ma vie en étant qui j'étais, sans aucun effort.
D'instinct, je savais ce qu'il fallait dire à une personne pour la déstabiliser et, pour ensuite, désorganiser le système.
Je me faisais inviter dans une soirée où était présent le couple à briser et très innocemment, je mentionnais la rivale ou plaçais une allusion à la liaison. Le dîner tournait en pugilat, le couple partait avec l'un des deux en pleurs et je m'éclipsais discrètement.
Je m'infiltrais dans les partis politiques adverses, me rendais vite indispensable par mes compétences puis semais de fausses informations qui bouleversaient les alliances, transformaient les amis en ennemis irréductibles.
Je procédais de la même manière dans les entreprises concurrentes de mes clients, sapant souterrainement la confiance vis-à-vis du produit ou de la direction.
Bref, mon projet avait parfaitement réussi, mais j'étais malheureuse.
Non que je ressentisse des remords, mais ma vie solitaire ne rimait pas à grand-chose.
L'argent accumulé m'avait payé une belle maison, mais personne n'y venait, je faisais des voyages magnifiques, mais je les faisais seule.

Heureusement, la chance me sourit enfin quand je rencontrai Richard.
Nous nous croisâmes la première fois à un dîner de travail, comprenez un dîner où je devais amener un couple à rompre, pour le compte de ma cliente, maîtresse du mari. Et ce mari, c'était Richard.
Quand sa femme partit en faisant tomber sa chaise et claquer la porte, Richard ne la suivit pas. Avec un sourire charmant, il l'excusa, prétextant un malaise passager auquel personne ne crut, et par son ton léger, rétablit instantanément la détente et la bonne humeur auprès des convives crispés.
Il alla jusqu'à me remercier de mon intervention ; j'étais stupéfaite, c'était la première fois que j'étais démasquée ! Enfin, quelqu'un me voyait comme j'étais.
Nous ne nous quittâmes plus.
Je compris vite que j'avais trouvé mon âme sœur. Lui aussi était un grain de sable, mais provoquait l'inverse de ce que j'induisais. Partout où il passait, il mettait de l'harmonie, introduisait l'équilibre, semait la sérénité et la paix.
Bien sûr, il eut l'interdiction de se mêler de mes affaires professionnelles qu'il aurait instantanément ruinées... Mais il me permit de connaître à ses côtés ce que je n'aurais jamais imaginé : une vie normale !


En effet, je m'aperçus rapidement que nous nous neutralisions. Quand nous étions ensemble, nous étions un couple lambda, nous ne semions ni confusion ni ordre, nous n'avions pas d'influence sur notre environnement. Un couple banal, parfaitement intégré, quel bonheur !

Séparés, nous reprenions notre spécificité.
Je goûtais alors une vie heureuse, alternant vie professionnelle réussie grâce à mon talent singulier et vie de couple épanouie. Bientôt, deux enfants complétèrent notre famille. J'eus quelques craintes lorsqu'ils connurent leurs premiers déboires, mais je me rassurai vite : ils étaient tout à fait semblables aux autres enfants, insupportables et adorables et le monde autour d'eux tournait rond.
J'aurais dû me sentir comblée.
Mais une tristesse diffuse m'habitait toujours. Hors de ma famille, j'étais toujours le petit caillou dans la chaussure, le presque rien qui faisait tout chavirer.
Et je ne le supportais plus.

C'est à ce moment-là que j'entendis parler d'un rebouteux aveugle perdu au fin fond de l'Ardèche qui connaissait l'ordre secret des choses. Pour être guérie, j'aurais été jusque dans les sombres forêts de l'Amazonie, consulter les meilleurs sorciers, alors l'Ardèche...
Après une longue route sinuant au milieu de rochers, je parvins à la bicoque branlante de celui qui allait, je l'espérais, me sauver.
Il m'attendait sur le seuil de sa porte.
Arrivée à proximité, je m'arrêtai. Il se tenait devant moi, son regard semblant tourné vers l'intérieur.
Un long silence, puis il me dit d'une voix très basse : « Je ne peux rien pour vous. »
J'en fus suffoquée, puis la colère me saisit :
— Comment pouvez-vous le savoir, vous ne m'avez même pas examinée ?
— Ce n'est pas la peine, je le sais. Partez maintenant, vite ! 
Il rentra chez lui, claquant violemment la porte.
Cette secousse dut ébranler la vieille maison car, à cet instant, le toit s'écroula sur lui.

Je compris qu'il était temps d'accepter qui j'étais.

Aujourd'hui, à la veille du grand départ, installée dans une île du Pacifique avec Richard, je suis apaisée.
Ici, la nature me prend comme je suis, je n'ai aucune influence sur elle.

J'ai enfin compris que j'étais un grain de sable insignifiant.
Mais unique.
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Pat Vermelho · il y a
Le blanc mêlé au noir donne du gris, une couleur passe-partout. C'est ce besoin de se fondre dans la masse qu'exacerbe très bien le récit. J'ai pensé au film incassable, où un homme que rien ne peut ébranler, indestructible donc, rencontre son opposé, un homme friable, sans arrêt malade (la maladie des os de verre notamment) et blessé. La nature a produit à chacun son contraire, mais ça ne rend pas plus facile le fait d'être unique en son genre. N'aurait on pas là un embryon de scénario ?
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Isabelle Levy · il y a
Merci Pat pour votre commentaire et pour votre référence, très intéressante.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Beau style qui m'a enchanté, et chute reposante, mon soutien
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Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup Daniel, pour votre commentaire!
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Agah MONTEIL · il y a
Une jolie plume alerte et maîtrisée.
Pour ce qui est de la conduite du récit, vous avez su maintenir l'intérêt jusqu'à la fin. C'est très bien mené techniquement. Vous êtes douée vraiment!
Mais je suis restée un peu sur ma faim.

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Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup, Agah, de votre attention et de votre commentaire détaillé.
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JAC B · il y a
Super! Votre texte a un macaron, je suis ravie pour vous Isabelle.
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Isabelle Levy · il y a
C'est très sympa, merci beaucoup !
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mirabelle leroy · il y a
je vous retrouve en finale avec votre texte tendre et drôle , bravo !
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Isabelle Levy · il y a
Merci infiniment Mirabelle.
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Vero. La Comete · il y a
De belles allusions. Certains pourraient s'y reconnaitre.
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Laurence Debril · il y a
Bravo pour ce texte au message profond, car finalement, nous sommes tous des grains de sabler. Mes voix.
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Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup Laurence pour votre soutien!
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Chris BÉKA · il y a
Très original etfacétieux.
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Jeanne Pica-Borruto · il y a
Joli texte, j’ai beaucoup aimé. Bravo, mes voix
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Isabelle Levy · il y a
Merci Jeanne pour votre commentaire et votre soutien !

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