Gaza

il y a
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Pourquoi on a aimé ?

Bien plus qu’un texte sur le conflit israélo-palestinien, Gaza est un texte sur la guerre, un instant de vie simple et juste, arraché à un

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Ecrire des lettres, c'est se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. Kafka ! A ... [+]

Image de Grand Prix - Été 2019
Image de Très très courts

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Des lamelles de jour découpées au vieux store décoraient le corps de son amant d’une lumière bleutée par un reste de nuit. Eshal, qui s’apprêtait à se lever, ne put s’empêcher d’en suivre une du bout de son doigt… Celle qui traversait le torse de son homme en partant de ses côtes avant de filer se perdre dans un coin de la chambre en passant par son épaule. Pile en son centre, le soleil levant peignait un de ses tétons d’un ocre sombre. Elle embrassa le petit bourgeon du bout des lèvres. Il grogna un peu et tenta de se dérober à ses lèvres en se retournant sur le côté. Mais son amour pour elle, telle une sangle de cuir, lui interdit cette échappatoire. Il ondula un peu et garda ses yeux fermés pour la dissuader d’insister et pour lui jouer la comédie du dormeur. Elle sourit en voyant son sexe démentir sa posture et s’éveiller doucement. Son sang affluait là, poussé par son insatiable désir d’elle. L’envie de s’en saisir la prit. Elle en gémit presque de frustration. Il avait passé une bonne partie de la nuit dehors. Il lui fallait se reposer.

Elle se leva et versa le contenu d’un demi-jerrycan d’eau dans la cuvette qui leur tenait lieu de salle de bain. Voilà près de deux semaines que le précieux liquide n’avait plus coulé du robinet. Elle savait qu’en se retournant brusquement, elle verrait son Asaad les yeux clos et dormant encore. Elle savait aussi qu’il n’en était rien et qu’il la regardait, en ce moment même, au travers d’une fente entre ses paupières. Il ne possédait rien de plus précieux que l’exclusivité du spectacle que lui donnait sa maîtresse nue et tout occupée à se laver de leur nuit. La lumière tranchée venait jusqu’à elle, mais la toute dernière de ses sections coupait le haut de ses cuisses en laissant ses fesses dans l’ombre. Contre le mur, elle découpait aussi en deux la vieille kalachnikov dont il ne se séparait jamais. L’arme, ainsi partagée, la pointe du canon dans une lumière sale et sa crosse plongée dans la nuit, résumait le destin de tout le territoire.

Lorsqu’elle fut rhabillée, elle se rendit à la fenêtre et écarta de ses doigts deux des lattes du store. La rue grouillait déjà de monde. Sur une chaise, le keffieh et les vêtements d’Asaad étaient parfaitement pliés. Le soin qu’il portait à ces détails l’avait toujours fait sourire. Sa chemise sentait la poussière et la poudre. Elle le regarda encore… longuement. Sur son omoplate, une dizaine de mouches se battaient en s’abreuvant à une égratignure qu’il avait dû se faire dans la nuit. Maintenant, il dormait vraiment.

Il lui fallait se dépêcher si elle voulait être sûre de trouver du pain. Les escaliers embaumaient le thé à la menthe et les épices. Elle traversa, en leur souriant, toute une bande de jeunes gamines dont les trois petites pestes de sa voisine du dessus. Toutes jouaient à un jeu mystérieux et apparemment très drôle. Lorsqu’elle arriva à sa hauteur, le vieux voisin du rez-de-chaussée lui sourit sans un mot. Il en était ainsi chaque matin. Personne ne l’avait plus entendu parler depuis la mort de son quatrième fils. Il ne restait d’eux que des portraits barrés d’un crêpe sur un meuble branlant. Son aîné, le seul survivant de la fratrie, croupissait depuis quinze ans, quelque part, dans les prisons de leur encombrant voisin. Même si elle n’aimait pas ce sourire, elle le lui retourna. Le père de son Asaad regardait son fils de cette manière parfois, avec ce triste rictus, comme s’il l’adressait à un martyr en gestation, du deuil déjà plein les pupilles. Elle, comme presque toutes les femmes, ne se résignait pas à cet avenir de jeune veuve. Mais ce mot d’avenir avait-il seulement un sens ici, dans l’immense prison qu’était devenu leur pays ?

La foule bruissait d’une onde de peur qu’elle ne connaissait que trop bien. Elle ne tarda pas à apprendre que sept de leurs dérisoires roquettes avaient, cette nuit même, été tirées en direction du pays de leurs geôliers. Voilà que ça recommençait. Voilà qui expliquait pourquoi Asaad avait passé la nuit dehors. Elle eut une pensée fugitive pour ceux qui, là-bas, pleuraient peut-être un proche. Tous savaient ce qui les attendait maintenant. La ville, comme un chien trop battu, attendait en baissant la tête les coups qui ne tarderaient plus à s’abattre. Trois traits blancs déchirèrent l’azur. Très haut, un drone immobile regardait par l’œilleton du ciel vers leur vaste cellule à ciel ouvert. Elle frissonna et se remit en route.

* * *

Elle tourna au coin de la rue, son pain et son cœur sous le bras. Les sirènes hurlaient depuis l’instant précis où le boulanger lui avait rendu sa monnaie. Elle marchait vite. Beaucoup couraient. Tous ignoraient le point précis qu’ils devaient fuir. Le sifflement suffit à la jeter au sol. Elle était née dans cette sorte de guerre et son corps n’avait plus besoin d’instructions depuis longtemps pour tenter de protéger son intégrité. Elle releva la tête. Juste à temps pour voir son vieux voisin sortir de leur immeuble. C’était l’heure où il s’en allait promener sa mélancolie jusqu’au souk. Le bruit sembla se saisir du vieil homme pour le porter un peu plus loin. Son bras se détacha de son corps. C’est cette image qui à jamais devait lui rester, cette image d’un corps qui se disloque et d’un bras qui s’en échappe poussé par un flot de sang noir. Le bruit décida de s’installer dans la rue et dans ses deux oreilles. Un son aigu et douloureux.

Elle n’avait plus de maison. Plus d’amant. Plus de voisines. Elle s’entendait crier. Elle criait comme si son cri pouvait remettre chacune de ces pierres en place et repousser loin d’elle toute cette poussière. Une poussière qui jamais ne retomberait. Une poussière qui portait en elle un peu de son amant.

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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Lire ce texte ces jours ci résonne particulièrement fort. Bravo pour ce texte.
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Blackmamba Delabas · il y a
Ce texte nous renvoie des images très fortes. Safia Salam le décortique brillamment de l'est au nord-oué...
Bon, bah j'aime bien l'ensemble, cohérent et brillant.

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Salima Salam · il y a
Gaza, un ttc de James Wouaal, lauréat Jury au Grand Prix été 2019, décrit un instant de vie et de morts à Gaza.

***
Sur la forme, le texte est construit sur le thème de la scission de la Palestine qui se reproduit dans chaque détail du quotidien de ses habitants. L'auteur joue avec la lumière et lui accorde une place symbolique très grande :
"L’arme, ainsi partagée, la pointe du canon dans une lumière sale et sa crosse plongée dans la nuit, résumait le destin de tout le territoire."
Les rayons scindent les lieux, laissent de grandes zones d'ombre comme des menaces, traversent l'espace comme des balles, mais en tout premier, ils "peignent" et "décorent" le corps aimé. Dans cette habitation démunie, où même l'eau courante ne coule plus, la lumière entre sans doute chaque matin et y met de la beauté. La fin est triste à pleurer.

Maladresses :
"Celle qui traversait le torse de son homme en partant de ses côtes avant de filer se perdre dans un coin de la chambre en passant par son épaule."
Le "en passant par son épaule" n'est pas à sa place. Et c'est bien dommage, cette phrase est très belle, la lumière comme une balle qui va se loger dans le mur après avoir traversé les chairs.

"Elle savait qu’en se retournant brusquement, elle verrait son Asaad les yeux clos et dormant encore. Elle savait aussi qu’il n’en était rien et qu’il la regardait, en ce moment même, au travers d’une fente entre ses paupières."
Il me semble que la construction est maladroite ici, et que vous auriez dû mettre "et semblant dormir encore", mais ça peut être une impression subjective de ma part.

"Elle traversa, en leur souriant, toute une bande de jeunes gamines dont les trois petites pestes de sa voisine du dessus."
Ici je suis dérangée par le fait que "la bande" est singulier, "jeunes gamines" pluriel, elle traverse en souriant à plusieurs une bande de plusieurs. Vous sausissez ? Il aurait mieux valu mettre dans cet ordre : elle traverse une bande de plusieurs en souriant à plusieurs. Ce qui aurait donné : "Elle traversa toute une bande de jeunes gamines, dont les trois petites pestes de sa voisine du dessus, en leur souriant."

Répétition : dans le même paragraphe, "précieux liquide" et "rien de plus précieux".


Quelques perles (liste non exhaustive, le textevdans son ensemble est très bien écrit) :

"Des lamelles de jour découpées au vieux store décoraient le corps de son amant d’une lumière bleutée par un reste de nuit."
Belle image, comme une photo ou une peinture. D'ailleurs la phrase suivante parle de peinture.

"Mais son amour pour elle, telle une sangle de cuir, lui interdit cette échappatoire."
La sangle de cuir est une image un peu brute qui décrit la puissance du sentiment sans tomber dans la niaiserie fadasse.

"Le père de son Asaad regardait son fils de cette manière parfois, avec ce triste rictus, comme s’il l’adressait à un martyr en gestation, du deuil déjà plein les pupilles."
Très belle description d'une expression de visage, qui traduit un état d'esprit, qui dévoile un passé, un présent, un futur sans espoir, qui résume la situation d'un peuple.

"La ville, comme un chien trop battu, attendait en baissant la tête les coups qui ne tarderaient plus à s’abattre."
J'aime cette collectivite, "la ville" une seule entité, un seul destin.

"Le bruit sembla se saisir du vieil homme pour le porter un peu plus loin."
Très poétique, cet instant que vous figez dans la mémoire de la héroïne et dans celle de lecteur. La mort semble douce, la déflagration semble silencieuse, le temps semble ralenti.


Ce sont des images très particulières d'un esprit qui voit la réalité d'une façon un peu décalée, comme des impressions fugitives saisies par les mots. Une mise en garde cependant : monsieur Wouaal, dans quatre de ces citations vous faites des comparaisons : telle, comme, semble. Ne tombez pas dans la facilité du "comme".

***
Le fond
Toutes les injustices sont condamnables, peu importe qui elles touchent, et l'humanité passive laisse faire tant qu'elle n'est pas touchée, au lieu de hurler comme Eshal. Trop occupée à profiter de ce qu'elle croit profit, la pauvre humanité.
Monsieur Wouaal, je n'ai rien à dire d'autre sur le fond, votre texte me déprime et me renvoie à la misère humaine.

***
Le style de l'auteur :
Une écriture claire, qui sait faire naître des images dans l'esprit du lecteur. Des images belles qui parsèment une prose simple, en l'ornant talentueusement. Un talent indéniable pour se glisser dans un personnage et lui donner vie. Une vie qui se dessine par petites touches plus que par des adjectifs.

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Joël Riou · il y a
@S. Salam,
Merci à vous de travailler sur des textes qui vous ont plu, car c'est ce genre de critique qui est intéressante. Le forum, dans ce qu'il a de meilleur permet cela.

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Lyncée Justepourvoir · il y a
Si l'amour vit les guerres qui ne savent qu'il est vie, aucune guerre ne vaut la vie.
Merci James de cette focale par delà les enjeux.

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Eric Demens · il y a
Tous les jours, je me réjouis égoïstement de vivre dans un pays en paix. Je pense surtout à mes enfants bien sûr. J'espère que ça durera, mais je ne suis pas très optimiste. Ton texte montre ce qu'est la guerre, de l'intérieur. La peur au ventre permanente. Bravo pour ce texte, avec un prix bien mérité.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Un commentaire juste et prémonitoire...
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James Wouaal · il y a
Merci de ta lecture et du compliment. Je vois que tu es le tout premier à découvrir ce texte...
Ah... on me dit que ce serait dû à une attaque de pirates. N'importe quoi donc...

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