Et avec ça ?

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S'il y avait un moment de la semaine que Marcus affectionnait tout particulièrement, c’était bien le jour du marché. Il s’y rendait chaque semaine avec le même plaisir, et se plaisait à dire que cette escapade était pour lui comparable à une promenade dominicale un jour de printemps.
Ce qu’il faut bien entendre, c’est que quand on aime la cuisine comme Marcus, on respecte les produits comme le fait Marcus. Car il fallait bien l’admettre, personne ne savait comme lui repérer les fruits les plus juteux, les champignons les plus frais, ou les potirons les plus doux pour servir en soupe.
Car c’était un poète, Marcus... Fin gourmet, chasseur à ses heures et amoureux du gibier, il partait du principe que l’on ne peut pas être humaniste et ne pas être carnassier. Enfin, c’est du moins comme ça que son entourage avait interprété ses dires, tant son manque d’assurance et la pauvreté de son vocabulaire donnaient à ses envolées lyriques autant de légèreté qu’un brontosaure sous Xanax.
Mais il y pensait, chaque jour ! A cela, et au fait que si la vie lui avait donné sa chance, il n’aurait certainement pas fini dans ce box de soudeur, dans cette usine de sous-traitance qui lui faisait horreur. Bien que pourvu d’un CAP de cuisinier, il refusait de travailler pour un autre chef, et à défaut d’avoir jamais eu les fonds suffisants pour ouvrir son propre établissement, il se bornait à jouer le marmiton pour ses amis, que l’étrange inventivité de leur hôte laissait toujours sans voix, en rêvant qu’un jour, peut-être...

Quoi qu’il en soit, ce jour-là, Marcus avait choisi les plus belles fèves que l’on puisse trouver, et l’eau les avait gonflées jusqu’au matin. Il avait mis plusieurs heures à dégraisser et à faire mariner sa viande, en faisant attention à chacun de ses gestes, afin de ne pas décevoir l’invitée de marque qui sonnerait à sa porte d’ici quelques minutes.
C’était cette superbe jeune femme qui sentait si bon quand il avait la chance de la croiser dans l’ascenseur et dont la grâce remplissait ses journées de rêves inavouables... La fille du concierge, qu’il aimait croire aux antipodes de son père, un odieux rustre, qui l’avait maintes fois sermonné au sujet de ses « odeurs de graillon » qui « empoisonnaient les communs », et ne cessait de le harceler, du moins jusqu’à récemment, où la police lui avait appris au cours d’une enquête de voisinage qu’il n’était pas rentré depuis plusieurs jours, ce qui eut don de le réjouir.

— Je vous remercie, lança-t-elle du bout des lèvres, mais c’est beaucoup trop !
— C’est toujours impressionnant, un cuissot de sanglier, mais je suis sûr que si vous mordez dedans, vous ne pourrez plus vous arrêter !
— Oui sans doute, murmura-t-elle au bord des larmes.

Le malaise était palpable, car la demoiselle, très affectée par la perte de son père, et tout aussi déconcertée par la nature, l’odeur, et les proportions de ce plat gargantuesque, ne se sentait guère à sa place dans cet appartement minuscule et décoré avec un cruel manque de goût.
Et cet étrange regard qu’il posait sur elle, lui parut être à mi-chemin entre la perversité et la démence, ce qui n’était pas pour la ragaillardir.
— Je ferais mieux de partir, je crois.
Le sang de Marcus ne fit qu’un tour : partir ! Voilà qu’à peine arrivée, elle voulait partir ! Lui qui l’avait tant attendu, cet instant, lui qui avait cuisiné pendant deux jours, il se voyait remercié comme un vulgaire serveur de relais routier ?
De cette simple phrase, il se fit une montagne en un clin d’œil...
Le sang lui martelait les tempes quand il la vit ramasser ses affaires. Il sentit ses mains trembler de colère quand il se saisit d’un couteau à larder, et c’est sans hésiter une seule seconde qu’il se rua sur elle. D’un geste net, il l’attrapa par les cheveux et, la serrant contre lui, lui enfonça l’outil entre les côtes, puis sans autre forme de procès, il lui trancha la gorge, afin d’en terminer avec les borborygme de sa victime, qui commençait déjà à lui taper sur le système.

— Famille de cons, murmura-t-il en laissant lourdement retomber la carcasse encore tiède de la malchanceuse, dans une mare de sang qui ne cessait de grossir, s’infiltrant dans le quadrillage des rainures du parquet.
Puis en prenant d’infinies précautions afin de ne pas relancer sa sciatique, il la chargea sur son dos, et la déposa comme une pièce de bœuf dans son congélateur, sur les restes d’un homme tronc qui fut autrefois gardien d’immeuble, et qui n’appréciait guère les arts de la table.

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