Ersatz

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Un ersatz est un sous-équivalent, une copie de moins bonne qualité. Dans cet univers fantastique qui brille par son inventivité et sa créativité

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Les deux silhouettes progressaient lentement sur la ligne de crête. Loin, très loin au-dessus de leurs têtes tournoyait un grand busard. L'oiseau perdit un peu d'altitude pour mieux distinguer les deux ombres qui se détachaient sur le tranchant de l'immense lame rocheuse, avant de filer en glatissant vers d'autres occupations plus essentielles.

Beaucoup plus haut, aux limites de la stratosphère, des milliers de nuages constellaient la voûte rosâtre du ciel comme autant de lenticules sur une mare de nacre. Leur passage devant le soleil projetait des ombres à la manière d'une lanterne magique : aussi loin que portait le regard, des ocelles sombres glissaient en silence sur la peau beige de la savane.

L'air riche en oxygène alimentait çà et là des feux spontanés d'herbes à flammes. Les marcheurs évitaient autant que possible ces foyers qui dégageaient des bouffées de fumée âcre.

La femme qui ouvrait la marche avait un visage anguleux, au teint très sombre, percé d'yeux pâles, orné d'une barbichette fauve taillée en pointe. Ses habits, amples et soyeux, ondulaient dans la brise comme la peau morte d'un serpent. Elle s'arrêta brusquement en levant une main osseuse. Elle montra l'horizon à son compagnon, un homme plus râblé et nettement plus athlétique, aux vêtements neufs et moulants, au visage entièrement couvert d'une cire blanc de plomb. La lumière bleue magnésique d'Armis, le soleil de ce monde austère, était si vive qu'elle aurait tué n'importe quelle plante sur Terre.
« Le territoire d'un lion-bélier. Sur ce plateau » déclara la femme en désignant une éminence de terre qui tremblotait dans la fournaise. « On va quand même laisser les clapeurs allumés. Il y a toujours des poomas en bordure du domaine de chasse. Ces saloperies récupèrent les proies que le lion laisse filer. »

L'autre opina de la tête. Il faisait confiance à sa guide. Les appareils qu'ils portaient sur le dos émettaient des impulsions dans une fréquence bien précise. Les sons, inaudibles pour une ouïe humaine, tenaient à distance la plupart des prédateurs de la savane : poomas, chicons, léoguires et bien sûr léovarès, mieux connus sous le nom de lions-béliers. Ces formidables machines à tuer avaient leur talon d'Achille au creux de l'oreille, ou de ce qui en faisait office. L'évolution, sur Ogon, n'avait pas anticipé les ultrasons amplifiés électroniquement.

De discrets « claps », garants sonores du bon fonctionnement des appareils, rythmaient le pas des humains et se fondaient dans les bruits ambiants.
Feulements lointains de poomas en colère.
Chahut d'oiseaux-rats dans les buissons d'épineux.
Bruissements des herbes raides sous les hoquets du vent.
Respiration forte des deux marcheurs. Surtout celle de la femme qui avait l'air d'en baver. Elle n'était plus toute jeune. L'homme lui tourna le dos par politesse, et ils restèrent ainsi plusieurs minutes sans rien dire.



Quand Grissom eut repris son souffle, elle annonça qu'ils pouvaient repartir.

La garde-chasse se faisait vieille. Du coin de l'œil, elle observa son client qu'elle guidait depuis trois jours à travers l'immense prairie : le gars paraissait inoxydable. Increvable.
Un pur produit du Club Orion, génomodifié jusqu'au bout des ongles, dopé 24/7 par ses implants glandulaires.
Les chasseurs de ce club très select étaient les plus exigeants, avec leurs guides bien sûr, mais surtout envers eux-mêmes. Ils dépensaient des fortunes dans leur réingénierie génétique, tout en veillant scrupuleusement à rester humains... en apparence. Car certains se prenaient pour des demi-dieux. Ils taillaient leur précieux corps comme un diamant, le dotant d'une multitude de facettes censées refléter le prédateur idéal. Ils prétendaient battre l'évolution naturelle à son jeu. Qu'avait dit ce client, déjà, à propos des lions-béliers et des clapeurs ? Ah oui : « Un prédateur digne de ce nom ne fuirait pas devant un vulgaire gadget sonore. » Quel connard !
Pleins de suffisance, les chasseurs du Club Orion mettaient un point d'honneur à éteindre leur clapeur dès qu'ils avaient localisé leur proie. Pour lui laisser la chance de se défendre, affirmaient-ils. À la bonne heure ! S'ils avaient des couilles, estimait Grissom, ils combattraient les léovarès à mains nues, poings contre griffes. Le combat serait vite plié.
La guide ne doutait pas qu'un jour débarquerait un client assez fou pour le faire. Ou assez dangereux, ce qui revenait au même.
Au moins, ce type, qui s'appelait Korolev, ne trimbalait pas tout un arsenal militaire avec lui. Il arborait un bon vieux fusil en bandoulière, et il paraissait avoir la tête sur les épaules. Pour le moment. Le Club était un repère de mystiques narcissiques qui s'inventaient sans cesse de nouveaux défis, de nouvelles médailles, et se bâtissaient toute une mythologie pour y insérer leurs propres légendes...

Grissom ne cherchait plus à comprendre. Pendant plus de vingt ans, elle avait arpenté le continent Nord entre les cinquantième et soixante-dixième parallèles. Toujours à crapahuter sur les routes poussiéreuses ou dans des talwegs salés, à guider des touristes en mal de frayeurs, des chasseurs de gibiers rares, et parfois des scientifiques en expédition.
Forte de son expérience, elle avait fini par entrer au service du Conservateur, en tant que « garde-chasse ».
Le salaire était modeste, les conditions difficiles, et pourtant Grissom n'avait rien fait pour gravir les échelons. Elle était terrifiée à l'idée de finir sa carrière dans un petit bureau climatisé de l'administration centrale, à lire des comptes rendus indigestes et à regarder pousser la pelouse par la fenêtre. La gestion, ce n'était pas son truc. Elle préférait le grand air, et pour ce qui était de l'argent, il y avait les pourboires récoltés sur le terrain. Un euphémisme pour décrire les récompenses qu'elle recevait des braconniers. La femme avait pris ce mot au pied de la lettre, car pour boire, elle buvait, à tel point que son employeur avait décidé de la virer après un malheureux accident qui n'avait même pas fait de victimes.
Le Club Orion était alors intervenu.
En plus de lui payer un foie tout neuf et une cure de désintoxication, la puissante société secrète avait tiré les ficelles pour qu'elle ne soit pas licenciée. À la place, elle fut rétrogradée comme garde-chasse de seconde classe dans la réserve la plus paumée qui soit.
Le Club estimait beaucoup Grissom : à plusieurs reprises, la femme avait organisé pour lui des chasses hautement dangereuses et carrément illégales, comme celle au lion-bélier. Elle savait toujours choisir le bon léovarès, celui dont la disparition passerait inaperçue aux yeux du Conservateur et de ses agents, du moins le temps qu'un jeune mâle nomade s'empare du domaine vacant. Sur Ogon, la nature a horreur du vide.



Le tableau de chasse de Korolev était impressionnant.
Des glaces du Merzer aux forêts suffocantes des Hyperglades, en passant par les planètes-prisons célèbres pour leurs traques aux fugitifs, il n'y avait pas un monde pourvu de gibiers extraordinaires dont il n'avait foulé le sol – sauf évidemment Nérée, la planète océane : juché sur un scooter, il avait passé une semaine à poursuivre un triton géant qui avait terminé au bout de son harpon.
Preuve tangible de ses exploits, la médaille de Maître de Chasse pendait à son cou au bout d'un lacet en cuir de licorne. Il lui restait à tuer un lion-bélier dans les règles de l'art pour entrer dans le cercle très restreint des Grands Maîtres, l'avant-dernier grade du Club. Korolev serait alors initié au secret le mieux gardé de ce cercle : la plus dangereuse et mystérieuse des chasses, celle qui lui donnerait le titre de Grand Veneur.

Il était arrivé sur Ogon trois semaines plus tôt, en tant que touriste. Il n'avait même pas cherché à se faire passer pour un amateur de pooma, une chasse autorisée, mais indigne de son rang.
Sans attendre, il avait contacté le représentant local du Club, une femme qui avait ses entrées dans l'administration locale. Puis il avait patienté deux longues semaines, le temps que le monstre bureaucratique digère lentement les pots-de-vin et recrache un laissez-passer officiel sous la forme d'un permis de collecte de papillons. L'humour ogonais dans toute sa splendeur. Ensuite, il avait récupéré ses armes fétiches, passées en contrebande, et fait connaissance avec Grissom qui était venu le chercher à la capitale.

Au début, il s'était méfié de cette guide barbue que le Club lui avait vivement recommandée. Korolev était déjà venu sur Ogon dans sa jeunesse, et il avait gardé un mauvais souvenir des garde-chasses natifs : tout dans la gueule, mais rien dans la tête. Au fil des jours, cependant, le chasseur avait revu son jugement à la hausse. La vieille femme – pas si vieille que ça, si on faisait abstraction des ravages du soleil et de l'alcool – était une mine de savoir sur la savane. Ses petits conseils s'avéraient toujours très utiles à la longue. Elle n'avait pas besoin de beaucoup parler : il lui suffisait de quelques gestes, deux ou trois mots, et à coup sûr ce qu'elle venait d'annoncer en grommelant se réalisait.



En fin de journée, les deux marcheurs franchirent le rebord du plateau après une montée raide et malaisée. Ils contemplèrent le paysage qui s'étalait devant eux. Une forêt d'arbres nains à gauche, une tourbière à droite, autant de cachettes pour un lion-bélier en embuscade : le chemin le plus sûr était encore tout droit.
Korolev interrogea Grissom du regard. Cette dernière acquiesça. Le chasseur sortit alors de son sac trois drones miniatures qu'il lâcha dans les airs. Les guêpes mécaniques se déployèrent en triangle et commencèrent à filmer.

Pour être homologuée, la chasse devait respecter certaines règles très strictes, entre autres :
- Les armes devaient être à projectiles non téléguidés.
- Elles devaient utiliser un accélérateur mécanique, ou chimique comme le nitrate. Certains puristes utilisaient même de l'antique poudre noire.
- Les rayons, les pièges, les étourdisseurs, les gaz et tout autre poison, drogue, etc. étaient prohibés.
Les armes blanches en combat rapproché étaient le nec plus ultra. Cependant, personne n'avait jamais tué un léovarès de cette manière pour le moins... suicidaire.
La créature ne pesait guère que trois-cents livres, mais elle était dotée d'une puissante musculature, d'une morphologie parfaite, de réflexes incroyables, et surtout de capacités cognitives au moins égales à celles des humains. Ces qualités en faisaient l'un des trophées les plus prisés de la longue liste du Club.
Intelligents, mais profondément asociaux, les lions-béliers ne toléraient leurs congénères qu'à certains moments précis de leur vie. Ils étaient impitoyables, vindicatifs, violents ; à cet égard, la poignée d'entre eux qui participaient au gouvernement d'Ogon était des anomalies, des sociopathes inversés.
Dernier point, et pas des moindres : les léovarès avaient le statut de Sapiens, et à ce titre ils bénéficiaient des mêmes droits que les êtres humains. Les tuer était donc un meurtre selon le code en vigueur sur Ogon.

Korolev ne s'embarrassait pas de ce genre de scrupules. Il avait abattu de sang-froid des hommes et des femmes déchus de leurs droits de vivre sur des mondes où l'esclavage était la norme, et la mort, la seule punition infligée aux fuyards. Il n'irait pas pleurer sur le sort d'une bête puante avec des crocs grands comme des poignards...



Le duo avait déjà parcouru quelques kilomètres à l'intérieur du plateau quand Grissom décida de monter le bivouac au pied d'une termitière abandonnée. Il se faisait tard, et l'endroit était dégagé.
Korolev rappela ses drones et entreprit de les ranger soigneusement dans leur étui.
Il leva brusquement la tête en entendant la guide hoqueter de surprise : la silhouette d'un lion-bélier se découpait en ombre chinoise sur le violet du couchant, à plusieurs centaines de pas en contre-plongée.
Le chasseur arma aussitôt son fusil. Enfin ! La fête allait commencer. Il tira au jugé, avec une chance infime de faire mouche. Qu'importe. Un lion provoqué mord toujours à l'hameçon. Être pris pour un gibier est l'insulte suprême pour ce prédateur, et son orgueil démesuré le retiendra de signaler la présence d'un braconnier aux autorités locales.
Le léovarès prit tout son temps pour disparaître derrière la colline.
« Pas malin, ça, non ! » pesta Grissom dans son coin. On ne provoque pas un lion avant de se coucher, jamais ! Sauf si on veut passer une nuit blanche.

Le soir traîna en longueur, comme toujours à cette latitude nordique. Autour du feu, le chasseur et sa guide discutèrent un peu, avant de s'occuper chacun de leurs affaires. Korolev nettoya ses armes tandis que Grissom regardait un divertissement sur son écran de poche. Puis la vieille femme se roula en boule dans son sac de couchage, non sans avoir vérifié que le clapeur était en marche, et elle s'endormit aussitôt. Elle avait passé l'âge de faire des nuits blanches.
Korolev se leva et fit quelques pas en dehors du cercle de lumière. Il savait que le léovarès était là, dans l'obscurité, à les observer. Ses effluves caramélisés flottaient dans l'air.
Le chasseur n'avait pas besoin de dormir. Il était suffisamment chargé en drogues pour rester éveillé une semaine durant, et ses sens, au moins aussi aiguisés que ceux de la créature tapie dans l'obscurité, le protégeaient d'une attaque-surprise. Il ne chercha pas à dissimuler qu'il voyait dans le noir et passa la nuit à inspecter ses armes tout en souriant aux ténèbres.



Le lendemain matin, Korolev annonça qu'il allait s'enfoncer seul dans la savane. Il avait besoin d'être rapide et léger. En d'autres mots, la vénérable guide serait un fardeau pour lui, et elle serait plus utile à garder les affaires. Un peu par égard, ou parce qu'il voulait sincèrement connaître son avis, le chasseur demanda à Grissom si elle avait une idée du meilleur endroit où débusquer le lion-bélier.

Grissom regarda longuement autour d'elle.

Le ciel était encore pur, la lumière franche. Des buissons de pique au cœur étalaient leurs fleurs écarlates à l'adresse des insectes déjà au travail. Peu de brise, pas d'ombres trompeuses. « Par là », fit-elle enfin en désignant une large dépression couverte de mousses mauves et bordée de hautes herbes. « Il doit être aux aguets dans ces joncs, contre le vent. Il faudra l'en faire sortir. »
« Bon courage », ajouta la guide in petto tout en se demandant si elle faisait bien de lancer Korolev sur une fausse piste. Elle, en tout cas, ne se serait pas cachée dans ces joncs, mais elle n'oubliait pas que le client voulait du fil à retordre.

Korolev ajusta rapidement sa tenue isothermique, saisit son arme et s'en fut en trottant silencieusement vers la muraille végétale. « Belle bête », songea Grissom en voyant l'homme bondir avec grâce au-dessus des obstacles naturels, rochers, terriers, bois mort.
Elle observa aussi longtemps qu'elle put le chasseur qui déroulait son pas léger le long des joncs sans jamais trop s'en approcher. À la fin, la minuscule silhouette disparut derrière une crête d'où s'envolèrent quelques émerillons effarouchés.
Grissom augmenta l'intensité de son clapeur. Elle n'était pas à l'abri d'un pooma téméraire. Ou d'un jeune lion-bélier itinérant à la recherche d'un mâle à défier.
Quelques heures plus tard, sans nouvelles de Korolev, elle ouvrit son ombrelle et se cala en dessous pour faire un petit somme.



Dès qu'il fut hors de vue de sa guide, Korolev prit un virage à quatre-vingt-dix degrés, tournant ainsi le dos aux joncs. Son odorat supérieur avait bien isolé le fumet caramélisé de sa proie, cependant beaucoup plus à l'est, vers une colline basse couverte de buissons et de mousses en cônes.
Son nez ne le trompait jamais. Par conséquent, il avait aussi reconnu l'odeur typique de la duplicité chez Grissom : la femme avait peur d'être démasquée.
Korolev avait entendu ces histoires de guides qui jouaient sur deux tableaux à la fois. Comment les léovarès se débrouillaient pour rétribuer ces Judas, le chasseur n'en savait rien et il s'en fichait. La trahison rendait juste la chasse plus excitante.

Il ne cessa jamais de courir, toujours en mouvement malgré la chaleur suffocante. Les mirages de cette saleté de lumière violette ne le perturbaient pas. Patiemment, il suivit des trajectoires courbes qui enveloppaient la source odorante pour mieux la situer. Le lion était planqué dans un de ces bosquets reliés entre eux par des synapses de végétation. Des haies assez hautes pour y ramper sans être vu.

Soudain, Korolev vit la bête jaillir de nulle part et filer comme une balle vers un bosquet épais, aux arbres noircis par des incendies récents. Dans les cimes, des oiseaux s'agitèrent en émettant des bruits de lames qu'on aiguise.
Le chasseur épaula aussitôt, se donna une seconde pour viser et fit feu. La balle frappa un rocher à deux pas du lion-bélier qui plongea dans le couvert de la végétation roussie. L'odeur de brûlé gênait maintenant Korolev, car le vent avait tourné. Pourtant, il n'allait pas chercher à passer de l'autre côté. Il lui fallait débusquer la créature au plus vite pour ne pas perdre sa trace. Les sens en alerte, il bondit vers le boisé et pénétra sans hésiter dans les ombres fraîches. Quand il en sortit trente secondes plus tard, bredouille, il vit le lion qui passait dans un éclair d'un fouillis végétal à un autre, à cent pas de là.

Ils jouèrent ainsi au chat et à la souris durant plusieurs heures.
Korolev eut très vite le sentiment que les rôles n'étaient pas clairement distribués. À plusieurs reprises, il eut la certitude que la bête anticipait ses manœuvres. C'était la première fois qu'il se trouvait confronté à un adversaire de cette intelligence.

En fin d'après-midi, il réalisa qu'il s'était éloigné du camp d'au moins vingt kilomètres. Le lion voulait évidemment lui faire croire qu'il comptait sur la nuit pour mieux le surprendre. Et donc lui faire tourner les talons. Or, Korolev savait qu'il serait difficile de surveiller ses arrières tout en courant.
Le chasseur allait quand même donner satisfaction au léovarès. Il rebroussa chemin en prenant un air soucieux et en simulant l'odeur de la panique – une autre génomodification dont il était fier, et qu'à sa connaissance il était le seul à posséder.
Il courait, mais pas trop vite. Du coin de l'œil, il captait parfois un mouvement discret, loin derrière. Il allait prendre la bête à son propre piège.

Une heure plus tard, la lumière s'était assombrie – on pouvait le dire de cette étrange luminosité, où ce qui était pâle semblait blanc, et tout le reste devenait noir. Korolev sentit que sa proie s'était considérablement rapprochée. Qu'elle se croyait chasseur.
Il fit alors volte-face, et il piqua un sprint droit sur la forme mouvante qui le talonnait à une cinquantaine de mètres. À la surprise du chasseur, cette dernière ne dévia pas d'un pouce. Korolev accéléra de plus belle.
L'adrénaline produite par ses glandes artificielles coulait maintenant à flots, et fouettait son organisme, ses muscles, ses sens. L'image de chevaliers dans une joute médiévale se forma dans son esprit survolté.
Vitesse.
Force.
Impact.
Il s'emballait. Danger ! Il ne ferait jamais le poids physiquement contre un lion-bélier, ainsi nommé en raison de sa phénoménale puissance de percussion. Alors il inversa ses dosages hormonaux. Une giclée de bêtabloquant lui fit l'effet d'une douche glacée. Il s'arrêta net au moment où le lion, contre toute attente, pilait à son tour, comme si Korolev avait en face de lui son propre reflet dans un miroir.
Le temps sembla ralentir tandis que le chasseur visait la bête. Il la vit prendre une posture étonnante qu'il reconnut trop tard. Le Léovarès tenait un poignard qu'il lança avec une fraction de seconde d'avance sur l'homme stupéfait. Un poignard ! C'était impossible. Inconcevable. Les lions-béliers méprisaient les armes.
Ce n'était pas juste ! Lui, Korolev, avait respecté les Règles.
Ce n'était pas juste.
La lame d'acier s'enfonça dans sa glotte, à l'endroit le moins protégé de sa combinaison en textile renforcé. Le coup de feu partit, mais un poil trop haut, car Korolev avait commencé à lever les bras dans un réflexe de défense.
Ses implants infirmiers furent impuissants à juguler l'hémorragie. La pression sanguine était trop forte, portée par un taux d'adrénaline encore au plafond.
Il mourut en quelques battements de cœur.



Assise sur un rocher, une pipe fumante aux lèvres, Grissom regarda le client revenir dans la lumière du feu de camp.
Le lion-bélier marchait à grands pas. À sa hanche ballottait la tête sanguinolente de Korolev.



Le léovarès s'arrêta à quelques mètres et jeta son trophée qui toucha le sol avec un bruit mat.
L'odeur de caramel de l'animal était plus forte que jamais, sa crinière gonflée vibrait à chaque respiration.
Si feu Korolev avait eu le loisir d'observer attentivement ce lion-bélier comme Grissom pouvait maintenant le faire, il aurait remarqué le léger chatoiement qui irisait le moindre de ses mouvements. Mais peut-être l'avait-il vu et mis sur le compte des mirages.
Sous l'œil attentif de la guide, l'hologramme chatoyant s'effaça brusquement, révélant un Korolev poisseux de sueur et de cire fondue, les yeux brillants d'une joie sauvage.
Bien plus que la ressemblance physique parfaite, c'était la dissemblance d'attitude qui frappait Grissom. L'autre Korolev – le mort – était parti la fleur au fusil, avec l'arrogance et la désinvolture propres à ceux qui doutent au fond d'eux-mêmes. Celui-ci, par contre, revenait tout enjoué, presque sympathique... n'était cette inébranlable foi en lui-même qui brûlait dans son regard.

Korolev enleva la tenue piquetée de centaines de billes argentées qui l'habillait de la tête aux pieds. Ses mains tremblaient d'émotion.
« Il a bien failli m'avoir », fit-il en prenant la gourde que lui tendait Grissom.
Ensemble, ils regardèrent en silence la tête du Korolev mort. Le faux Korolev. Dans les dernières lueurs d'Armis, le sang qui barbouillait le visage grimaçant paraissait noir.
Certes, ce n'était qu'un Ka : la copie conforme, aux souvenirs légèrement trafiqués, d'un véritable être humain. Cette mise à mort mettait pourtant Grissom mal à l'aise. Légalement parlant, c'était un meurtre, même sur les mondes qui interdisaient les Kas. Pour la garde-chasse un peu vieux jeu, un Ka méritait – encore – moins la mort qu'un lion-bélier, mais ce n'était pas à elle d'en décider. Elle n'oubliait pas que le Club avait droit de vie ou de mort sur sa propre carcasse.
Ce qui ne l'empêcha pas de poser une question qui lui brûlait les lèvres :
— Et si ce Ka vous avait tué ? Est-ce que ça n'aurait pas prouvé que lui, donc vous... étiez meilleur... que vous-même ? Un peu comme maintenant, en fait ? 
Le chasseur dévisagea longuement la guide qui tortillait sa barbichette crasseuse autour de son index, faisant et défaisant des tresses jaunâtres.
Korolev était Grand Veneur, désormais. Devait-il perdre son temps à justifier ses actes auprès d'une sous-fifre aux manières épaisses ? Pourquoi pas ? Ce soir, il se sentait magnanime. Et la vieille méritait un peu de lumière divine. Un éclat d'immortalité.
— C'est la beauté de cette Chasse, Grissom. Quoi qu'il arrive, la réputation du chasseur en sort renforcée.
L'homme fixa intensément sa guide, comme pour s'assurer qu'elle buvait bien ses paroles.
— J'avais déjà fait mes preuves, et ce Ka aussi, évidemment, puisqu'il était moi. J'ai passé le cap de me comparer aux autres, comprenez-vous ? Comment progresser, dès lors ? En me transcendant. Être toujours plus. Meilleur que moi. Comme le point focal d'une spirale qui tourne sans fin. Une singularité hors de tout cadre rationnel. La transmutation du soi en übermensch.
La femme hocha gravement la tête, tout en tirant sur sa pipe. Longtemps, elle s'était sentie complexée de ne rien comprendre à ce genre de considérations philosophiques. Elle savait maintenant que l'idiot est rarement celui qui ne comprend pas, mais bien celui qui est incapable de faire comprendre ce que lui-même croit comprendre.
— Quand même..., insista-t-elle. Si jamais...
— S'il m'avait tué ? la coupa Korolev qui voyait venir la question. Alors ce Ka aurait mérité ma place. Légalement, il serait devenu moi. Et il n'en aurait rien su. Les drones ne faisaient pas que filmer, ils le surveillaient, et ils l'auraient immédiatement endormi. Le Club se serait chargé du reste. Je serais mort, mais Korolev vivrait, comme il vit ce soir et se tient devant toi. 
Une autre question germa aussitôt dans l'esprit de Grissom qui eut la sagesse de la garder pour elle. La guide n'aurait pas la chance de se « transcender » si elle mourait prématurément.

Korolev se détourna ostensiblement vers les étoiles qui s'allumaient une à une. Il savait très bien ce qui taraudait la femme, et il ne voulait certainement pas en parler.

Oui, il se souvenait du lion-bélier qu'il avait abattu, l'année précédente, pour gagner ses galons de Grand Maître. Une traque de trois jours, qui s'était achevée dans les monts de Bronze, plus au nord, dans un dédale de roches traîtresses, le long de corniches et d'à-pics vertigineux. La bête avait chu dans l'abîme, une flèche dans le cou. Son corps avait été emporté par les flots grenat d'un torrent de montagne.
Son corps... ou le corps d'un homme drapé d'un hologramme de lion-bélier.
Korolev ne saurait jamais ce qu'il avait vu tomber.
Ce qu'il savait, c'est qu'une créature était morte. Qu'une autre avait survécu, et que son nom était Korolev.
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Un petit mot pour l'auteur ? 68 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

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Vincent DeMille  Commentaire de l'auteur · il y a
Le miroir de Gallup s'est brisé, prière de garder vos chaussures !

Ajout du 31 mars 2022 : merci à toutes et à tous pour vos commentaires encourageants !

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Kruz BATEk Louya · il y a
Belle création littéraire ! Mon soutien à cette œuvre.
Je vous invite sous ce lien, mon texte ;
Mon existence : c'est moi-même le maître (Kruz BATEk Louya)

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JH C · il y a
Félicitations :)
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Christian CUSSET · il y a
J'avoue avoir manqué avant le palmarès cette superbe nouvelle qui aurait bien mérité mes voix. Un histoire remarquable tant par l'écriture, l'inventivité ou son jeu subtile sur l'identité. Bravo !
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Vincent DeMille · il y a
Merci Christian !
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Caroline Bonnet · il y a
Une mise en abyme originale et un récit puissant.
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Vincent DeMille · il y a
Merci Caroline !
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Fred Panassac · il y a
Votre histoire sur l’Ersatz n’est pas un Ersatz d’histoire, et ce n’est certes pas un Ersatz de prix qu’il a obtenu !
Bravo Vincent pour votre place sur le podium très méritée

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Viviane Fournier · il y a
Bravo, Vincent !
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Sylvie Neveu · il y a
Je vous découvre seulement maintenant et vous dis bravo pour votre belle performance
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Annabel Seynave- · il y a
Une récompense très largement méritée pour ce très beau texte !
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Vincent DeMille · il y a
Merci Annabel !
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Vincent DeMille · il y a
Merci Jean-Louis !
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Alice Merveille · il y a
Bravo Vincent !
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