ERNESTO SALINAS GUERRERO

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Benoît Demonty est né le 4 février 1974, 74 ans jour pour jour après Jacques Prévert, qu’il révère. Il a publié dernièrement "La longue nuit de l'humanité" aux Editions Empaj.

Toute sa vie, Ernesto Salinas Guerrero s’est engagé.
Il s’est engagé dans la vie publique, dans la politique, dans l’économie sociale. Il s’est engagé pour augmenter le bien-être de ses concitoyens, pour défendre les libertés fondamentales, pour une humanité plus juste.
Et cet engagement, Ernesto Salinas Guerrero l’a manifesté dès son plus jeune âge.

Tout a commencé à son insu, devrais-je dire.
A peine entré au collège, le professeur d’Ernesto proposa aux élèves de désigner un représentant de classe.
- Vous ne devez pas choisir votre copain, avait dit l’enseignant, mais le petit camarade qui vous représentera le mieux. C’est une lourde responsabilité à assumer.
Comme il n’était l’ami de personne, et qu’aucun élève ne désirait assumer de responsabilités supplémentaires, les petits camarades d’Ernesto se mirent d’accord pour voter pour lui, Ernesto Salinas Guerrero, le petit nouveau que personne ne connaissait.
Ernesto se fit donc élire à l’unanimité au poste de délégué. Jamais jusqu'alors il n'aurait pensé être le porte-parole de quiconque. Mais ce jour-là, il se dit que si les autres élèves l'avaient choisi, ce n'était pas pour rien. Il devait posséder des compétences dont il ne soupçonnait pas l'existence, mais que les autres avaient vues en lui. Aussi accepta-t-il avec fierté ce rôle de leader qu'on lui avait tendu. Ce fut le début d'une longue série.
Ernesto assuma sa tâche avec tant de motivation et d'abnégation qu’il fut réélu l’année suivante. Exerçant sa tâche avec sérieux et application, il conserva son rôle jusqu'à la fin du lycée, sans jamais avoir eu besoin de se présenter officiellement comme candidat.
Le vendredi après les cours, au lieu d’aller au café ou de se préparer pour sortir en discothèque, comme ses camarades, Ernesto restait à l’école pour assister à des réunions, ramasser les papiers gras de la cour de récréation, repeindre les locaux ou aider les femmes de ménages.
Le jour où la belle Antonella, qui était secrètement amoureuse de lui depuis plusieurs années, l’invita à son anniversaire, il fut contraint de refuser : il avait accepté de décharger les cageots de pomme pour l’opération « cantine saine » du lundi. Antonella avait pleuré toutes les larmes de son corps, puis elle dessiné à la hâte la silhouette d’Ernesto sur une grande feuille, qu’elle avait chiffonnée et déchirée avec rage. Elle était ensuite descendue auprès de ses invités et elle avait oublié Ernesto dans les bras de Frederico.
La dernière année du lycée, de grandes réformes sur l'organisation de l'éducation nationale furent envisagées par le gouvernement. Ces réformes, dictées davantage par des nécessités économiques que par des préoccupations qualitatives, diminueraient fortement le confort des étudiants et des professeurs dans les années à venir. Bien qu'il ne fût plus concerné par ces réformes, puisqu'il achevait sa scolarité, Ernesto Salinas Guerrero se sentit le devoir de réagir, afin de ne pas devenir le complice des changements à venir. Il participa ainsi à toutes les manifestations qui eurent lieu dans le pays. Il jeta des œufs puis des ballons remplis de couleurs sur les façades des bureaux des partis politiques concernées. Il ressentit une profonde fierté lorsqu'il fut la cible unique d'un tir d'autopompes et il savoura comme il se devait sa première charge des forces de l'ordre.
Ce fut lors d'une de ces manifestations qu'il rencontra Angela Donalda Aquino.
Angela était une petite brunette au caractère affirmé, dont le père était syndicaliste. Dans la branche maternelle, son arrière-grand-mère avait milité pour le droit de vote des femmes.
Angela et Ernesto firent connaissance lors d'un affrontement avec la police. Ernesto et quelques manifestants s’étaient bêtement laissé enfermer dans un carré de barricades et étaient ainsi à la merci des matraques des forces de l'ordre, sans aucune issue pour leur échapper. Angela le saisit violemment par le bras et l'extirpa de cette mauvaise situation avec une force surprenante pour une jeune femme de son gabarit.
Il la remercia et elle l'embrassa avec vigueur.
- Donne-moi ton numéro de téléphone, dit-elle à Salinas.
Il obéit aussitôt. Elle sortit un bâton de rouge à lèvres de sa poche et inscrivit le numéro sur sa main. Ernesto fut impressionné par autant d’autorité. Alors qu’il s’approchait d’elle pour l’embrasser, elle le repoussa violemment en lui intimant l’ordre de courir.
- Va-t’en, échappe à ces fascistes au service d’un pouvoir fasciste ! cria-t-elle. Et elle prit la fuite en scandant des slogans révolutionnaires.
Moins rapide et moins réactif qu’elle, Ernesto, sidéré par l’énergie de cette fille, finit par recevoir les coups de matraques qu’elle avait cherché à lui éviter.
Il passa 24 heures en prison et, à peine rentré chez lui, il reçut un coup de fil d’Angela.
- Qu’est-ce que tu faisais hier ? J’ai essayé de t’appeler trois fois et tu n’as jamais décroché ! dit-elle froidement.
- J’étais emprisonné, répondit-il avec fierté.
- Tu ne dois jamais te laisser emprisonner !
Trois fois. Elle l’avait appelé trois fois. Fallait-il qu’elle soit amoureuse pour appeler trois fois. Angela n’était pas vraiment son type de femme, trop autoritaire, trop masculine, mais Ernesto n’était pas un don juan. Ce n’était pas le genre d’homme qui attirait les regards et qui s’entourait de filles. Une occasion comme celle-là, une fille si entichée de lui, il n’en connaîtrait pas des dizaines dans sa vie. Ce n’était peut-être pas l’amour absolu, mais certaines personnes ne pouvaient pas se permettre de faire la fine bouche. Quand il n’y avait pas de carte, on prenait le plat du jour.
Angela l’invita ensuite à différents meetings, sit-in, manifestations, rassemblements et défilés. En un an, Angela et Ernesto s'attachèrent aux grilles d'un centre pour réfugiés politiques, envahirent plusieurs ministères, interrompirent plusieurs réunions politiques, insultèrent quelques chefs d'État en visite officielle et bloquèrent des dizaines d’accès autoroutiers.
Très vite, Angela Donalda Aquino présenta Ernesto Salinas Guerrero à ses parents, qui l'adoptèrent immédiatement.
Un dimanche ensoleillé de mai, à table, alors que le père d'Angela débattait du marxisme avec Ernesto qui l'écoutait attentivement, Angela parla mariage. La mère sortit de la cuisine en pleurant de joie, tandis que le père interrompit son discours pour applaudir. Les noces eurent lieu deux mois plus tard.
C'est alors qu'Ernesto traversa une période de crise. Il avait vingt-six ans. Il avait mis beaucoup d'énergie dans ses engagements, s'était donné à corps perdu pour différentes causes et avait collaboré avec de nombreux foyers d'activistes de tous bords. Il était marié avec une femme énergique, logeait chez ses beaux-parents et travaillait comme journaliste pour le feuillet marxiste que son beau-père dirigeait. Il avait tout pour être heureux, pourtant il ne parvenait pas à faire taire cette petite voix intérieure qui lui demandait sans cesse s'il ne s'était pas trompé de vie.
Il poussa alors la porte d'une astrologue, qui lui tira les cartes, lut les lignes de sa main, observa le marc de café et le vol des oiseaux. Mais tous ces augures donnèrent des réponses contradictoires et Ernesto en fut insatisfait.
Il s'installa ensuite sur le divan d'un psychanalyste, qui analysa ses rêves, ses lapsus et ses actes manqués. Mais toutes ces interprétations soulevèrent plus de questions qu'elles n'apportèrent de réponses. Ernesto en fut fort dépité.
Il entra enfin dans une église, où le prêtre lui parla des Évangiles, lui cita des versets et lui lut épîtres. Mais les voix du seigneur furent impénétrables et Ernesto en fut profondément découragé.
La crise existentielle d'Ernesto atteignit son paroxysme un soir d'avril. Alors qu'il était au restaurant avec Angela, hésitant entre un plat de viande est un plat de poissons, sa tendre épouse lui annonça qu'elle était enceinte. Bouleversé par cette nouvelle à laquelle il ne s'attendait pas, il commanda une salade, ce qu'il regretta amèrement tout de suite après.
Cette nuit-là, il ne trouva pas le sommeil et en pleine nuit il descendit regarder la télévision. Il tomba sur un reportage consacré à des rebelles d'Amazonie qui luttaient contre la déforestation orchestrée par les mafias locales. Il fut littéralement hypnotisé par le discours du chef de la rébellion, un homme décidé, énergique, qui dégageait une impression de puissance.
- Nous sauvons des arbres, disait cet homme, cela peut paraître dérisoire pour des occidentaux comme vous. Mais pour nous, nous sauvons le monde. Nous ne pourrions pas continuer à vivre comme si rien n’était, regarder la télévision, acheter le téléphone portable dernier cri, nous divertir dans des salles de cinéma, en sachant ce qui se passe ici. La mafia ne pense qu’à l’argent que lui rapporte le commerce du bois. Même si c’est au détriment des êtres humains. Nous avons le devoir de les empêcher de nuire.
- Vous est-il arrivé de mettre votre vie en danger ? demanda le journaliste.
- Nous risquons notre vie chaque jour.
Sans se poser de questions, Ernesto Salinas Guerrero prit quelques affaires et un peu d'argent et il quitta son domicile au milieu de la nuit pour rejoindre la rébellion en pleine forêt amazonienne. Il hésita bien un instant à laisser un mot à son épouse, mais il ne savait pas quoi lui écrire.
- Je lui enverrai une carte postale de l'aéroport, se dit-il.
À l'aéroport, il trouva plus judicieux de lui écrire du Brésil. Arrivé au Brésil, il préféra lui téléphoner à son arrivée au village d'Esquasonias. A Esquasonias, il ne pensa plus à elle.
Il vécut cinq ans au milieu des rebelles, s'investissant sans compter ses efforts, participant à toutes les missions, s'assurant des repérages et des approvisionnements. Rapidement, il devint le bras droit du chef de la rébellion, Marcus Oulianov Guandujo, il se mit en ménage avec sa fille, Consuella Dietrich, et il se prépara à prendre la relève de Marcus quand celui-ci se sentirait trop vieux.
Ernesto était de nouveaux heureux.
Ce bonheur prit malheureusement fin lorsqu’Ernesto fut kidnappé par la mafia locale.
Il fut enfermé plusieurs mois dans un abri de tôles, avec une petite fenêtre en hauteur pour toute ouverture, en proie à une angoisse indicible. Chaque matin, il se réveillait avec la ferme intention de s'évader. À midi, il hésitait sur le moyen de l'évasion. Le soir, il abandonnait tout espoir de quitter un jour sa prison.
Il resta longtemps sans aucune visite, oscillant entre son désir de liberté et sa peur d'être tué s'il tentait de s'évader. Après tout, il n'était pas si mal. Tous les matins, une main sans visage déposait une gamelle de bouillie et un bol d'eau à travers une petite ouverture. Il n'était pas maltraité, il n'était pas torturé, il était tranquille et, pour la première fois dans sa vie, personne n'attendait rien de lui.
Un matin, on lui déposa un livre en plus de sa gamelle et de son bol d’eau quotidien. Le livre était écrit par un certain Giorgio Albrecht Charismos et il traitait des inévitables inégalités sociales dans toute civilisation.
« Nous pouvons diviser les individus en deux catégories, écrivait Charismos, ceux qui sont aptes à décider et ceux qui ne peuvent s'en sortir qu'en déléguant leur prise de décision aux autres. Si le monde est dirigé par les premiers, l'humanité accédera au bien-être et à la prospérité. S'il est dirigé par les seconds, c’est la ruine et la faillite assurées, comme le montre l’Histoire ».
Ernesto trouva cette lecture très intéressante et ne put s'empêcher de reconnaître que ce Giorgio Albrecht Charismos avait raison. Le monde avait besoin d’hommes forts, de leaders qui ne se laissaient pas influencer par les autres. Combien de fois n’avait-il pas dénoncé ces moutons de Panurge, qui se mettaient volontairement sous la coupe d’un chef ou d’une idéologie, comme s’ils étaient incapables d’assumer seul la responsabilité de vivre leur vie. Ernesto détestait profondément ce type d’hommes, veules et serviles.
Sur la quatrième de couverture, il découvrit une photo de Charismos : visage carré, sourcils volontaires, mâchoire décidée.
- Voilà quelqu’un qui ose, avait-il dit à voix basse.
La semaine suivante, il reçut un autre livre du même auteur, consacré celui-là à la nécessaire survenue sur terre d’un Homme nouveau, fort, volontaire et despotique. De nouveau, Ernesto trouva des concordances entre sa pensée et celle de Giorgio Albrecht Charismos.
- Moi aussi j’en ai assez des velléitaires et des pleutres ! cria Ernesto. Vive l’homme nouveau !
Les semaines suivantes, Ernesto reçut des articles sur les mensonges concernant les déforestations en Amazonie, sur les bienfaits du commerce du bois pour les populations locales, sur l’amélioration de leurs conditions sanitaires et éducatives. Tous les textes étaient signés Giorgio Albrecht Charismos.
Isolé du monde extérieur, une idée folle germa dans la tête d’Ernesto. Cette idée devint ensuite une fixation et cette fixation se mua en obsession : il devait rencontrer ce Giorgio Albrecht Charismos avant de mourir. Mais comment ?
Il arrive que les rêves, même les plus insensés, deviennent réalité.
Un matin, un homme entra dans la prison de tôle d’Ernesto. Cet homme, qui tenait en mains sa gamelle et son bol d’eau, lui apparut dans la lumière de l’entrée, comme une divinité descendue sur terre. Quand ses yeux s’habituèrent à la clarté, Ernesto reconnut l’homme devant lui : Giorgio Albrecht Charismos. Il correspondait trait pour trait à la photo de son livre : visage carré, sourcils volontaires, mâchoire décidée.
-Lève-toi, lui dit Charismos.
Et Ernesto se leva.
-Tu as lu tout ce que je t’ai fait parvenir ?
-Oui. Tout. Du début à la fin.
-Tu as apprécié ?
-Oui. Tout. De la première à la dernière ligne.
-Tu te doutes de qui je suis ?
-Oui. Vous êtes Giorgio Albrecht Charismos. Chef des mafias locales.
-Tu as été mon ennemi pendant cinq ans, mais maintenant je veux que tu viennes avec moi.
Sans trop savoir pourquoi, Ernesto se doutait de la demande de Giorgio. Le rejoindre était tentant, mais c’était quand même trahir son ancien chef, Marcus, et sa fille Consuella. Marcus avait raison de se rebeller contre la mafia, mais Giorgio n’avait pas tort quand il disait que le monde avait besoin d’hommes forts. Les rebelles défendaient les populations, mais la mafia les nourrissait. Couper les arbres dévastait la forêt amazonienne, mais la déforestation assurait du travail à des milliers de Brésiliens.
-Alors ? demanda Charismos.
Alos ? Ernesto ne savait pas. Il pesait le pour et le contre. A chaque argument en faveur d’un camp, il pouvait en opposer un autre en faveur du camp adverse.
C’est alors qu’il eut cette idée qui lui parut géniale :
-Je vais tirer à pile ou face ! dit-il avec exaltation à Charismos, dont les sourcils volontaires se redressèrent avec stupeur.
-Comme tu voudras.
Il sortit un dollar de sa poche et le tendit à Ernesto, qui fit mine de le lancer en l’air avant de se raviser.
-Je préfère que ce soit vous qui lanciez la pièce, dit-il en tendant le dollar à Charismos.
-Moi ?
-Oui, vous. Pile je reste un rebelle, face je vous rejoins.
Charismos lança le dollar et le rattrapa sur le dos de sa main.
Pile.
Le cruel Giorgio Albrecht Charismos sembla soulagé. Il sortit un pistolet de la poche de sa veste et abattit Ernesto Salinas Guerrero sans prononcer le moindre mot.
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