Entre chien et loup.

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En compétition

Peindre, écrire, voyager, des mots en osmose, des échappées belles pour la retraite. J'aime lire les autres, partager mes coups de coeur et ils me le rendent bien  [+]

Image de Hiver 2022
Toute fraîche sortie de l'école avec son BEP section Carrières Sanitaires et Sociales en poche, Emilie Martin avait validé son option complémentaire d'Aide à domicile. Depuis le mois d'octobre, elle assistait Anatole Ploux, quatre-vingt-treize ans, mal marchant dans son quotidien suite à une chute du haut de son pommier.

Le bonhomme n'était guère avenant à l'image du capharnaüm dans lequel il vivait. Une sombre maison vétuste qu'un feu dans un poêle parvenait difficilement à égayer, mais qui signifiait chaque jour à Simone Borie, la voisine, qu'il était encore de ce monde grâce à la fumée que vomissait la cheminée. Emilie visitait aussi cette veuve pour un peu de ménage et apprenait ainsi tout ce que le vieux taiseux dissimulait dans son regard noir.

S'il n'avait pas bon pied, Anatole avait bon œil. Suffisamment pour dépecer les cadavres d'animaux qui lui tombaient sous les pattes. Ses grosses mains noueuses et velues de paysan berrichon savaient y faire. Éviscérer, énucléer, démembrer, rien ne lui résistait dans les dépouilles d'oiseaux, de lapins, de belettes jetées parfois devant sa porte, c'était un as du couteau.

Le renard qui vint ce soir-là rendre l'âme sur le seuil était-il donc suicidaire ? Non, Anatole soignait aussi les animaux. Amputer, suturer, panser, l'homme avait ce don de ramener à la vie les boules de plumes, les outres de poils. Le canidé avait choisi un ultime refuge chez le vieil Anatole avec en dernier recours l'espoir d'une seconde prestance, une défroque de paille gonflée, pour encore habiter là où la mort l'avait fauché.

Emilie Martin gara sa petite voiture sans permis dans la cour. Elle enjamba le cadavre du goupil avec effroi :
— M'sieur Ploux, y'a un r'nard sur votre paillasson.
Sans un mot, le vieux mobilisa sa canne et ses semelles de charentaises pour avancer lentement jusqu'à la porte laissée ouverte. Il se baissa avec difficulté, empoigna le renard encore chaud par le col. Emilie remarqua l'agilité des doigts, une force vive qui contrastait avec l'impotence affichée du Berrichon, elle pâlit. Des traînées de sang suivirent à la trace l'homme et la bête jusqu'à la paillasse de grès. Anatole y déposa doucement le renard dont il caressa la queue rousse avant de regagner son fauteuil en traînant des pieds.
— Fais c'que t'as à faire la gamine, j'l'arrangerai après !

Emilie ne se le fit pas dire deux fois. Elle lava à grande eau le pavé bosselé, chassant les rigoles rougies qui filaient sous les pattes du buffet. Elle réprima un haut-le-cœur en essorant la serpillère près de la dépouille fourrée qui puait le fauve et le sang. Puis elle s'activa à dépoussiérer. Elle menait une lutte incessante contre les araignées qui trouvaient des refuges de choix dans les nombreuses créatures empaillées par le vieux. Macramé dans les oreilles, dentelle dans les narines et fil à fil entre les pattes, des nasses pour les nombreuses mouches et de quoi affoler le plumeau.

L'adolescente fuyait du regard les griffes, les regards fixes, les truffes et les becs jetant un défi au naturel, oui ces bêtes narguaient encore la vie. Si Emilie craignait toujours un coup de dent, une aile brusque ce n'était rien à côté de la frayeur qui la saisissait quand elle devait faire peau nette au sanglier. Son énorme tête crochetée de deux défenses agressives plastronnait sur un écu en bois grossier cloué sur le mur. Un trophée, lui avait dit Simone, « du temps où l'Anatole chassait avec son père ». Un trophée au regard mauvais qui rougeoyait sous l'effet des flammes du poêle. Son ombre portée sur le mur épousait tellement le profil d'un diable que les mains d'Emilie tremblaient. La hure menaçante semblait fouir l'air, prête à mordre le chiffon qu'elle passait à la va-vite.

Pour couronner le tout, il y avait aussi la porte. Cette porte qu'elle avait ordre de ne pas franchir. Des odeurs rances, putréfactions ou muscs filtraient dans la pièce de vie. Des frôlements, agitations ou agonies fuitaient au travers de l'épaisseur du bois. Quelquefois un sifflement perçait les décibels de la télévision, le vieux incrusté dans son fauteuil ne cillait pas. Emilie frottait plus fort pour se donner du courage tout en le regardant en coin.

Lorsqu'elle reprenait sa voiture, la nuit naissante plombait le jour de scories de brume. Grises, elles lissaient un étrange pelage sur le paysage, entre chien et loup, la campagne s'ensauvageait de mystère. Installé tôt dès l'automne, ce sas incertain plongeait Emilie dans une apnée oppressante ouverte à tous les dangers quand elle traversait la forêt. La petite route sinuait comme un serpent à l'affût dont les anneaux mettaient brusquement en lumière les virages. La petite voiture tournait au dernier moment, faisait parfois des embardées. Les phares balayaient les troncs des arbres creusant des travées noires sur les bas-côtés où luisaient des regards. Ceux des chouettes, des blaireaux, des loirs, des geais et surtout celui du sanglier fouisseur, tous poursuivaient Emilie Martin jusque chez elle. Ces retours l'épouvantaient autant que ces cauchemars où des voix chuintaient, glapissaient, sifflaient pour hanter ses nuits.

Quand vint le jour du cerf, il neigeait. Simone Borie lui décrivit le cervidé agonisant la veille au soir dans le chemin, les tripes à l'air, les efforts d'Anatole pour traîner la bête qu'il avait fini par déposer péniblement chez lui. Depuis, la porte était fermée. Une longue estafilade, pétrie de neige rouge, balafrait le tapis tout blanc de la cour, le vent rabattait la fumée de la cheminée sur le toit. Emilie Martin frissonna. « L'est pas méchant l'Anatole, juste un peu bizarre », c'est ce que Simone disait, Emilie pensait tout autrement.

Le soir même, elle avertit Anatole Ploux qu'elle ne pourrait plus venir chez lui.

Petit à petit, la traversée de la forêt à la tombée du jour reprit sa normalité, comme Emilie sa sérénité. Jusqu'à ce 12 novembre où Simone Borie perdit la raison. C'est du moins ce que crut Emilie Martin en l'écoutant lui annoncer qu'Anatole Ploux avait disparu.

Le médecin, le maire, le cantonnier, les gendarmes, tout le monde battit la campagne pour retrouver le vieil homme. Sans succès !

Un lointain parent ferma la maison, posant un linceul sur toutes les âmes empaillées abandonnées aux araignées. Devant le portail de la cour, des cages de bric et de broc jetées pêle-mêle et des peaux tannées se poudrèrent rapidement de neige. Seule une poignée d'yeux en émail continua à fixer le ciel sur le rebord de la fenêtre et le temps engloutit l'absence.

Souvent, entre chien et loup, on aperçoit un grand cerf au sortir de la forêt. Emilie Martin ralentit toujours, la peur au ventre, car Simone lui a dit qu'il n'y a pas de fumée sans feu.
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Patricia Besson · il y a
Une histoire qui tient en haleine et très bien racontée. Bravo, mon soutien
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Paul V. Camal · il y a
très beau récit ! Dieu que vous contez bien !
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Francis L · il y a
Ce qui (d)étonne, c'est notamment le contraste entre cette jeune fille bloquée par la peur, et le vieillard semblant handicapé mais avec une force vive - effrayante. Jusqu'à la fin.
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JAC B · il y a
Vous n'avez jamais remarqué la force des mains des vieilles personnes Francis ? Ces mains qui ont fait beaucoup de choses ? Gardent la mémoire de beaucoup de gestes alors que le dos est plié en deux, la marche devient difficile ? Moi, si et je trouve cela fascinant autant qu'émouvant.
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Carl Pax · il y a
L'histoire de cette aide à domicile prend dès le départ une tournure inattendue, avec ce vieillard taxidermiste campé de façon inquiétante, un petit côté barbe bleue. Une atmosphère particulière et bien distillée.
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Alain Le Roux · il y a
le chemin de la vie
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Jean François Bottollier · il y a
Une arche de Noé funèbre et puis plus rien.
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Francis L · il y a
Le poêle est tombé, tout simplement.
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Fleur A. · il y a
Belle histoire
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Christiane Tuffery · il y a
Courageuse la petite Emilie, surtout quand elle doit épousseter toutes ces bêtes empaillées. J'en aurais bien lu un peu plus mais la mort a fauché Anatole, stoppant là mon appétit. Dommage !
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A. Nardop · il y a
Vous nous portez la nuit dans la campagne berrichonne et ses secrets. Bravo.
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Aldo Rossman · il y a
L'homme et l'animal ne sont pas si loin que l'on croit et la métamorphose est toujours possible. Un récit bien ancré dans l'atmosphère de la campagne, jusque dans ses réalités sociales.
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Francis L · il y a
Si j'ai correctement compris, Jac B nous invite à nous interroger dès le titre sur la sauvagerie de la campagne. À la fois libre et sauvage comme un loup, avec ses grands espaces, sa volonté d'indépendances. Mais aussi éduquée comme un chien, accueillant ses semblables sans conflit apparent.
Je ne sais qu'en penser ...

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JAC B · il y a
Concentrez-vous sur la fumée peut-être trouverez-vous le feu Francis ??

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