Encore !

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La baronne Constance Delabas était bien jeune quand elle épousa le comte de la Joyeuse. Elle fut échangée et dotée d'une coquette somme au profit du comte qui était déjà entré en sénescence et devait bien frôler les cent dix ans si on comptait en années chien. Le jour de ses noces, elle fut lavée, poudrée, coiffée et habillée comme on le fait pour une reine. Le vertugadin en osier sous les couches d'étoffes faisait joliment bouffer le velours brodé de fils d'or et d'argent de sa robe et les perles blanches dans ses cheveux tranchaient élégamment avec le jais noir de ses yeux. La Joyeuse ne s'était pas embarrassé et portait un simple surcot de tiretaine rouge et sans manches orné sur la poitrine de campanelles bleues et blanches entrelacées qui figurait le blason de son illustre famille.

Les noces réunirent toute la noblesse de Bordeaux, ville moyenne de province dont les mascarons en pierre dégouttaient à plein du sang des esclaves versé par les négriers dans les cales des navires. Très économe pour ne pas dire radin, le comte sut se contenir quant aux dépenses à engager et prétextant la santé fragile de sa nouvelle épouse coupa court aux festivités après le quatrième service. Le couple fort mal assorti se coucha tôt et lorsque le comte tenta de soulever Constance pour la mener jusqu'au lit nuptial, ses genoux le trahirent et il craqua ses braies qui tombèrent en tirebouchonnant sur ses chevilles. Fallait-il y voir un signe du malin ?

Instruite par sa mère de ce qu'attendait un mari et plus généralement des besoins intimes que pouvait ressentir un homme, Constance enfila sa plus belle chemise de lin brodée et toute tremblante alla s'allonger auprès de son époux qui ronflait déjà comme un sonneur, fatigué qu'il était du remue-ménage causé par cette longue journée. Allongée sur le dos et contemplant les draperies étoilées du baldaquin, Constance se trouva fort déçue de ne rien sentir de la passion charnelle qui transparaissait dans « Héloïse et Abélard ». Elle finit tout de même par s'endormir comme un nouveau-né après la tétée et se réveilla le lendemain aussi fraîche et reposée qu'après avoir chanté matines.

Le comte se leva dès potron-minet pour s'occuper de ses affaires et resta enfermé dans le petit salon une bonne partie de la journée, se faisant porter son repas. Constance déjeuna seule au bout de la longue table qui n'accueillait plus grand monde. En fin d'après-midi, sa mère s'invita à boire un verre de vin sucré et lui demanda sans détour comment s'était passée la nuit de noce. C'est à peine si elle ne lui réclama pas le drap. Lorsque Constance lui raconta et que sa mère comprit de quoi il retournait, elle prit de plein fouet la main gantée de la vieille baronne sur la joue. Ça fit poc ! Constance eut le culot de protester et s'en reprit une, cette fois-ci sur l'autre joue qu'elle n'avait pourtant point tendue. Constance était jeune, elle était bien faite, avait des seins au goût de miel et une figure non dénuée de charme. Il n'y avait aucune raison pour que cette union ne fût pas consommée. Cela devait forcément venir d'elle, malgré son grand âge le comte n'était tout de même pas une foutremolle ! Femme d'expérience, la baronne confia à sa fille un onguent qui, appliqué aux endroits stratégiques, avait le pouvoir de faire roidir un centenaire comme un jeune bouc. La composition exacte était assez obscure, elle savait juste qu'il y avait quelques gouttes de glande à musc de chevrotin en pleine maturité sexuelle. La pharmacopée traditionnelle chinoise avait parfois du bon.

Pour le souper, Constance mit son plus beau corsage laissant même ses cheveux défaits. Elle sentait implicitement qu'un décolleté pigeonnant ferait ressortir à merveille ses deux pamplemousses d'un blanc éclatant. Elle déposa entre lesdits pamplemousses quelques gouttes du précieux baume et faisant fi des convenances, congédia la servante et tint à servir elle-même son époux à table. À la troisième louche de potage, elle lui agita si près ses tétins que le comte ne put rien faire d'autre que plonger son grand nez dans le balconnet. Sentant le comte sensible à ses charmes, Constance laissa échapper un petit rire mutin tout à fait charmant. Le dîner se poursuivit ponctué d'œillades appuyées et frottements de poulaines sous la table. Le comte semblait se dérider un peu allant même jusqu'à demander à sa jeune épouse comment s'était passée sa journée. Quelle ne fut pas sa surprise quand il s'aperçut qu'elle pouvait faire des phrases !

L'affaire semblait fort bien engagée si bien qu'à l'heure du coucher Constance, pour être sûre de son fait, pris du temps à se tartiner d'onguent magique et passa un déshabillé à faire bander un troupeau de pieux cénobites. Quand elle se glissa pudiquement dans le lit conjugal, le comte dormait la bouche grande ouverte sur son unique dent. Constance finit par sombrer elle aussi, triste et dépitée d'être à nouveau délaissée. Qu'allait dire sa mère ?

Au beau milieu de la nuit, elle sentit des mains courir sur son corps et quelqu'un peser sur elle. Elle était incapable de se réveiller, mais sentait qu'une présence profitait de l'état de léthargie dans lequel elle se trouvait. Elle tenta bien de se relever, mais ça lui était impossible, elle ne pouvait bouger un seul orteil. Était-ce un effet secondaire de l'onguent ? Elle ne trouva pas ça désagréable et y prit même un certain plaisir. Comment foutre dieu était-ce possible ?!

Les semaines passèrent et le comte n'arrivait toujours pas à satisfaire sa jeune épouse. Le petit manège nocturne continuait à tourner sans que Constance n'en touche un traitre mot à qui que ce soit. L'entité réapparaissait presque toutes les nuits et plus ça allait, plus Constance prenait son pied sans lever le petit doigt. Elle montrait même un bel enthousiasme à se coucher de bonne heure. La Joyeuse devait être sourd comme un pot pour ne pas être réveillé par les cris et les « Encore ! » de sa femme. La chose revenait et revenait sans cesse y compris à l'heure de la sieste, tant et si bien qu'à la grande joie de sa mère, Constance tomba enfin enceinte. Le comte qui était peut-être sourd, mais pas complètement sot trouva ça fort de café pour une chaste pucelle. Beaucoup moins ravi, il entra dans une colère si profonde qu'après l'avoir traitée de puterelle il tomba en apoplexie dans l'escalier hélicoïdal de la tour nord et se fracassa net les deux jambes et le cou. Ça fit crac !

Quand le baron et la baronne eurent vent de l'histoire, car leur fille ne put garder plus longtemps le secret, madame Delabas épuisa tous ses moyens de persuasion pour ramener Constance dans le chemin parsemé de pièges de la vertu, oubliant que la virginité n'en était pas une de vertu.

Huit mois plus tard, Constance mit au monde un bébé de quatre kilos bien sonnés. On ne pouvait pas dire qu'il était vilain, un bébé est rarement joli à la naissance. Mais comme on ne mange pas le diable sans en avaler les cornes, l'enfant naquit avec deux oreilles en pointe, un nez crochu et de ravissants petits sabots noirs à la place des mains et des pieds. Il fallut se rendre à l'évidence, Constance avait été visitée par un démon dépuceleur qui avait cru bon de s'éterniser, encouragé par les dents que découvrait la jeune femme en souriant de plaisir. Elle appela son fils Astrolabe, mais ne consentit à rejoindre aucun monastère, car l'amour est une passion inquiétante qui fait perdre la tête.

La morale de cette histoire, si tant est qu'on puisse parler ici de morale, c'est que si le bon dieu a inventé le plaisir, c'est bien que le plaisir est une chose divine.
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Ray dit Kourgarou · il y a
Je m'est bien marré car c'est bien narré.
Un charmant foisonnement de mots et termes oubliés parmi lesquels 'foutremolle'(*) m'a bien fait sourire, foutredieu !
Je vois aux commentaires que "file moi la bouteille" a encore sévi (et son vit j'espère encore en vie) mais que Lino semble être en mesure de lui rétorquer sans faiblir, contrairement à de la Joyeuse. Faut lui river son clou parfois à Bottle, comme aux pieds de Jésus, ça le ralentit dans sa démarche démoniaque (un ch'veu sur la tête à Matthieu, l'apôtre percepteur des impôts sur l'épautre).
Le visiteur du soir et des après-midi, je parie, etait un bouc maker vu le résultat des courses.
À noter que 'cénobite' ne nous concerne ni Bottle ni moi, les nôtres sont consignées et victimes de problèmes prostatiques dus à nos âges qu'à 'no nique' et l'usure par frottements répétitifs depuis... pfff, des décennies. 🤣🤣😂

(*) j'avais un ami toubib qui se nommait Demolle, y'a des noms comme ça... 🙄

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Simultané Mordescu · il y a
Paraît que les grands prostatiques redoutent l'hiver. Soufflez-lui sur les joyeuses qu'il se tienne tranquille !
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Mireille Bosq · il y a
Cénobite "un moine qui vit en communauté". j'ai constaté que le mot faisait tiquer, moi, l'ensemble me fait sourire.
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Ray dit Kourgarou · il y a
C'est kiki l'ont joyeuse
Cénobites, cénobites,
Tout entre les joyeuses
Elles habitent, elles habitent...
🤣🤣

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Les Histoires de RAC · il y a
Un début à la Robert Merle avec la jactance d'un Clément Marot et les détails de Robert de Blois ♫ le tout servi avec humour pour une farce coquine façon brunette ♪ Bravo ♪♫♪
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Ray dit Kourgarou · il y a
'Taing, t'en connais du monde !
Merci de m'avoir proposé cette lecture, j'ai bien rigolé. 😎

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Les Histoires de RAC · il y a
J'ai eu une période Moyenâgeuse en mes vertes années ☺
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Volsi Maredda · il y a
Voilà qui est bien ludique ! Merci !
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Pepito Resk · il y a
Bonjour Lino,

"le comte de (L)a Joyeuse"… pas oublier la majuscule, j’ai failli le rater le coup suivant. ^^
"Elle fut échangée et dotée"… pas saisi là, c’est l’un ou l’autre, non ?
"du sang des esclaves versé par les négriers"… gaffe à la tournure, on a l’impression que se sont les négriers qui saignent.
"Il craqua ses braies"… ;-) me fait penser à Belmondo. « J’ai cassé mon slip ! »
"l'autre joue qu'elle n'avait pourtant point tendue"… haha, l’éducation religieuse revient en force ! ;-)
"Constance était jeune, elle était bien faite…" … "Cela devait forcément venir d'elle"… là, faudrait savoir. Peut-être son « manque de savoir-faire » ?
"Quelle ne fut pas sa surprise quand il s'aperçut qu'elle pouvait faire des phrases !"… je vous envoie Sandrine Roussel sur le champ ! ;-)
"cénobites"… merci pour le mot, je ne l’avait pas au catalogue celui-ci. ;-) Je me demande si c’est l’amalgame de Cénée et de bite, ce serait un gag.
"prenait son pied sans lever le petit doigt"… il ne faut jamais hésiter sur ce genre de phrase, qui sait ce que l’avenir nous réserve.
"fracassa net les deux jambes et le cou. Ça fit crac !"… là, je vous trouve un poil radin. Il me semble que cra-cra-crac ! serait beaucoup plus approprié.
"n'en était pas une de vertu."… manque le virgoule après une.
Une lecture très agréable, avec force clins d’œil. La morale, par contre, me semble en dessous. Il est vrai que piqué tout du long, je m’attendais à une fin plus explosive. Mais on ne peut pas tout réussir de bout en bout. Merci pour la lecture !!

Pepito

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Simultané Mordescu · il y a
Grand merci Pepito pour vos remarques, ça me rend beaucoup moins triste d'être ici. A ce stade je ne peux pas demander de corrections mais j'engrange pour plus tard. J'espère sincèrement lire d'autres textes de votre cru.
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Pepito Resk · il y a
Ah, on ne peux pas corriger nos textes ici ?
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Simultané Mordescu · il y a
En fait je pense que si, si ce ne sont que des bricolettes et que l'on ne change pas la structure complète du texte.
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Simultané Mordescu · il y a
Et bien comme ce texte est en compèt' qui pue qui pète, je ne le pense pas. Une fois qu'on a posé sa pêche, il ne reste plus qu'à tirer la chasse. Classe !
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Pepito Resk · il y a
Il est toujours bon de se laisser aller... ^^
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Simultané Mordescu · il y a
:):):) grouic, j'ai wigolé
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Alice Merveille · il y a
Un régal de lecture avec ces mots plus savoureux les uns que les autres ! Mon chouchou : un troupeau de pieux cénobites !
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Marie Van Marle · il y a
Ah mais 110 ans en années chien, c'est tout au plus 20 ans en années humain... enfin, on n'a que l'âge de ses artères, parait-il. Mais bon, j'ai bien aimé, ça fait moins peur que Rosemary's baby.
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Ralph Nouger · il y a
Divinement bien ce récit, le plaisir des mots et des sens !
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Viviane Fournier · il y a
Ah ah ! Super moment de lecture, un tableau drôle et vivant qui court sur tes mots et une morale sans morale vraiment .... trop bien , Lino, j'ai adoré !

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