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" Ecrire, c'est une respiration " (Julien Green) " Ecrire, c'est se taire. C'est hurler sans bruit." ( Marguerite Duras) " C'est écrire qui est le véritable plaisir, être lu n'est qu'un ... [+]

Image de Grand Prix - Automne 19
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Depuis longtemps, on avait oublié l’époque où les familles au complet s’installaient devant le poste de télévision. La technique avait multiplié les gadgets, chacun avait le choix entre divers écrans, chacun s’emmurait derrière l’exutoire diffusé sur son outil préféré. La télévision était sur le point de passer aux oubliettes, comme l’avaient été autrefois encyclopédies et ouvrages de papier.
Un état de fait qui posait problème aux autorités : comment unir une population qui n’avait plus de centre d’intérêt commun ? Des spécialistes, penchés sur les archives de l’INA, s’ébahissaient qu’il fût un temps où le spectacle d’un cirque, la retransmission d’une course de vachettes ou de variétés fédéraient des millions de personnes, étaient commentés les jours suivants dans les bus, au café ou au travail. Il fallait absolument régénérer le média télévisuel. On lança un concours, il en émergea un concept inattendu.

L’émission se préparait en secret, l’idée géniale était sortie du cerveau d’un jeune cadre aux dents longues, issu de prestigieuses écoles. Il en avait arrêté le titre définitif : « Mort en direct ». Ce serait une télé-réalité de plus, ce type d’attractions occupait les trois quarts du temps d’antenne, toutes chaînes confondues. L’intitulé pouvait effrayer les âmes sensibles, mais gardait une fragrance d’autrefois, entre Agatha Christie et Hitchcock. Le but était d’attirer le chaland, pas de le faire fuir.
Des psychologues et consorts participaient à la préparation de l’émission qui s’annonçait hors normes. « L’être humain s’habitue à tout. Il suffit de créer les conditions pour qu’il apprivoise ses peurs. » C’est ce que retint la production.
Les gens s’accoutumeraient à la banalisation de la mort d’autant qu’il ne s’agissait pas de la leur. Au cas où leur conscience les troublerait, le joli pactole en jeu – un chèque de cinq cents millions d’euros – amoindrirait le contrecoup fâcheux. L’un de ces spécialistes ajouta que le spectacle en préparation portait une valeur pédagogique, le destin des hommes devant inéluctablement connaître cette fin, il fallait en relativiser l’impact.
Les jingles lancés au quotidien sur l’écran participaient donc d’une thérapie préventive. Ils avaient pour fonction d’atténuer ce qui jusqu’alors était drame. Ils résonnaient dans une musique de cirque et des cascades de rires enregistrées, entre publicités pour mincir et présentation de véhicules électriques, bienfaiteurs de la planète.

On avait sollicité des sponsors pour boucler le budget et engranger la somme promise au ‘’vainqueur’’. Les spécialistes du commerce de la mort s’étaient jetés sur une telle aubaine. Pour une fois, on les accueillait chaleureusement. Cette émission serait vue au-delà des frontières, les dividendes à venir rembourseraient vite l’investissement.

Un des points délicats à traiter fut celui de la technique à employer pour que le candidat passe de vie à trépas.
« N’oublions pas que l’émission dure deux heures, rappela le chef de projet, autoproclamé GO – Grand Organisateur. Il faut faire monter la pression et cette mort en direct est un spectacle. Le taux d’écoute doit atteindre des sommets, pas question que le quidam s’ennuie et passe sur une autre chaîne ! »
Quelqu’un proposa un tir à balles réelles, le condamné face à un peloton d’exécution.
— Pffft ! on voit ça dans tous les films de guerre, les gens ne feront pas la différence entre fiction et réalité...
— Le poison ? suggéra un autre.
— Hum... il va y avoir des vomissements, des gargouillis... Pas très télégénique tout ça... Et on ne peut prévoir, à coup sûr, la durée de l’agonie. C’est qu’on a un cadre à tenir ! Deux heures, je vous le rappelle ! Et même en se tordant de douleur, personne n’agonisera aussi bien qu’Isabelle Adjani dans le rôle d’Emma Bovary... Un monument théâtral du siècle dernier...
— Les émissions traitant de sujets historiques font un score à l’audimat, intervint alors Dubois, l’un des conseillers. J’ai pensé que l’on pouvait intégrer notre projet dans ce contexte. La guillotine me semble être l’outil idéal. Il y a chez beaucoup de Français une certaine sympathie pour la Révolution, joignons donc l’utile et l’agréable. Nous pourrions ainsi faire un rappel historique et pourquoi pas, technique, puisque la guillotine était alors le plus perfectionné des équipements vous envoyant ad patres.
Chacun s’enthousiasma pour cette lumineuse idée.
— Bon ! Dubois, vous vous chargez de l’achat du précieux outil ! décida sur-le-champ son supérieur.

Ce que fit le dénommé Dubois. Il téléphona aussitôt à une entreprise de menuiserie. À peine eut-il le temps d’exposer sa requête qu’on l’envoya sur les roses en lui disant qu’on avait autre chose à faire, que cette démarche sentait le soufre et qu’il fallait être timbré pour avoir de telles idées.
« Les gens ont l’esprit étroit », conclut le pauvre Dubois.
Le lendemain, il se déplaça chez un artisan qui avait pignon sur rue et réitéra sa demande. Le patron commença par faire des comptes. « Il faut un bois de qualité supérieure, il faut prévoir ceci et cela... Et la lame ! Vous avez idée, vous, du prix des matériaux ? À cela, ajoutez le montage... Non, vraiment, ce ne serait pas rentable. Si vous m’en preniez une centaine, j’y réfléchirais. Le projet pourrait être tentant, mais vraiment, tout ça pour un seul modèle... Non, désolé. », conclut-il en grimaçant.

Dubois fit part de ses échecs à son patron.
— La France est un désert industriel, soupira celui-ci. Voyez donc sur le NET... ça doit bien
exister quelque part, même une pièce de musée ferait l’affaire. 
Le sous-fifre qui avait compris qu’on s’évitait bien des ennuis en se contentant d’obéir, obéit sans se poser de questions.
Et il dénicha un modèle en bois exotique « made in China ».

Il était temps d’aborder le sujet central de l’émission, à savoir le recrutement du candidat.
L’argent était bien sûr un appât de taille, l’ennui, c’était que la vedette du jour n’en bénéficierait pas puisqu’il sacrifiait son corps bien vivant à la réussite de l’émission.
Le concepteur du show ne voyait là qu’un vague obstacle à franchir, une broutille, il y a tant de déçus de l’existence, on trouverait bien un candidat au suicide ! Réussir sa mort sous les feux de la rampe, que diable ! Ça pouvait tenter tous ceux qui avaient raté leur vie. Passer deux heures devant les caméras, devenir une figure héroïque au regard de millions de téléspectateurs valait bien que l’on perdît la tête.
Le chèque alléchant irait aux héritiers ou à des associations de bienfaisance que désignerait l’Élu...

Des journalistes, ayant eu vent de ce qui ce tramait dans cette téléréalité d’un nouveau genre, alertèrent l’opinion, il s’ensuivit des réactions horrifiées de la part de personnes encore dotées de discernement et d’humanité. Une pétition demanda l’arrêt immédiat de l’attraction. Elle ne recueillit que 80 520 signatures, ce fut, autant le dire, un pétard mouillé... Les organisateurs s’en glorifièrent. Cette résistance de dernière minute n’avait fait qu’accroître la curiosité des amateurs de scènes morbides. Le macabre avait la cote, on allait l’exploiter.
Non, vraiment, il n’y avait pas de problèmes.
L’organisateur démiurge avait raison : la chaîne reçut des centaines d’offres de candidatures.
Honneur aux Anciens, on écarta les sollicitations des plus jeunes – ils auraient leur chance plus tard – puis on tira au sort le gagnant.

Au soir prévu, après une longue page de publicité, commença l’émission dans l’ambiance surexcitée d’une musique racoleuse.
L’heureux homme se présenta sur scène, entouré d’un présentateur élégamment vêtu d’un costume sombre et de sa consoeur, en robe rouge affriolante.
« Monsieur Casimir ! » annoncèrent en chœur les deux animateurs.
Tempête d’applaudissements, salut tonitruant des trompettes, cavalcade de la batterie ; on entendit même fuser des olé ! L’hystérie était à son comble.
Les proches – et héritiers – présents en coulisses et prévoyant les sollicitations ultérieures avaient demandé que leur nom de famille ne fût pas révélé.
« L’argent apaise la peine et aide à supporter la douleur de la perte. », avaient murmuré les enfants de Casimir. Sage anticipation. Les témoins de l’aparté réprimèrent un sourire amer.

La musique se fit plus discrète et tour à tour, les animateurs questionnèrent M. Casimir, lui demandant son âge. « 99 ans ! répondit-il d’une voix claire. Et je ne vois aucun intérêt à devenir centenaire ! » On lui avait fait signer moult documents devant huissier, ils attestaient de son libre arbitre et de sa pleine conscience. La production, outre le fameux chèque, s’engageait à prendre en charge les frais d’obsèques.

Ce n’est qu’en découvrant l’échafaud derrière un décor que Marc et Sophie, sur le plateau, réalisèrent qu’ils étaient chargés de mener un vieillard à la mort. On sentit un frémissement dans la voix du jeune homme, on perçut l’émotion dans la réaction de la jeune femme. Mais ils assumèrent leur rôle en professionnels. Après tout, on achève bien les chevaux*.
Quelques personnes s’évanouirent à la vue de la machine de mort, ce qui fit tonner le GO :
— Qu’on débarrasse le plateau de ces imbéciles ! Ils ralentissent le tempo de l’émission !
Il y eut aussi des mouvements de sidération dans certains foyers, devant le petit écran.
« Mais... c’est impensable ! Ils ne vont pas passer à l’acte ! On n’est pas revenu à un tel degré de barbarie ! »
À ce stade du programme, on déplora aussi deux ou trois infarctus dans le pays.
Mais chacun, fasciné, regardait les nouveaux jeux du cirque.
Le Grand Organisateur avait, en personne, vérifié la bonne marche de l’engin en présentant un saucisson en lieu et place du supplicié. Le saucisson avait été impeccablement découpé.

Quelques mélomanes tendirent l’oreille en reconnaissant la Marche funèbre de Chopin, mieux adaptée à la situation qu’une musique de variétés. La solennité de l’air eut un effet apaisant sur le public qui se recueillit tandis que Monsieur Casimir s’avançait vers l’horrible machine, apparemment décontracté.
« Tu crois qu’on l’a drogué ? » chuchota Sophie à l’oreille de Marc qui ne put répondre. Ils échangèrent un sourire forcé : la caméra revenait vers eux.

C’est alors qu’il se passa l’imprévu, la catastrophe : la guillotine s’affaissa soudain dans un vacarme assourdissant qui provoqua un mouvement de panique dans le public et sur le plateau. Monsieur Casimir demeura déconfit devant le cadavre de la machine infernale.
Le GO faillit s’étrangler en hurlant :
— Quels sont les incapables qui ont assemblé « la Veuve » ?
Dubois se présenta d’abord, il expliqua avoir dû abandonner le « made in China » en raison du coût du transport et de l’empreinte carbone engendrée. Il s’était fourni chez K et I. C’était une marque européenne et on savait la chaîne soucieuse de la protection de l’environnement. Une démarche éthique s’imposait, conclut-il.

Les deux agents à qui avait été confié le montage de l’appareil dirent alors qu’il manquait deux vis dans les colis livrés.
— C’est toujours comme ça avec le matériel en kit. Il manque toujours une pièce ! Alors, on a pris deux vis à l’atelier, elles n’avaient pas le même diamètre ni la même épaisseur, mais l’assemblage avait l’air de tenir... Nous, on a fait de notre mieux.

Le ton monta, les spectateurs présents furent invités à s’égailler vers les sorties, les héritiers réclamèrent leur chèque, on leur répondit que le contrat n’avait pas été rempli, Monsieur Casimir qu’on avait prévu mort était là, bien vivant.
— Il n’est pas responsable de votre incompétence !
— Incompétence ! Retirez ce mot !
On faillit en venir aux mains.

À ce moment, l’émission s’arrêta brusquement, remplacée par une page de publicité.

Le pays apprit le lendemain par la presse que la justice serait chargée de démêler l’affaire opposant la chaîne et les ayants droit de Casimir. Le vieux monsieur compliquait encore les choses : lui-même demandait maintenant sa part du gâteau.
« Il est difficile de prévoir aujourd’hui un nouvel opus. », aurait déclaré un haut responsable.
Étrangement, il n’y eut guère de réactions venant du public. Les enquêtes d’opinion révélèrent qu’une majorité de gens se disaient satisfaits de l’issue de l’émission, le fait d’avoir vécu des moments oppressants en avait fait réfléchir plus d’un. Ils avaient senti le vent du boulet et anticipé, glacés d’effroi, leur propre fin sous les feux de la rampe et la salve des applaudissements. La vision de la machine à décapiter avait réactivé dans les cerveaux les synapses de la lucidité et les voix de la conscience. Au final, on était plutôt soulagé que la Faucheuse s’en aille moissonner en d’autres lieux.

 

* On achève bien les chevaux, film de Sydney Pollack.

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