En blouse blanche...

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Je ne connais rien au monde qui ait autant de pouvoir qu'un mot. Parfois, j'en écris un et je le regarde jusqu'à ce qu'il commence à resplendir. Emily Dickinson

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Le stage qui a ouvert ma deuxième année s'est déroulé dans le service d'oncologie de l'hôpital.

Difficile. J'ai supporté la tyrannie de la cheffe et la lâcheté des infirmières qui avaient pitié de moi, mais qui s'aplatissaient devant elle. Les formatrices m'ont soutenue et ma note a été bonne au final.

L'hôpital n'est qu'un reflet de la société. Les soignants ne sont pas tous humanistes et bienveillants.

Les chemins empruntés sont longs, sinueux et semés d'embûches pour les étudiants.

Je dois apprendre le fonctionnement de l'hôpital avec sa machine médicale, son jargon obscur, son rythme effréné, mais aussi ses situations cocasses comme les blagues vulgaires, les avances insistantes... Au téléphone, on les échange entre étudiants, c'est une détente qui fait oublier les moments difficiles.

Dans ce service, j'ai vu les visages sans artifices. Durant leur parcours semé d'hospitalisations, de radiothérapies et de chimiothérapies, l'univers des malades s'est restreint et réduit à leur carte vitale attestant de leur affection longue durée.

Des mois entre parenthèses. Rester focalisé sur le présent qui se conjugue à l'extrême.

En traversant les couloirs, par un détail qui entre dans mon champ de vision ou frappe mon oreille, je peux deviner ce qui préoccupe l'une ou l'autre : les crânes clairsemés sous les foulards ou les perruques mal ajustées, le vêtement ample et vide qui habille celle en attente de sa reconstruction, les cicatrices... Les douleurs à l'image du corps.

Comme une armée de combattantes, ces malades sont sur le même champ de bataille contre ces petits bataillons de cellules ennemies. Elles souffrent dans leur chair, mais trouvent cette force intérieure qui les aide à avancer jusqu'au bout de leur calvaire.

Après sa mastectomie, j'ai approché Juliette, une quinqua pour laquelle j'ai dispensé les soins postopératoires. J'ai entendu ses sanglots étouffés et retenus devant le miroir lui renvoyant l'image de sa mutilation. Je la rassure autant que faire se peut en évoquant la reconstruction dans quelques mois, puis nous bavardons un peu et c'est alors qu'elle me demande :

— Natacha, savez-vous pourquoi vos parents vous ont donné ce prénom ?

— Oui, c'était le choix de ma mère, en souvenir du personnage féminin principal du roman « Guerre et Paix » de Tolstoï qu'elle avait adoré.

— Vous la représentez bien ! Voulez-vous savoir pourquoi je me prénomme Juliette ?

— Laissez-moi deviner ! Peut-être un rapport avec Roméo et Juliette ?

— Non, mais ma mère avait vu « Et Dieu créa la femme ». Elle trouvait Brigitte Bardot magnifique et sculpturale dans le rôle de Juliette ! C'est une mauvaise farce, ne trouvez-vous pas ? Vous imaginez Brigitte Bardot avec un seul sein !

J'ai balbutié quelques mots de pacotille sans oser la regarder. Je ne suis pas au point.

Mes jambes ne me portent plus...

Je suis sortie de sa chambre en lui promettant de repasser dans la journée.

Je doute sur ma capacité à endosser mes propres faiblesses. En faisant face quotidiennement à la maladie et à la souffrance pendant des années, arriverais-je toujours à rester optimiste auprès des malades et dans ma vie privée de tous les jours ?

J'en ai parlé avec ma tutrice et ma formatrice qui m'ont rassurée. Non, je ne suis pas une chochotte !

Avec le temps, je vais me forger une carapace pour affronter les malheurs des autres et grandir humainement sans me laisser détruire de l'intérieur.

Sans devenir une mère courage, je me battrai pour donner aux malades ainsi qu'à leur famille le sourire, la présence, le soutien et tout ce dont ils ont besoin sans faire jouer ma corde sensible.

C'est à moi qu'il appartient de relever ces défis que ce métier magnifique exige.

À 19 h 30, je dépose ma tenue dans mon casier pour l'oublier le temps d'un week-end.

Un message de Louise, mon amie-sœur, me met du baume au cœur « Nat, un pique-nique demain au Jardin des Explo, ça te dit ? Si oui, je passe te prendre vers 18 h.

Et ma réponse instantanée : Ouiiiiiiiii.

Malgré la fatigue accumulée, je ne trouve pas le sommeil. Une question tourne en boucle dans ma tête : ce métier est-il fait pour moi ? Je suis bloquée sur cette phrase. L'aiguille douloureuse a creusé son sillon sur ces mots jusqu'à en rayer chaque lettre.

Dans une multitude d'espèces exotiques rapportées par des explorateurs du dix-huitième siècle, le Jardin des Explorateurs est un joli coin de nature en ville où se mêlent : palmiers, fougères arborescentes, lins de Nouvelle-Zélande, anémones du Japon, variétés plus connues sous d'autres latitudes. Situé en surplomb de la rade, il offre une vue d'exception sur le château et la base navale depuis la passerelle du belvédère.

Alors que quelques rayons de soleil font leur apparition, on se laisse tomber sur un banc encore tout ruisselant de la récente averse.

Un banc est un lieu privilégié pour les bavardages où l'on refait le monde en toute liberté, caché des autres par le simple fait d'être à la vue de tous. Une boîte à secrets.

Un rendez-vous d'amitié, coloré de tous les bleus de l'âme et du corps où je peux alléger le fardeau de mes maux sans craindre de fracturer notre solide amitié.

De mon esprit désordonné s'envole une rafale de mots que Louise récupère avec empathie.

Après cette pause ultra vitaminée, je retrouve une énergie nouvelle. Réconfortée grâce à elle.

Le ciel se charge de lourds nuages. On se prépare à quitter notre isoloir avant que notre pluie bretonne, familière, amicale et intrusive, s'invitant en toutes occasions sans jamais nous surprendre, ne vienne déranger notre repli jusqu'à la voiture.

Je n'ai rien vu du trajet emprunté et alors que Louise me dépose devant ma porte, ces quelques mots comme une bouffée d'air frais :

— N'oublie pas que je ne serais jamais bien loin pour booster tes motivations si tu venais à les perdre ! Tu portes la blouse blanche mieux que personne !!

Merci, mon amie-sœur, j'aime tellement cette tenue que la raccrocher est impossible.
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Guy Bellinger · il y a
Porter une blouse blanche, c'est bien mais en cancérologie, ce n'est pas donné à tout le monde. Comment tenir devant le sort affreux réservé aux patient'e)s ? L'angoisse d'être à la hauteur, de faire preuve d'empathie mais sans trop de pathos, de comprendre sans s'effondrer soi-même est fort bien exprimée ici, dans ce texte écrit avec simplicité, une simplicité qui s'associe très bien avec la profondeur.
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Daisy Reuse · il y a
Merci Guy. Votre commentaire me touche au coeur car j'ai une grande admiration pour le corps médical dans sa globabilité.
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Guy Bellinger · il y a
Admiration que je partage, ce qui transparaît dans mon poème "Hôpital Silence" : Hôpital silence (Guy Bellinger)
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Elie-Laurent SUBRENAT · il y a
Ne pas se forger de carapace, ça isole et (en)durcit y compris envers les patients. Mais savoir souffler entre les soins (ce qui n'est pas évident et que je ne sais pas forcément faire après tant d'années...)
Par contre, ne jamais tolérer les gestes et remarques déplacés, les blagues salaces. Rien n'y autorise.
Bravo pour ce texte que je découvre tardivement !

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Daisy Reuse · il y a
Merci de votre commentaire. Même tardivement, cela fait toujours plaisir !
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Kolgard Sino · il y a
Texte aéré et super agréable à lire, qui dépeint les réalités difficiles du monde médicale. On s'identifie assez bien et vite à la problématique de votre personnage et ses doutes. Le moment avec son ami et super bien venu. Un bol d'air rafraichissant. J'ai également aimé le dialogue autour du choix des prénoms. On sent l'empathie et le moment de vie humaine, trop souvent spoiler par les considérations médicales. Les soignants comme les patients restent des humains avant tout. Beaucoup de beaux moment dans ce texte que j'ai adoré lire. Merci beaucoup ^^
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Daisy Reuse · il y a
Merci Kolgard de votre lecture et de l'analyse du monde soignant et des malades. Des humains avec leur force et leur faiblesse.
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Nicolas Auvergnat · il y a
Une jolie histoire racontée avec finesse. Bravos pour cette histoire fascinante et bien construite.
Keith Machin.

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Daisy Reuse · il y a
Merci beaucoup Nicolas.
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Alban Deroux · il y a
Excellent témoignage de la réalité médicale, écrit avec finesse et émotion... j'aime !
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Daisy Reuse · il y a
Merci Alban. Le monde médical est difficile en effet.
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Alban Deroux · il y a
Disons que ça dépend des jours ;-)
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Boubacar Mamoudou · il y a
Une jolie histoire racontée avec finesse !
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Doria Lescure · il y a
récit qui donn à voir un personnage vrai, bien campé, avec ses doutes et ses espoirs dans cette histoire à la fois simple sur le fond mais riche en relief. Un moment de lecture émouvant.
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Bob Pollen · il y a
Un très joli texte. Une question pour cocasse (Qui est d'une étrangeté comique, qui étonne et fait rire ) est-il le bon mot pour décrire des blagues vulgaires ou les avances insistantes?
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Daisy Reuse · il y a
Merci d'avoir aimé ce texte, par contre je ne comprends pas votre question et par conséquent je suis bien en peine pour vous répondre.
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Bob Pollen · il y a
Sans polémique je me demandais juste si l'utilisation du mot cocasse était appropriée pour décrire des attitudes déplacées envers des internes. Mais c'était en fait plus une question personnelle presque un tic de lecture que j'applique aux textes (les miens compris :)
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Daisy Reuse · il y a
J'ai placé le mot "cocasse" dans un sens large comme : surprenant, bizarre voire ridicule...etc.
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Bob Pollen · il y a
Vraiment désolé pour ma question qui vous amène à devoir vous justifier. C'est affreux!!! Encore bravo pour votre texte.
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Daisy Reuse · il y a
Pas de soucis Bob ! C'est bien normal de se renseigner.
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Maito et Mikeline · il y a
Une voie difficile, en effet.
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Blackmamba Delabas · il y a
Absorber, soigner, et puis... Vivre !
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Daisy Reuse · il y a
Merci Blackmamba.

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