Effet domino

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Recherche scientifique et vécu à l'international m'inspirent des cadres et des ambiances dans lesquelles je me plais à glisser des intrigues le plus souvent inspirées de faits réels. Un pu ... [+]

Image de Grand Prix - Printemps 2019
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Un tambourinement insistant arracha Luc du néant. Il lui fallut plusieurs minutes pour reconnaître le martèlement d’une pluie intense sur la carrosserie d’une voiture, celle dans laquelle il était recroquevillé. Plusieurs fois, il avait tenté d’ouvrir les paupières. Sans succès. L’effort avait été trop violent et sa conscience s’évanouit.
Quand Luc revint à nouveau à lui, les perceptions se firent plus précises, les douleurs et la nausée aussi. Les mouvements qu’il avait esquissés avaient déclenché de telles douleurs qu’il y avait renoncé. Il restait donc immobile, transi de froid, abruti par le vacarme qui ne faiblissait pas. Une odeur familière pénétrait ses narines, celle du cuir neuf. Il comprit qu’il se trouvait sur la banquette de sa propre voiture, une Jaguar des années 1990 dont il avait récemment fait rénover les sièges.
Luc ignorait depuis combien de temps il était ainsi. Son corps lui semblait n’être qu’une plaie. Ignorant les élancements que chaque centimètre gagné lui infligeait, il tenta de se redresser. Son bras droit se déplia de quelques degrés, jusqu’à rencontrer une substance grasse et collante. Prolongeant son exploration, il rencontra un objet froid. Luc le saisit pour le porter à son regard et, horrifié, le lâcha immédiatement. Sa main s’était refermée sur un revolver, aussi poisseux de sang que la banquette. Le dégoût lui donna les forces pour se redresser. À nouveau, il sursauta. Le pare-brise était presque opaque, maculé par une tache sombre. La vitre latérale avait disparu. Entre les deux sièges, une silhouette était affaissée, immobile. Passant le bras, il tenta de remuer le corps inerte. Il comprit à ce moment qu’un cadavre gisait à l’avant de sa voiture. Luc hurla.
La panique s’empara de lui quand il tenta de faire appel à sa mémoire. Elle semblait avoir disparu, comme envolée. Son dernier souvenir remontait à un verre pris au Livre ouvert, un bar à cocktails où il avait ses habitudes. Après, le noir absolu. Pas une lueur pour expliquer sa présence et celle de ce cadavre dans la Jaguar arrêtée en bordure de ce parking désert à l’éclairage défaillant. Au loin, les néons fatigués d’une enseigne au nom du Red Bird, clignotaient.
Soudain, Luc se recroquevilla. Une ombre rôdait autour de la Jaguar. Il ferma les yeux, dans l’effroi de la détonation qui allait mettre fin à sa vie. Mais rien ne vint et il ouvrit les paupières. Protégé par une capuche dégoulinante de pluie, un visage de femme au teint blafard le fixait à travers l’encadrement de la vitre disparue. L’obscurité ne laissait apparaître que quelques détails. Des traits réguliers, un nez droit, quelques mèches d’un blond vénitien qui s’échappaient de la capuche.
— Ne craignez rien. Je serai là quand il le faudra, prononcèrent les lèvres soulignées de rouge.
À cet instant, Luc sut qu’il n’oublierait jamais cette voix rauque et basse. Le son de sirènes parvint à ses oreilles. La silhouette disparut dans l’obscurité bien avant que des éclats bleus envahissent l’habitacle.
Dès qu’il reprit à nouveau conscience, Luc sut où il se trouvait. Les murs vert clair, le plafond blanc, les tuyaux qui le reliaient à une batterie d’appareils qui bipaient sans cesse. Le transfert en ambulance encadré par des policiers avait été un supplice. Lui qui attendait compassion et bienveillance, s’était vu traité comme le plus vil suspect. Face aux faits, ses dénégations n’avaient pas pesé lourd : un homme avait été tué par balle dans sa voiture avec un revolver couvert de ses propres empreintes. Son incapacité à se remémorer les circonstances qui l’avaient conduit à cet obscur parking n’avait rien arrangé, et il avait été installé dans cette chambre, sans fenêtre, sous la surveillance d’une silhouette qu’il devinait à travers la vitre dépolie de la porte. Il esquissa une rotation de la tête, le seul mouvement qui lui était possible, quand un homme en blanc suivi de deux infirmières s’approcha :
— Bien. Vous voilà réveillé. Comment vous sentez-vous ? demanda le médecin, le visage fermé.
— J’ai mal partout et je ne peux pratiquement pas bouger.
— C’est normal. Vous avez reçu des coups très violents. Les hématomes vont mettre du temps à se résorber.
— Quand pensez-vous que je pourrai rentrer chez moi ?
Le visage du médecin s’éclaira d’un sourire ambigu :
— Pour moi, pas avant deux semaines, mais pour eux je pense que ce sera plus long, dit-il en désignant la silhouette derrière la porte.
— Comment cela ?
— Si vous vous rétablissez normalement, j’autoriserai les visites dans quarante-huit heures. Les inspecteurs vous en diront plus.
— Je ne comprends pas.
— Ce n’est pas à moi de vous l’apprendre, mais vous faites l’objet d’une mise en examen pour meurtre.

La nouvelle résonna comme un coup de tonnerre dans l’univers cotonneux, façonné par la morphine, où se débattait sa conscience. Elle lui aurait presque fait oublier la douleur sourde qui avait envahi son corps meurtri.
Effectivement, son premier visiteur fut un inspecteur de police, un cinquantenaire au crâne chauve, répondant au nom de Gallois, de taille moyenne, vêtu d’un blouson de cuir sombre et d’un pantalon de toile, imitation parfaite de ses homologues des séries télévisées. Dès ses premiers mots, Luc comprit que, pour lui, sa culpabilité ne faisait aucun doute :
— Monsieur Collins, votre médecin me dit que vous êtes en état de répondre à mes questions. Vous confirmez ?
— Je vais essayer.
Cent fois, Luc avait tenté de rassembler ses souvenirs épars, en vain. Seuls lui revenaient son arrivée au Livre ouvert où il s’était rendu pour combler la solitude de la soirée, le réveil sur la banquette de sa voiture, la découverte du cadavre, l’apparition du visage blanc, et enfin l’arrivée de la police.
— Très bien. Alors, pouvez-vous me dire ce qui s’est passé le soir où on vous a amené ici ?
— Je ne sais pas, avoua Luc.
— Votre médecin m’a parlé de votre amnésie. Il pense qu’elle est due aux chocs que vous avez subis. D’après lui, c’est assez habituel. Elle peut être temporaire, mais votre mémoire peut aussi avoir définitivement effacé plusieurs heures de votre vie. Vous n’avez vraiment aucun souvenir de ce que vous avez fait après être entré au Livre ouvert ? insista l’inspecteur.
— Aucun, confirma faiblement Luc.
— Vous auriez donc parfaitement pu tirer sur la victime et ne pas vous en souvenir ?
Luc ne trouva aucun argument pour contrer la monstrueuse hypothèse.
— Connaissiez-vous le docteur Karetzki, monsieur Collins ? continua l’inspecteur.
— Non. Qui est-ce ?
— La victime. Un ancien médecin radié de l’Ordre.
— Jamais entendu parler, répliqua Luc. Et l’arme ?
— Un pistolet de marque allemande très répandu. Le numéro de série avait été limé. Vous savez vous servir d’une arme ?
— J’ai été militaire au Mali. Cela fait plusieurs mois que je n’ai pas tiré.
— Vous comprendrez que, vu les circonstances, j’ai des doutes sur la fiabilité de votre mémoire.
On frappa à la porte. Le médecin au visage sec annonça d’une voix sans appel :
— Il faut laisser le patient se reposer maintenant. Revenez demain, il sera plus à même de vous parler.
L’inspecteur n’insista pas et quitta la chambre.
Les journées qui suivirent furent les pires qu’avait jamais connues Luc. Alors que son corps essayait de se reconstruire, alors que les os se ressoudaient et que les chairs se refermaient dans une succession de périodes d’inconscience et de réveils brutaux, son esprit bataillait pour retrouver la parcelle de mémoire qui lui confirmerait qu’il n’était pas l’auteur de l’odieux acte dont Gallois le soupçonnait. Il le maudissait pour ses hypothèses, tout en admettant qu’on ne pouvait l’en blâmer. Avec une régularité de métronome, indifférent à ses souffrances, l’inspecteur franchit chaque jour le seuil de la porte. Après son départ, Luc restait vidé, frustré de n’avoir su où creuser en lui-même pour apporter la preuve qui le disculperait.
Une semaine plus tard, l’espoir revint. Au prix de douleurs à peine supportables, il avait réussi à se lever quelques instants. La tête qui lui tournait, restait un moindre mal face à ce qu’il ressentit comme une victoire sur l’adversité. Et une autre satisfaction survint le lendemain lorsque le gardien en faction lui annonça :
— Je vous quitte. On vient de me prévenir que votre surveillance permanente a été levée ce matin.
Sous le coup des calmants, Luc mit quelques secondes à comprendre :
— Cela signifie que je suis libre ? Je peux quitter cet hôpital ? demanda-t-il, incrédule.
Visiblement sans autre information, l’homme balbutia :
— Le mieux serait de voir avec l’inspecteur Gallois. Il passera demain. Pour le reste, demandez à votre médecin. Mais, vu votre état, j’ai peu de doute sur sa réponse, ajouta-t-il avec un sourire compatissant.
De fait, l’inspecteur pénétra dans la chambre le lendemain durant le petit-déjeuner.
— Le juge semble considérer que les éléments dont il dispose ne justifient plus une surveillance rapprochée. Il vous interdit toutefois de quitter la ville, annonça-t-il.
Luc sourit :
— Il ne prend pas grand risque. Je peux à peine bouger.
— On se reverra avant votre sortie. D’ici là, bon rétablissement ! lança Gallois en se levant.
— Ne partez pas comme cela, le héla Luc. En tant que victime, j’ai droit à des explications.
— Pour moi, vous seriez plutôt un simulateur. Mais tout le monde ne semble pas penser la même chose.
— Demandez au médecin. Dans ces circonstances, une amnésie n’est pas rare.
L’inspecteur soupira :
— Vous savez, les médecins. Pour eux, un patient mérite d’être protégé, quoi qu’il ait fait.
Malgré les propos de Gallois, Luc se sentait un peu rassuré dans sa conviction d’être étranger au meurtre du docteur Karetzki. Jamais le juge n’aurait laissé sans surveillance un potentiel assassin, même si les tubes et les calmants constituaient une cellule dont il pouvait difficilement s’extraire.
Il fut transféré dans une chambre pourvue d’une fenêtre d’où il pouvait contempler les toitures balayées par la neige qui avait remplacé la pluie. Deux semaines d’un mortel ennui s’écoulèrent avant qu’il puisse enfin la quitter.
Luc habitait en centre-ville un appartement ancien dont les fenêtres donnaient sur une petite place chichement éclairée par quatre lampadaires d’un autre siècle. Quand il le retrouva, froid et sombre sous les nuages bas d’hiver, le découragement l’envahit. Le moindre mouvement lui prenait des heures et il ne pouvait se déplacer sans béquilles.
Enfin, un matin, fatigué de passer ses journées à ressasser ses doutes, Luc décida qu’il était temps de reprendre sa vie en main. Puisque l’inspecteur était incapable de lui apporter les preuves de son innocence, il les trouverait seul. La seule piste dont il disposait était le Livre ouvert. Il allait l’exploiter. Revêtir son meilleur costume lui demanda un effort considérable, mais le plaisir de se sentir à nouveau dans le monde des vivants lui fit rapidement oublier cet épisode douloureux. Un taxi le déposa face à l’entrée de l’ancienne bibliothèque, devenue le « Lounge » élégant de la ville. Luc aimait le long bar de merisier recouvert de cuivre, les étagères qui regorgeaient de livres, les confortables canapés de cuir qui s’égayaient autour de grandes tables basses. Il avait noué un semblant de complicité avec Philippe, le barman obèse sempiternellement vêtu de noir qui officiait tous les soirs. Il se dirigea immédiatement vers lui.
— Bonsoir Philippe.
— Monsieur Collins ! Je ne m’attendais pas à vous voir, répondit l’homme.
— Ah bon ? répondit Luc, jouant l’étonnement.
Le barman était manifestement gêné :
— Je pensais que vous aviez des soucis.
— Des soucis ?
— Un inspecteur est venu ici à plusieurs reprises. Il voulait connaître votre emploi du temps le soir du meurtre sur le parking.
— Que lui avez-vous dit ?
Visiblement, l’idée de prolonger la conversation n’enthousiasmait pas le barman. Il ne trouva pourtant pas d’argument pour se défiler.
— La vérité.
— Vous pourriez me la répéter ?
— Vous savez aussi bien que moi ce qui s’est passé, objecta l’homme en noir.
Luc rechignait à avouer qu’il en avait perdu tout souvenir, mais il n’avait pas le choix :
— Philippe, vous allez devoir me croire.
Le barman le contempla d’un air encore plus méfiant.
— J’ai perdu la mémoire de cette soirée. Vous seul pouvez m’aider à la retrouver.
L’homme semblait partagé entre des sentiments contradictoires. Enfin, il se décida :
— Que voulez-vous savoir ?
— Simplement ce qui s’est passé ici ce soir-là.
— Vous êtes arrivé vers vingt et une heures, comme d’habitude. Vous vous êtes installé à la table d’angle près du piano. Je vous ai apporté un whisky.
— Et ?
— Cette femme est arrivée. Je ne l’avais jamais vue. Elle s’est assise en retrait. J’ai pris sa commande, je l’ai servie et je me suis occupé des autres clients. Quand je suis revenu vers vous, la femme était installée à votre table. Vous sembliez bizarre, comme endormi. Vraiment, vous ne vous souvenez pas ?
— Non. Comment était-elle ?
— Banale. La cinquantaine, des cheveux gris courts, vêtue d’un tailleur sombre. Elle semblait tassée, comme anéantie par une mauvaise nouvelle.
— Que s’est-il passé ensuite ?
— Elle a payé vos consommations et m’a demandé de l’aide pour vous conduire jusqu’à votre voiture. D’après elle, vous faisiez un malaise habituel et sans gravité. Elle a pris le volant et vous êtes partis vers la rocade sud.
— Incroyable, murmura Luc. Je n’en ai aucun souvenir.
— Il y a autre chose, continua le barman. Quand je suis revenu, j’ai croisé une autre femme qui sortait précipitamment.
— Vous pourriez la décrire ?
— Elle était différente de la précédente, répondit Philippe. Un peu plus jeune, très élégante, grande, des cheveux d’un blond sombre. Elle m’a laissé mon meilleur pourboire de l’année !
Luc sursauta. La description pouvait correspondre à la femme qui lui avait parlé à travers la vitre brisée de sa voiture.
— Merci Philippe, conclut-il. Vous m’avez été très utile.
Luc retrouva ses pièces mansardées avec soulagement. Cette première sortie avait été une épreuve, et tout son corps lui rappela quand il retrouva son lit. Mais elle n’avait pas été complètement vaine. Il savait désormais que deux femmes détenaient les clés des secrets qu’il voulait percer. Mais la piste s’arrêtait là. Il n’avait aucun moyen de les retrouver.
Un appel inattendu raviva ses espoirs quelques jours plus tard. La soirée était déjà largement entamée, avec son lot de doutes et de frustrations, quand les vibrations de son téléphone le tirèrent d’un demi-sommeil. Immédiatement, Luc reconnut la voix qui avaient percé le vacarme de la pluie sur le parking :
— Bonsoir. Vous me reconnaissez ?
— Je crois, répondit prudemment Luc.
— Alors, vous savez de quoi je vais vous parler.
Après un silence, la voix reprit :
— Vous ne me remerciez pas ?
— De quoi ?
— Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi vous n’êtes pas en prison ou dans une chambre à barreaux ? À qui vous le devez ?
— Je suppose que la police a fini par comprendre que je suis une victime et non un coupable.
— C’est bien plus compliqué.
— Comment cela ?
— Vous voulez savoir ce qui s’est vraiment passé ce soir-là ? Je peux lever vos doutes.
— Alors dites-moi, répondit Luc, soudain plein d’espoir.
— Pas maintenant. Je suis attendue. Une autre fois...
— Quand ?
— Ne soyez pas impatient. Je vous recontacterai. Mais ne vous bercez pas d’illusions. Vous pourriez être déçu. Au fait, vous pouvez m’appeler Alexandra. Si le cœur vous en dit !
Alors que Luc renouait avec la vraie vie, celle qui ignore les hôpitaux et les prisons, les dernières paroles de la femme blonde avaient fait renaître chez lui une inquiétude lancinante. Qu’allait-il découvrir ? Et si sa part de responsabilité dans le drame n’était celle qu’il imaginait ? Quoi que cette femme ait à dire, il devait l’entendre.
Deux semaines plus tard, alors qu’il s’était résigné à l’idée que les promesses d’Alexandra n’étaient qu’affabulations, une phrase s’inscrivit sur l’écran de son téléphone « Une voiture passera vous prendre ce soir à vingt heures. Alexandra ». Pas d’adresse et numéro d’envoi caché. Luc hésita quelques instants face aux silences que cette femme semblait manier avec dextérité, mais la crainte de casser le fil de sa seule piste eut raison de ses réticences.
La berline se dirigeait vers les quartiers nord de la ville, une forêt centenaire envahie de luxueuses propriétés. Les phares balayaient de hauts murs quand ils ne se perdaient pas dans les volutes du brouillard qui montait. Enfin, le chauffeur s’engagea dans une impasse.
— Vous êtes arrivé, annonça-t-il en ouvrant la portière.
Le portail qui barrait la voie s’ouvrit aussitôt dans un grincement incongru dans le silence de la forêt. Une allée de gravillons tracée entre des buissons bien entretenus menait à une haute maison en pierre meulière. Alors qu’une silhouette s’inscrivait en ombre chinoise dans le rectangle lumineux dessiné par la porte d’entrée, Luc franchissait avec prudence la volée de marches glacées.
— Je savais que vous viendriez, répondit Alexandra à son salut. La nature a horreur du vide. Les hommes aussi, surtout quand leur vie en dépend.
— Peut-être, répondit Luc, perplexe. Belle maison, continua-t-il après un instant de silence. Elle est à vous ?
Alexandra le regarda en souriant :
— Elle est à un ami. Je suis de passage. Je reste rarement longtemps au même endroit.
— Obligation professionnelle ?
— Appelons cela ainsi. Entrez, je vous prie. Il fait froid et la neige ne devrait pas tarder.
Luc pénétra dans un vaste salon. Le bois ciré du mobilier art déco captait avec douceur les éclats de belles lampes sur pied. Une bouteille de champagne et des petits fours étaient disposés sur une table basse entourée de fauteuils de cuir. Alexandra arborait une longue robe noire et fluide, fendue sur le côté, au diapason de l’ambiance intemporelle du lieu. Cette femme était aussi fascinante qu’il l’avait imaginée :
— Nous fêtons quelque chose ? demanda-t-il en désignant le service en argent.
— En effet. Notre soirée va marquer une nouvelle étape dans votre aventure, répondit Alexandra.
— Vous semblez bien la connaître.
— Mieux que vous, en effet. Je suis au courant de vos « oublis ».
— Qui vous en a parlé ?
— Un ami. J’avais promis de vous aider. Il l’a fait.
— Pourquoi ?
— Il n’était pas difficile de deviner ce que la police allait imaginer. Je n’aime pas les injustices, répondit Alexandra avec un léger rire de gorge. Ouvrez donc cette bouteille, et servez-nous. Ces petites bouchées ont été livrées par le meilleur traiteur de la ville.
Après que ses doigts fins se furent refermés sur la fragile flûte de cristal, Alexandra se carra dans un fauteuil, découvrant une jambe parfaite qu’elle ne recouvrit que partiellement. Cet acte manifestement délibéré raviva les craintes du Luc. Machination ou jeu de séduction ?
— Parlez-moi de vous, reprit-elle.
— Il n’y a pas grand-chose à dire. Je suis responsable de la sécurité dans un groupe industriel. J’ai été muté ici récemment. Je devrais reprendre mes activités la semaine prochaine. Et vous-même ? Votre travail ?
Le visage d’Alexandra s’éclaira d’un sourire ennuyé :
— Je n’aime pas trop cette notion. Heureusement, j’en suis préservée. Mais je suis loin d’être inactive. J’aime aider les autres. Je rends des services, disons... un peu particuliers.
— Aider ? Je ne vous imagine pas dans une ONG.
— Vous êtes perspicace, répondit Alexandra avec un filet d’amusement dans la voix.
Un silence s’installa. Luc en profita pour déguster quelques délicates bouchées avant de le rompre :
— Vous avez des choses à me dire, je crois ?
— Vous semblez bien pressé. Mais je vous comprends. Je vais rafraîchir votre mémoire. C’est bien ce que vous attendez ?
— En effet, confirma Luc.
— Commençons par ce que croit savoir notre inspecteur, heureusement pas très futé, soupira Alexandra.
— Ce n’est pas la réalité ?
— Nous y reviendrons plus tard.
— Allez-y, s’impatienta Luc un peu désorienté.
— Ce soir-là, une Jaguar a pénétré sur le parking du Red Bird vers minuit. Une femme aux cheveux gris conduisait et à ses côtés un passager semblait dormir. Vous. La voiture s’est garée près du terrain vague. Au bout de quelques minutes, un homme est sorti du bar et s’est approché. Il a commencé à invectiver la conductrice. L’altercation vous a réveillé. Vous avez tenté de vous interposer. Vous en êtes arrivés aux mains. Vous êtes tombé à terre. L’homme vous a frappé violemment. Il est remonté dans la voiture où s’était réfugiée la femme. Il y a eu un coup de feu. Elle a quitté la voiture, puis vous a aidé à y remonter avant de s’enfuir par le terrain vague. La police est arrivée peu de temps après.
Luc ressentit un immense soulagement :
— Je comprends pourquoi on m’a relâché. Je n’ai pas pu tuer cet homme puisque j’étais à l’extérieur de la voiture au moment du coup de feu.
Alexandra se servit elle-même une autre coupe de champagne et reprit avec un sourire glacé :
— Vous ne m’avez pas bien écoutée. Ce récit est celui que le témoin a fait à l’inspecteur.
— Oui, et alors ?
— D’autres scénarios sont compatibles avec les indices recueillis par la police.
— Ou voulez-vous en venir ? demanda Luc soudainement envahi par le doute.
— Par exemple, vous arrivez sur le parking en compagnie de la femme aux cheveux gris. Un endroit discret. Vous aviez rendez-vous avec le docteur Karetzki. L’entretien ou la transaction se passe mal. Vous vous battez. Il vous roue de coups. Il tente de s’enfuir avec votre voiture mais vous parvenez à le rejoindre avant qu’il démarre. Vous l’abattez, la femme s’enfuit et vous perdez connaissance.
— J’étais à l’extérieur quand le coup de feu a été tiré. C’est ce que le témoin a vu ! objecta Luc.
— C’est ce qu’il a dit, rectifia Alexandra. Mais il peut s’être trompé, avoir mal vu. Il pleuvait tellement. Dans le premier scénario, vous méritez une médaille, dans l’autre ce sont vingt années de prison qui vous attendent.
— Qu’attendez-vous de moi exactement ?
— À combien évaluez-vous ce témoignage ? demanda Alexandra, d’un ton glacé.
— Vous voulez me faire chanter ? Vous êtes mal tombée, je ne possède rien.
Alexandra regardait Luc avec une sorte de pitié :
— Il n’y a pas que l’argent.
— Imaginez que la femme aux cheveux gris aille raconter la vérité. C’est vous qui passeriez des années en prison, objecta Luc.
— Cette dame a disparu. Ni vous ni moi ne la reverrons jamais.
— Comment pouvez-vous en être sûre ? répliqua Luc.
— J’ai l’air d’en douter ?
— Où étiez-vous au moment du meurtre ? Vous savez trop de choses pour y être étrangère.
— J’avais réservé une chambre au Red Bird. Avec vue sur le parking et pas seule. Avec un ami.
— Celui qui a témoigné ?
— Je vois que vous avez retrouvé vos facultés !
— Dites-moi enfin ce que vous attendez de moi, cria Luc qui prenait conscience du piège qui se refermait sur lui.
Le visage d’Alexandra n’évoqua rien d’autre qu’un léger ennui :
— J’ai le sentiment que notre petite soirée ne vous satisfait pas.
— Vous attendiez quoi ? Que je vous remercie ?
— Voilà mon offre. En échange de votre impunité, vous effectuerez un travail que vous seul ou presque pouvez réaliser.
Au fond de lui, Luc avait toujours su que ses souffrances n’étaient que le début d’autres épreuves, mais la noirceur du scénario qui se dessinait dépassait de loin ce qu’il avait imaginé. Alexandra se leva. Cette femme, dont la silhouette parfaite se dessinait dans le halo d’une grosse lampe chinoise sur le guéridon, s’était muée en quelques minutes en la plus vénéneuse des créatures.
— Expliquez-vous.
— Je vous ai parlé de l’aide un peu particulière que j’aime apporter. La plus précieuse, mais aussi la plus difficile à trouver.
Alexandra ménagea ses effets en buvant lentement une longue gorgée de champagne.
— Je fais disparaître les ennemis de mes clients. Ceux qui leur ont vraiment fait du mal. Des ordures : escrocs, violeurs, assassins, voleurs de haut vol, etc.
— Vous êtes en train de me dire que vous êtes tueuse à gage !
Luc aurait dû se sentir soulagé. Cette femme était folle et personne ne la croirait. Pourtant, il n’en était rien.
— Je ne me définirais pas ainsi. Je n’ai jamais tué personne. Mais je ne peux nier que j’y ai contribué.
— Je ne comprends rien.
— Vous parliez de tueur à gage, sans rien connaître de ce milieu. C’est un métier qui se perd. Avec l’internet, la vidéo-surveillance, les contrôles de mouvements de fonds, le risque d’être identifié est devenu énorme. Mais le besoin existe toujours. Alors, j’ai mis au point un petit stratagème. Des exécutions réalisées par des personnes inconnues de mes commanditaires et de la police. Pas de piste et pas de mobile !
— Qui sont ces gens ?
— Des anonymes. La difficulté est de les convaincre, comme vous pouvez l’imaginer.
— Je l’imagine en effet très bien, répondit Luc d’un ton sarcastique.
— J’ai trouvé la solution, s’exclama Alexandra en se redressant avec une sorte de fierté dans la voix. Je compromets les futurs exécuteurs dans le meurtre précédent. Une sorte d’effet domino. Toujours par le même stratagème. Une drogue les rend inconscients pour plusieurs heures. Il suffit d’une petite mise en scène pour les compromettre.
— Comme être retrouvé sur une scène de crime ?
— Vous avez tout compris. Je leur mets alors le marché en main. Soit ils exécutent le contrat à venir et on ne se revoit jamais, soit le témoin donne une nouvelle version qui les enverra en prison pour longtemps.
— Qui sont ces témoins ?
— Des hommes mariés et aux carrières brillantes. Ils n’ont d’autre choix que de m’obéir. Sinon nos ébats se retrouvent sur la place publique.
Luc, terrifié, balbutia :
— Et vous avez imaginé que je serai votre prochain tueur ? Jamais !
— Ne soyez pas si catégorique. Jusque-là, personne n’a refusé.
— Pourquoi moi ?
— Je ne vous ai pas choisi au hasard. Les armes n’ont pas de secret pour vous. De plus, vous n’avez pas d’attaches familiales et la justice ne vous connait pas.
— Vous êtes bien renseignée, constata Luc d’une voix faible.
— C’est mon métier, observa Alexandra. Vous avez vos habitudes au Livre ouvert. Ma recrue précédente, la femme aux cheveux gris, vous a drogué pour que vous soyez à proximité quand le docteur Karetzki serait abattu. Malheureusement, il y a eu une erreur de dosage et vous vous êtes réveillé trop tôt. Elle vous a frappé pour que vous restiez dans la voiture jusqu’à l’arrivée de la police. Un peu trop ! Votre séjour à l’hôpital n’était pas prévu. Vous deviez vous retrouver directement en prison. Heureusement, les analyses n’ont pas détecté la drogue dans votre sang. C’est un produit rare qu’il est difficile de détecter quand on ne le cherche pas.
— Et pourquoi ce meurtre ?
— Karetzki était une ordure. Il fournissait en drogue toute la jeunesse de la région. La fille d’un notable en est morte. Il était prêt à n’importe quoi pour le punir. J’avais compromis la femme aux cheveux gris l’été dernier dans un règlement de compte à Paris lié à du blanchiment d’argent. Elle est loin et personne ne la retrouvera jamais. Comme vous, quand vous aurez payé votre dette.
Le luxe suranné de la villa, l’élégance de la femme blonde apparaissaient maintenant à Luc comme le summum de la perversion. La machination mise au point par Alexandra était parfaite. S’il voulait éviter la prison, il n’aurait d’autre choix que de passer sous ses fourches caudines. Celle-ci continuait son monologue, enivrée de champagne et de son machiavélique génie du crime et de la contrainte.
— Nous nous reverrons très vite, Luc. Je peux vous appeler ainsi maintenant que nous avons des intérêts communs ? Si vous voulez rester encore un peu, ce serait un plaisir, ajouta-t-elle en un mouvement qui fit saillir sa poitrine sous le voile de la robe noire. Je suis une femme, quoi que vous pensiez de moi, et vous m’êtes sympathique.
Sans un mot, Luc se leva et se précipita dans l’entrée. Il saisit au passage son pardessus et se retrouva à l’extérieur. La neige tombait dru, perçant un brouillard glacé. Les gravillons crissaient sous ses pieds.
— Luc ?
La silhouette noire l’avait interpellé depuis le perron :
— Vous étiez venu pour savoir si vous aviez tué Karetski ? Vous avez votre réponse.
— À quel prix ! hurla Luc.
— N’oubliez pas votre dette, répondit Alexandra. Où que vous soyez, je vous retrouverai. Il faudra la payer.
Luc se retourna. La lumière du perron était éteinte et la porte fermée. Il frissonna, non pas de froid mais de rage et d’impuissance.

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