Ecouter s’il pleut

il y a
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Des petits morceaux de possibles Des bouts d'infinis De l'oxygène en barre d'espace Des ponts en 'ctuations Et de la vie plein les mots les 'tions

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Au petit matin, bien avant le soleil, il se lève, sort la chienne, remplit un bol sans fond de café, puis s’installe derrière son bureau. Son bureau, c’est un fatras désordonné de feuilles volantes, de notes, de pages arrachées et de livres qui tentent de survivre aux lectures compulsives.
Il s’installe et plonge son regard par la fenêtre, les yeux fermés. Il préfère écouter. La fenêtre est constamment entrouverte, même lorsque l’été écrase, même lorsque l’hiver blanchit. Il préfère écouter. Écouter s’il pleut.
Quand il ne pleut pas, le plus souvent il n’y a que le vent dans les feuilles. Léger bruissement sans sous-entendu, comme la peau qui glisse sous des draps de satin. Pas de pluie ? Alors il peut se lancer. Se lancer ? S’élancer ! Se distendre, se distancer, se méprendre, se dépasser. À travers les mots.
Il écrit des poèmes comme le boulanger pétrit, comme la nuit tombe, comme la pluie pleut. Il cherche les rimes, il compte les pieds ; en liste parfois mille, il joue les mille-pattes bibliophiles, les empêcheurs de ponctuer en rond-point. Il virevolte sur les feuilles, il satyre, il tirade. Il place des majuscules là où le cœur lui en dit et des minuscules aussi. Pour la folie des grandeurs et de l’infiniment petit.
Parfois les mots lui coulent au bout des doigts comme une glace qui fond dans la main, comme un bateau à la coque qui bâille. D’autres fois, ils restent coincés quelque part entre le pays de son imaginaire et la réalité précise comme une horloge. Et des mots coincés dans un mécanisme à rouages, ça ne se décoince pas comme ça.
Il écrit comme cela jusqu’au midi. Il rentre la chienne, prépare à manger, déjeune à la table de la cuisine en continuant de tendre l’oreille. La queue de sa fidèle amie bat la mesure à ses pieds. Ça lui permet de garder le rythme. Tant qu’il n’y a que ce métronome à poils, c’est qu’il ne pleut pas.
La dernière bouchée avalée, il part pour deux heures de sieste. Il s’allonge sur le vieux canapé et il écoute. Pas de pluie ? C’est parti pour le duel, torpeur contre léthargie !
La chienne ronfle aussi fort que lui.
Au soir, avant d’aller dormir, il regarde par la fenêtre. Avec les yeux cette fois-ci. Les étoiles pétillent dans le cocktail bleu nuit, donc pas de pluie.
Puis le matin revient.
L’ennui est une fidèle amie. Sa meilleure amie juste après sa chienne qui le dévisage toujours dans un immense effort pour garder les paupières soulevées. Mais sa chienne, elle n’y comprend rien à la poésie. L’ennui oui. L’ennui est une inépuisable source d’inspiration. Elle fait le vide que le vieil homme remplit.
Il y a eu un temps où il avait une autre amie. Pas le même genre d’ami. Le genre qui partage votre vie. Jusqu’à ce que la mort vous sépare. Et c’est ce qu’elle a fait, la mort. Elle les a séparés. Il a été triste comme les pierres, comme des vers vides. Mais pas longtemps. Parce qu’ils ont été heureux comme des rois, heureux à se creuser les zygomatiques, à se faire étinceler les yeux, heureux à en faire brûler toutes les lois. Elle lui manque parfois. Du moins, c’est ce qu’il dit quand il parle au plafond, ou à sa chienne. Elle lui manque beaucoup. Elle est là la vérité, crue et silencieuse celle-là.
Ce matin, en plein milieu d’un alexandrin filandreux, il entend par la fenêtre qu’on l’applaudit. Ça bruisse, ça crépite, c’est doux à l’oreille et ça caresse le cœur.
Il sait ce que ça veut dire.
Il pose son stylo et une caresse machinale sur la tête de sa chienne. Se lève ? Traverse le couloir d’un pas lent. Décroche son blouson de la patère et sors. Son amie s’allonge derrière la porte pour attendre son retour. Il ne l’emmène pas, elle est vieille elle aussi. Plus vieille que lui en années de chien. Autant qu’elle reste à l’abri.
Dehors, il ne s’est pas trompé, ça pleut à faire sortir les rivières de leur lit. Pas dix secondes qu’il est dehors et le voilà trempé.
Il marche sous la pluie et s’arrête devant la mer. Elle déborde la mer. Elle s’agite comme dans un sommeil rempli de cauchemars, la mer. Elle se secoue, s’ébroue dans l’immensité. Elle a l’air d’une folle. Une jolie folle qui danse sous la pluie...
C’était il y a combien d’années, déjà ? Que le déluge avait inondé le monde, qu’il l’avait vue, la belle qui partagerait sa vie, danser comme une folle sous la pluie. Il s'était avancé jusqu'à elle et lui avait demandé : « Pourquoi dansez-vous par un temps pareil ? », elle lui avait répondu : « Il parait que vivre ce n’est pas attendre que l’orage passe mais danser dessous ! *».
C’est à cet instant précis de son existence, qu’il a pris gout à la vie, qu’il est tombé amoureux, qu’il a aimé la poésie, et qu’il n’a plus cessé d’écouter si tombait la pluie.

*Selon une citation de Sénèque

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Pat Vermelho · il y a
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé a dit Lamartine. Le héros sans nom peut se raccrocher à la poésie, et au bruit de la pluie qui tombe. Reste le manque qui lui aussi reste à jamais. Un très beau texte sur un amour dépassé.
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Pierre Leseigneur · il y a
Grand merci Pat :)
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Ninn' A · il y a
Je ne sais pas quoi dire à part que je trouve ce texte très joli et émouvant.
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Pierre Leseigneur · il y a
Merci!! Je ne suis plus sur ce site depuis un moment à cause de son fonctionnement de concours qui m'a un peu écœuré.... mais votre commentaire est un joli son de pluie
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Simultané Mordescu · il y a
On peut vous lire ailleurs ?
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Pierre Leseigneur · il y a
Bonjour, j'ai un roman en vente sur internet ou par mon propre biais, sinon non je n'écris sur aucune plateforme actuellement
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Ninn' A · il y a
Je suis passée chez vous car j'ai vu votre nom sous un texte du concours éphémère du moment. Du coup ça a un p'tit quelque-chose d'utile :-) ça permet de découvrir des auteurs :-) sinon, ok avec vous, les concours sont rudes. Mais que cela ne vous empêche pas d'écrire :-) bonne journée.
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Pierre Leseigneur · il y a
Oui je suis assez gourmand de concours. Je me constitue un petit CV pour appuyer mes multiples vaines tentatives auprès des ME. Et puis celà permet de mettre sa plume et sa créativité à l'épreuve, de se renouveler, d'explorer d'autres horizons

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