Éclair de lucidité.

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Vieux, mais qui marche encore. Une balade à moto, d'une heure ou de 60 jours, et hop ! Je reviens avec une histoire, ou 60 histoires (je me limite à une par jour sur les longs voyages). Si tu me ... [+]


C'était assez difficile de vomir et de hurler en même temps, surtout en raison d'un préjugé ridicule liée à l'attitude sociale. Conserver sa dignité en toute circonstance, c'était la règle dans mon entourage. Mais depuis quelque temps, je pouvais tout me permettre avec mon corps, ou du moins essayer de tout me permettre, sans troubler le moins du monde la société. La double envie que je satisfaisais à l'instant était d'ailleurs facilitée par l'absence de matière à vomir, et donc par l'absence de mauvais goût dans la bouche, de morceaux acides coincés dans les fosses nasales, d'odeurs persistantes après coup. Le hurlement me plaisait bien, mais il ne me satisfaisait pas.

J'aurais voulu qu'il trouble la scène se déroulant sous mes yeux. Ce gros con de Bernard sodomisait ma femme, à peine deux heures après lui avoir téléphoné. Et cette idiote, qui m'avait toujours refusé la jouissance de l'endroit sous prétexte médical, criait en rythme, à chaque poussée, mais pas de douleur, bien sûr, ou alors, c'était drôlement bien camouflé.

La deuxième fois, j'avais profité de l'occasion pour tenter une expérience, le sodomiseur sodomisé. Mais la sensation n'était pas très bonne, et l'expérience avait été un échec. De toute façon, bander ne m'était plus vraiment agréable, et il n'y avait ni éjaculation, ni plaisir, malgré les encourageants soubresauts et l'essoufflement. L'envie retombait aussi vite qu'avant, et le dégoût la remplaçait encore plus vite.

Je devais cesser de regarder ça, mais comme je n'avais jamais imaginé de tels ébats, je ne résistais pas. Surtout lorsque Bernard arrivait avec un sac de sport bien garni, promesse de séance sado-maso d'une incroyable et réjouissante intensité, ou avec une ou deux filles aux faux cils plus longs que la jupe, promesse d'acrobaties kamasoutraises.

Il fallait que tout cela cesse, pas les frasques inimaginables de ma femme, non, mais cette envie qui me tenaillait de la surveiller. Il fallait que je comprenne bien ce qui m'était arrivé, ce qui avait dérivé.

Rien n'allait plus depuis l'accident, rien. Ce soir d'orage où j'avais mis la voiture au fossé restait gravé dans ma mémoire. J'avais beau rouler avec le pare-soleil baissé, pour éviter l'éblouissement des éclairs, celui-là était tombé trop près. Quand je me suis réveillé, la voiture était juste un peu penchée dans le fossé peu profond. Il pleuvait toujours, et un cheval, de l'autre côté de sa clôture en ruban électrifié, hochait la tête devant le spectacle, comme s'il compatissait.

J'avais dû être éjecté par le choc, mais la voiture n'avait rien, et je n'ai même pas pu en ouvrir la porte. Je suis rentré à la maison à pied, sous la pluie, en pestant contre les deux automobilistes qui n'avaient pas vu mes signes.

Devant la porte de la maison, j'ai flippé pour la première fois. Pas de clefs dans ma poche, parce que je n'avais pas de poches. J'ai compris les automobilistes. Un type à poil, par une nuit d'orage, pas le genre à prendre à bord, j'en aurais fait autant. Je me suis souvenu de Ghislaine, la femme de Sylvain, déshabillée par la foudre alors qu'elle faisait de la moto verte en montagne.

L'effet pelliculaire du courant à haute fréquence, d'après ce gros... d'après Bernard, déjà en scène, électricien-cien à sa mémère.

Mais je n'avais pas encore tout vu. J'ai eu beau gueuler, pas moyen de me faire entendre. Je n'avais pas froid, mais je voulais rentrer chez moi, me faire examiner par un toubib, faire remorquer la voiture...

Il m'a fallu dix bonnes minutes, et la recherche d'un chat pas rentré, pour que je puisse enfin franchir la porte, et réaliser mon état de spectre devant l'impassibilité soucieuse de ma femme.

Le téléphone, les gendarmes, la paperasse, l'enterrement très bizarre, vu de ma position.

Et puis les premiers pleurs, dans le silence de la nuit... C'était la lune de miel du veuf à l'envers que j'étais devenu. Elle a duré seulement dix-sept jours, jusqu'au coup de fil de Bernard.


J'ai alors commencé à entrevoir l'enfer.


Puis j'ai cherché à deviner combien de temps cette situation pouvait durer. Ils étaient tous deux en bonne santé, la ménopause, l'andropause, la lassitude, l'amour même, pourquoi pas, mettraient de longues années à venir à mon secours.

Il fallait m'éloigner de ma femme, mais je ne pouvais pas. J'ai eu beau chercher, suivre d'autres femmes, d'autres pistes, mon rayon d'action semblait limité à mes anciennes capacités physiques propres, soit pas grand chose. Et de plus, même si j'avais réussi à suivre une quelconque voisine sous sa douche ou dans son lit, la moindre inattention, la moindre baisse de concentration me ramenait en vue de ma femme, en un instant flou. C'est lors de ces moments que j'ai appris à passer une porte fermée, en me concentrant sur l'image d'un vivant qui l'avait déjà franchie.

Mon destin était donc lié à ma femme. Elle était la clef de ma vie de fantôme. Et la clef de ma vie éternelle, par conséquent. Il me manquait juste la serrure, et le mode d'emploi.

En attendant de trouver ça, ils avaient consacré cet après-midi à la recherche du plaisir en compagnie de divers accessoires à piles. Affligeant. Affligeant mais intéressant, car j'ai découvert mon pouvoir sur le fluide qui avait causé mon état, l'électricité. Je pouvais l'influencer, la figer, et provoquer des pannes inexplicables. J'ai gâché ainsi une bonne partie de la séance.

Puis j'ai découvert comment accélérer le débit des piles, et comment dévier l'électricité pour lui faire traverser des parois isolantes. Certaines de ces évasions ont eu des résultats douloureux, avec des réactions violentes. L'électricien en perdait son latin, et même son français, à un certain moment, quand j'ai enfin réussi une variante de l'opération « sodomiseur sodomisé ».


Aujourd'hui, quatre jours plus tard, je m'aperçois que j'ai fait d'une pierre deux coups. L'ère des accessoires électriques est révolue. Ils n'ont pas pu faire autrement. Quatre jours qui se sont terminées par deux séances consécutives de missionnaire intégral. Presque trois si une bien innocente levrette n'avait pas pointé le bout de son nez avant-hier.

Je maîtrise aussi de mieux en mieux le fluide électrique, et, au prix de quelques migraines sans douleur, ce qui m'a beaucoup plus par son étrangeté, j'ai fini par comprendre comment fonctionnait le système de transmission des ordres de l'EdF. J'ai fait quelques essais qui ont donné de vraies migraines aux hommes en bleu, puis, le soir où elle a enfin accepté d'aller chez lui, j'ai lancé des ordres de coupure destinés au disjoncteur de son quartier, en pleine ville. Pas si mal pour un esprit, non ?

La cabine de l'ascenseur était obscure, et rien ne fonctionnait, pas même la sonnette appelant le concierge. Quelques coups sur les portes des étages, autant dire le silence.


Ils étaient sages, si sages que cela en était inquiétant.


— Gérard, il ne faut pas te fâcher, mais...

— Tu as peur ?

— Non, je voulais te dire quelque chose. À propos de ces derniers jours... Et dans le noir, je préfère, tu sais...

— Ah ? Eh bien moi aussi, tu vois, je voulais te parler.

— Toi aussi ? Alors commence, s'il te plaît, on est chez toi après tout.

Il a mis assez longtemps avant de commencer. Je jubilais, sentant venir la rupture bien avant eux.

— Il y a bien vingt ans qu'on se connaît, Jackie, non ?

— Oui, à peu près. On s'est connu au mariage de Ghislaine la foudroyée.

— C'est là que tu as rencontré Laurent, aussi, non ?

— Oui, et c'est là qu'il m'a... demandée en mariage aussi.

Je me souvenais de cette demande, plutôt physique et informelle, à l'arrière de ma Mercedes. Mais où voulait-il en venir ?

— Oui, précisément, c'est à partir de là que j'ai commencé à fréquenter ces filles, et à utiliser ces accessoires, cette quincaillerie qui m'excite sans me faire plaisir et puis il y a eu cet orage, et toi, de nouveau disponible. Mais j'ai envie de revenir en arrière, pour choisir « face », cette fois. Parce que je t'ai aimée au premier instant, et que j'ai accepté son jeu stupide, comme un con, et que maintenant, je suis devenu...

Elle l'a interrompu, je n'ai pas saisi tout de suite ce qu'elle avait dit, parce que le son baissait, comme si la cabine d'ascenseur s'éloignait. J'ai reconstitué peu à peu les mots, dans ma cervelle embrumée...

— Embrasse-moi, idiot, je t'aime...




La femme dans son fauteuil était éblouissante, entourée de lumière. Derrière elle, quelque chose ressemblait à une mer de nuages dans la brume. Mes cheveux se dressaient comme sur la plate-forme du Palais de la Découverte, pendant les expériences d'électricité statique.

Deux énormes types baraqués uniquement vêtus d'une paire de ray-ban me tenaient les bras.

— Vous reconnaissez avoir utilisé une pièce à deux côtés face ?

Mais qu'est-ce-qu'elle racontait, cette allumée ? J'ai reçu un coup dans les côtes, par derrière, une voix d'homme m'a parlé à l'oreille, d'en haut.

— Réponds « Oui, votre Honneur », connard !

Un autre coup, encore plus douloureux. J'ai crié.

— Oui, votre Honneur !

Elle avait un petit marteau à la main. Elle a frappé devant elle, dans le vide, mais le choc a résonné comme le tonnerre du jugement dernier.

— Vingt siècles dont cinq avec sursis !


Montenois, mercredi 20 novembre
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