Douce nuit

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Auteure de romans et de nouvelles (jeunesse, anticipation, noir) Facebook @constancedufort.plume Instagram : Constancedufort.plume "Les chemins d'Hermès" 3 tomes, anticipation - Editions ... [+]

Image de Grand Prix - Hiver 2019
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Le sapin scintillait dans la pénombre du salon et projetait son halo clignotant sur la moquette défraîchie. Le feu de cheminée grésillait, sur le point de s’éteindre, et ce n’était pas le craquement de la dernière bûche qui m’avait réveillée. Ce n’était pas l’impatience, non plus. C’était quelque chose de plus inhabituel, comme une sensation d’urgence. Je suis une vieille femme maintenant mais ce souvenir ne s’est jamais effacé.
J’avais treize ans et je passais mon premier Noël sans Papa. Son départ : une canonnade, un tsunami dans mon enfance sans heurts. La fin d’une époque et ma première rencontre avec la Faucheuse. Cette dernière avait sonné le glas de mon innocence et une entrée fracassante dans une adolescence fracassée. Je ne voulais qu’une chose : dormir et même louper l’ouverture des cadeaux. Papi avait fait disparaître toute trace de Papa afin que Maman ne s’effondre pas et que je profite de Noël. Il s’imaginait encore qu’à treize ans, on croyait au Père Noël, et qu’il était essentiel de fêter « un tout petit peu » sa venue. Foutaises. Je ne croyais qu’en l’aridité de la vie, la vraie.
Un cliquetis emplissait le silence morbide de l’appartement et m’empêchait de me rendormir bien plus sûrement que les cauchemars d’accident qui me hantaient. Je finis par me lever et traînai ma carcasse vers le salon. Plus rien ne pouvait me surprendre ou m’effrayer, alors je m’assis simplement au pied du sapin et, tout en baillant, j’entamai la conversation :
— Tu m’as réveillée, tu fais beaucoup de bruit.
— Pardon...
La voix était aussi lugubre qu’un long dimanche de pluie.
— Tu n’es pas censé être ici.
— Ici ou ailleurs... Je suis partout cette nuit.
La barbe blanche trembla et la silhouette massive s’affaissa un peu plus.
— Tu fais quoi, dans mon salon ?
Un sanglot, pour toute réponse. De grosses larmes s’écrasèrent sur le manteau rouge.
— Santa, c’est ça ? Moi, je m’appelle Sigrid.
Le vieil homme releva sa face ronde vers moi et je constatai que, loin de l’iconographie habituelle, il était gris, terne, avec de larges cernes sous les yeux.
— Je m’appelle Robert, marmonna-t-il, Santa Claus c’est uniquement sur la carte de visite.
Une angoisse me vrilla les tripes alors que je le regardais jouer distraitement avec le train électrique destiné à mon petit frère. Le passage à niveau cliquetait à chacun de ses passages. Sa grosse main poussait mollement la locomotive devant lui : marche avant, marche arrière, marche avant...
— Tu « bugges », Robert, constatai-je en haussant les sourcils, comment es-tu entré ? Tu es dehors depuis la fermeture des Galeries Lafayette ?
Il me jeta un regard outré : enfin un mouvement de vie dans cette carcasse échouée au pied de mon sapin.
— Tu me prends pour un clodo ? Je suis passé par la cheminée !
— Allez... tu me fais marcher !
Ma mine franchement sceptique ramena un peu de rouge sur ses pommettes. Il repoussa le train et se redressa. Il était, en effet, très grand, mais aussi très gros. En une inspiration profonde, il s’étira, grandit, et affina sa taille jusqu’à passer dans un conduit. Il parut ravi de voir mes yeux s’écarquiller et mon teint pâlir. Il se dégonfla pourtant comme une baudruche, dans un sifflement aigu, et s’affala de nouveau à mes côtés, secoué de gros sanglots. Je saisis sans bien réfléchir le verre de lait au pied du sapin et le lui tendit. Il le repoussa avec véhémence :
— Je n’en peux plus de votre lait de vache, je suis intolérant au lactose ! Et puis, tous vos gâteaux, là ! Je mets des mois à perdre le poids accumulé en une seule nuit. L’année dernière, les rennes se sont mis en grève sur le matin, ils n’en pouvaient plus de trimbaler mon quintal !
— Alors, tu existes, lâchai-je dans un souffle, je n’en reviens pas...
— Et pourtant, dodelina Robert avec une moue ironique, tu crois bien en la Faucheuse !
— Tu... tu sais à quoi je pense, à quoi je crois ?
Il haussa les épaules avec fatalisme et choisit de ne pas répondre :
— J’existe, mais cela change bien peu de choses, désormais ! Tous les parents font leurs cadeaux de nos jours, les enfants ne remarquent même plus ce que je ramène. C’est sûr, une console ou un téléphone, ça claque ! Mes lutins ne sont pas encore ingénieurs en télécommunication.
— Moi, je voudrais juste mon père...
Je sursautai, sidérée de ma confidence. Robert se figea et un peu de couleur revint sur ses joues rondes. Il posa un regard enveloppant sur moi et me tendit à son tour un biscuit. Mon frère avait cuisiné tout l’après-midi et ils étaient excellents.
— Mange, petite, me proposa-t-il avec tendresse.
— Je ne suis pas petite...
— On est toujours petite, petite.
Les larmes brisèrent les barrières de mes paupières sans que je puisse les retenir. C’était mon tour de sangloter et Robert me prit dans ses bras. Le visage enfoui dans la fourrure de son manteau, je déversai toute la peine qui ne parvenait pas à s’exprimer depuis des semaines. Depuis l’accident. Je pleurai longtemps et nous restâmes ainsi, blottis l’un contre l’autre, dans notre bulle de temps suspendu.
Et puis les larmes se tarirent, doucement, et je perçus, au-delà de ma propre douleur, l’odeur piquante d’une nuit étoilée d’hiver, le vent dans mes cheveux lâchés, la beauté de la lune pleine et sa lumière réconfortante. Je sentis la chaleur de l’encolure d’un renne sous mes doigts et une vague de joie authentique me submergea. Je m’écartai et le triste Robert avait disparu. Santa Claus était de retour, ses joues rougies fendues d’un grand sourire. Il me couvait d’un œil pétillant de malice :
— Tu vas mieux, reniflai-je en séchant mes larmes.
— Merci pour cette discussion, me répondit-il en tapotant ma cuisse, tu m’as rappelé pourquoi je travaille. J’espère te revoir, petite Sigrid.
Il se leva et inspira profondément : alors qu’il s’étirait à vue d’œil, je tirai sur sa manche :
— Robert, tu as oublié mon cadeau !
Il sourit et sa longue barbe blanche frémit lorsqu’il étouffa un rire :
— Pas du tout...
Il disparut et je finis par m’endormir au pied du sapin, sur la moquette défraîchie. Pour la première fois, je rêvai de mon père et non de tôles froissées. Son sourire, sa tendresse, et nos moments de joie. Je m’attardai avec délectation dans ce qui devint, au fil des années, l’un de mes plus beaux refuges.
Il n’y eut plus jamais de cauchemars. Il me fallut encore quelques années pour comprendre ce que Robert m’avait offert. Nous ne nous revîmes jamais mais, en m’aidant à retrouver le chemin vers la « petite », Robert m’avait fait don de l’espoir.

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