Douce enfance

il y a
5 min
353
lectures
16
Qualifié

Age : Moyen Habitat : en plaine, au calme. Occupations :des lectures très diversifiées, toujours à la recherche d'une de ces histoires qu'on est triste de quitter. Court ou long ? C'est la ... [+]

Image de Nouvelles
Dimanche 02 février

Je m’appelle Nina et j’ai douze ans. J’écris un journal parce que ma sœur, Inès, m’a dit que ça pourrait m’aider de le faire. Que peut-être j’arriverais à surmonter.
Je n’ai pas l’impression d’aller mal, mais Mme Moniquet, la psychologue que je vois une fois par semaine, me dit que ce n’est pas bon de garder tout ça pour moi. Que le faire sortir me ferait du bien. Quand elle parle avec Inès, qui a déjà un mari et deux enfants mais qui s’occupe quand même de moi, je l’entends utiliser des mots compliqués. Et pourtant si ma vie a changé depuis, eh bien c’est plutôt en mieux. Alors je ne vois pas du tout le mal que ça pourrait me faire de ne plus penser à avant. Je suis même sûre que c’est beaucoup mieux pour moi qu’avant n’existe plus.
Au collège je suis en 6ème. Je suis une assez bonne élève, surtout dans les matières que j’aime bien. Je suis nulle en sport et en mathématiques, et bien que les adultes pensent que tout est problème, moi je sais que je peux avoir une très belle vie sans savoir faire une roulade avant. Mme Moniquet a eu peur que mes résultats baissent après ce qui s’est passé. Que je change de comportement et devienne agressive. Je l’ai entendu en parler avec le proviseur.
Je le répète encore une fois, le moi d’aujourd’hui est comme le moi d’avant, en mieux.
Je dors bien, j’ai retrouvé l’appétit, je n’ai plus mal au ventre tout le temps.
Je vais bien.
Si jamais ce cahier tombe entre les mains des adultes qui se chargent de mon éducation, comprenez bien que je ne veux qu’une chose : qu’on me laisse tranquille et qu’on ne réveille pas tout ça.

Mardi 04 février

Je vais me servir de ce moment d’écriture pour fixer ce qui se passe de chouette dans ma vie : comme ça je suis sûre de ne pas l’oublier. Je pourrais en remplir ma tête quand j’en aurais besoin. Trop de bonheur n’a jamais fait de mal à personne.
Aujourd’hui par exemple j’ai vécu un moment sympa avec ma copine Lucie. On finissait les cours à 15h, comme tous les mardis, et puisque personne n’était là pour venir nous chercher, on a décidé de rentrer par le parc, tranquillement, à pied. Il faisait un temps superbe, grand soleil, chaud pour un mois de février. On a même quitté nos vestes un moment. Les arbres n’ont pas encore de feuilles, mais sur les arbustes, on a vu des bourgeons. Alors on a posé nos sacs par terre et on a décidé de s’allonger un moment sur nos blousons. Une vieille dame promenait son chien. Il est venu en courant vers nous, tout bavant, la langue pendante. Au début on a trouvé ça rigolo. La dame a essayé de le rappeler mais il avait pris dans sa gueule un bâton et le posait devant nous dans l’espoir de nous voir le lancer. Lucie, c’est plus fort qu’elle, elle vire gaga dés qu’elle voit un animal, du coup elle a pris le morceau de bois et elle l’a jeté très fort. Il a atterri dans les buissons.
Bon là il vaut mieux que j’arrête de vous raconter parce que le moment sympa, c’était avant, quand on était tranquille, sur nos blousons.
Il faut toujours que quelque chose vienne tout gâcher.
Je sais que j’en ai trop dit et qu’en tant qu’adultes vous voudrez tout savoir.
Si seulement je pouvais le contrôler.
Le chien n’a pas ramené le bâton, il est allé fouiller au milieu des bosquets, la queue frétillante et puis il a disparu. La vieille dame peinait à marcher. Alors, Lucie a proposé qu’on aille le chercher. On a pris ça comme un jeu, on a commencé à appeler le chien en s’enfonçant dans les branchages. On n’y voyait pas grand-chose mais on l’entendait japper. Au bout de quelques mètres on l’a aperçu. Il tenait quelque chose entre ses dents. Lucie l’a tant bien que mal attrapé par le collier et on l’a traîné hors du buisson. La vieille dame a d’abord eu l’air soulagée, puis complètement dégoûtée. C’est là qu’on a vu que, dans sa gueule, le chien tenait un lapereau. Et que bêtement, il l’avait blessé.
Vous avez raison, je ne vais pas bien.
Tout ce sang, ça m’a rappelé avant.
Et je vous ai dit qu’il vallait mieux oublier avant.
Je ne pourrai même pas vous raconter ce qui s’est passé. Quand j’ai retrouvé mes esprits j’étais assise par terre, le lapereau dans les mains, la vieille dame hurlait hystérique et Lucie pleurait en me regardant comme une étrangère.
Le chien était couché sur le flanc, il gémissait doucement.
Inès m’a dit qu’il va bien maintenant, juste quelques ecchymoses et une patte cassée. Il parait que je me suis jetée sur lui et que je l’ai roué de coups jusqu’à ce qu’il lâche le bébé lapin. Lucie a essayé de me retenir. Elle dit que le chien a eu la vie sauve car, alerté par les cris de la vieille dame, un policier municipal a réussi à me maîtriser. Elle ne veut plus me voir, sa mère lui interdit de me parler. Je vais être envoyée dans un hôpital pour un bilan psychiatrique. Je ne sais même pas ce que c’est.
Inès a beaucoup pleuré aussi, elle répétait sans arrêt : « Ce n’est pas de sa faute, ce n’est pas de sa faute ».
Vous voyez le mal, il vaut mieux que je le laisse en moi, j’y suis habituée. Lorsqu’il sort c’est toujours dramatique.

Jeudi 20 février

A l’hôpital, un docteur m’a dit qu’il fallait absolument que je parle d’avant, que garder ça dans ma tête allait me rendre folle et que je risquais de devenir agressive et de faire du mal aux gens que j’aime sans m’en rendre compte.
Soit.
Inès a insisté. Elle ne veut plus me garder chez elle tant que je n’aurai pas raconté ce qui s’est passé le dernier jour de ma vie d’avant.
J’ai demandé ce qui m’attendait. Tout le monde a été rassurant : je devrais reprendre une vie normale au plus vite.
J’imagine qu’ils s’attendent à ce que le mal me laisse tranquille, qu’il sorte de mon corps et que ce soit fini. J’ai réussi à le contenir pendant des années. Mais il est très fort, bientôt c’est lui qui aura le dessus.
J’ai mal à la tête, ça me fait toujours ça quand je pense au jour où c’est arrivé.
C’était le soir du réveillon de Noël. Inès était venue manger à la maison avec son mari, Ludovic et mes neveux, Malo et Tristan. Je dis à la maison, car c’est là que j’habitais, avec mon père et Clarisse, ma belle-mère. Ma mère est morte à ma naissance.
Je porte le malheur en moi.
J’ai un demi-frère, Martin, qui a deux ans.
Les petits étaient couchés, c’est la tradition, ils font semblant de dormir en attendant le Père Noël. On va les chercher à minuit, les cadeaux sont sous le sapin. Depuis mes dix ans je reste avec les grands. C’est bien comme ça.
Je me rappelle que tout se passait bien. Le repas était délicieux. Clarisse était plutôt gentille, comme souvent quand il y a du monde.
Je sais que vous n’allez pas me croire, que le couplet sur la méchante belle-mère vous l’avez déjà entendu et gnagnagna. Mais vous n’avez jamais voulu voir les bleus que je cachais sous mes pulls trop longs. Et pire, à la crèche, ils n’ont jamais vu ceux de Martin. Papa ne s’est jamais douté de rien non plus. Une fois j’ai essayé de lui en parler, mais j’ai bien vu que je le décevais, qu’il croyait que j’inventais tout ça pour qu’on se retrouve comme avant. Juste lui et moi. Et Inès, de temps en temps.
J’aime Martin de tout mon cœur, c’est lui qui me manque le plus. Quand mon cœur se tord, c’est parce que je pense à lui.
Donc, le réveillon s’est bien passé, les garçons ont sauté sur les cadeaux. Je ne vous dis pas ce que j’ai eu. Pour moi, c’est comme si ça n’avait jamais existé.
C’est normal qu’un enfant soit excité le soir de Noël. C’est normal qu’il courre de partout et qu’il fasse du bruit.
Papa a ramené Ludovic et Inès chez eux, leur voiture n’avait pas démarré.
Martin et moi, on est monté dans nos chambres.
Je lui disais de se taire, mais c’est difficile pour un petit enfant tout joyeux.
Il paraît qu’elle avait trop bu.
Pour moi, elle était comme d’habitude.
Martin, en gigotant, a cassé un vase dans la salle de bain.
Elle est arrivée, furieuse, la main levée.
Il faut que vous compreniez que c’était Noël.
Elle allait tout gâcher.
Alors j’ai pris un morceau de verre.
Tout le reste, j’ai oublié.

16

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Sous le vol du grand aigle

Petit soleil

Avez-vous observé l'aigle ? Il tourne, se laissant aller au gré du vent et tout à coup...
Sa proie n'a aucune chance...
Nous habitons une petite maison ouvrière. Nous sommes cinq ... [+]