Divine perdition

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— Je demande le divorce, déclara El, tout à trac.
— Quoi ? s'écria Ille, à qui le demandes-tu ? Quelle instance pourrait nous séparer ? Allons, tu ne veux pas plutôt en parler ?
— Parler est un truc d'Humain. Tu vois, c'est exactement ce que je te reproche ! Tu as perdu toute originalité. Tu calques ton existence sur celle des Hommes. Tu les prends trop au sérieux. Nous sommes Dieu, je te rappelle !
— Je t'en prie El, ne sois pas méprisante. Souviens-toi, nous avons promis de nous montrer tolérants à l'égard de notre création.
— Arrête ton baratin, tu es déçu du résultat autant que moi.
— J'ai mes réserves, il est vrai. Mais je les aime, ma chérie, tu m'entends ? Ils sont notre travail commun. Et puis c'est important la bienveillance.
— La bienveillance ! Encore une illusion humaine.
— Oh, mais quel cynisme !
— Et alors ? Avant l'arrivée des Humains, nous étions cyniques ensemble. Nous étions frivoles et spontanés. Plus leur nombre grandit et plus nous ramollissons. Regarde-nous ! Que reste-t-il de notre éternité ? 
El était au bout du rouleau. Le sens de la création lui échappait complètement. Quel mal les avait piqués en inventant l'être humain ? Ille et El fumaient un gros nuage à une heure avancée de la nuit. Au cours d'une discussion échevelée, entrecoupée de fous rires, l'idée d'engendrer une créature à leur image surgit comme un excellent remède à la monotonie insidieuse de leur couple. Chacun tut la raison véritable de cette envie grisante. Le couple se parlait peu, laissant une certaine paresse draper leur union. Inéluctablement destinés l'un à l'autre, Ille et El n'avaient jamais à fournir d'effort pour écarter la menace d'une séparation. D'ailleurs, l'énoncé du mot « divorce », en ce jour, retentit comme le crépitement grotesque d'un pétard mouillé.
Rien de tout cela ne serait arrivé avec une meilleure communication, pensait Ille. Il se gardait de l'exprimer tout haut car El considérait tout dialogue avec dédain. El possédait l'élan des nuages, elle dérivait loin des préoccupations, optimiste, toujours dans l'action. Aussi, elle admettait en tout honnêteté son rôle décisif dans l'aboutissement précipité d'un projet aux contours à peine esquissés. Le lendemain de fête, une fois dissipés les effets du nuage, Ille avait commenté prudemment : « Tiens, je repensais à notre conversation d'hier, et cette idée formulée à la va-vite. Il faudrait voir à développer davantage. Encore que nous ne sommes pas obligés. » Ille se montrait toujours plus cérébral et prudent ; attitude peu propice au passage à l'acte. El avait déjà préparé plusieurs tas d'argile de différentes tailles. L'expérience lui avait appris à passer outre les ruminations de sa moitié. Acta non verba, son éternel mantra, la guidait comme une étoile dans la nuit. « Des actes, non des paroles », lança-t-elle à Ille en se retroussant les manches.
S'il ne tenait qu'à la couardise d'Ille, l'Homme n'aurait jamais existé. Ce détail indignait El, ainsi que le peu de mérite récolté pour son audace à elle. Le comble était justement ce terme : « Homme », avec un H majuscule. Ille et El avaient choisi ce mot ensemble, pour nommer tous les Humains sans distinction. Mais ces derniers l'avaient travesti pour spécifier le genre masculin. Après quoi, « Dieu créa l'Homme à son image » fut entendu comme la révélation d'un statut sacré consacré au mâle. La plus grande fierté d'Ille et El, l'invention de deux genres, mâle et femelle, se trouva balayée par un absurde quiproquo. Pire, toute la logique humaine se fondait sur cette distinction faite au détriment des femmes. Ces dernières, réduites à l'état de mignonnes créatures, faisant office de soutien logistique aux réalisations des hommes, pures répliques divines. Le proverbe disait même : « Derrière chaque grand homme se cache une femme. » El s'en trouvait folle de rage. « Derrière » et « caché » étaient ainsi les termes utilisés pour désigner la place de la femme. Et de citer allègrement, comme des trophées : Clémentine Churchill, Yoko Ono, Gala, Oona O'Neill et pléthore de noms qui ne prenaient leur signification qu'une fois associés à celui du maître en puissance. Parmi ces hommes d'une grandeur écrasante, certains s'étaient illustrés par leur pouvoir d'anéantissement. L'écrivain Norman Mailer avait poignardé au cœur sa femme Adèle ; le philosophe Louis Althusser avait étranglé son épouse Hélène ; John F. Kennedy avait fait éliminer sa maîtresse Maryline Monroe. Oui, malgré les avertissements d'Ille, El prêtait l'oreille aux rumeurs. Pourquoi pas ? Maryline continuait de rester très secrète sur sa mort suspecte. Elle en pinçait encore pour Kennedy, ça crevait les yeux. À l'issue de ces drames, aucune condamnation, peu d'empathie pour la victime et beaucoup d'encre déversée à s'épancher sur la tragédie des grands hommes au destin dévoyé.
— Nous sommes toujours aussi éternels. Que vas-tu chercher ? dit tendrement Ille, en tapotant son index sur le front d'El. Tu réfléchis trop. Tu penses encore à "ça" ?
— "Ça" ?
— Tu sais bien, dit-il en agitant la main avec nonchalance, ce cafouillage sur les "Hommes" avec une majuscule. Je sais que ça te travaille depuis des millions d'années terrestres.
— Comment n'ont-ils pas compris que Dieu est un couple ? s'exclama El. C'était pourtant clair ! Leur vie entière est un chassé-croisé avec le sexe opposé. Le couple renferme dans son sein tous les mystères, des sentiments contradictoires et complémentaires. Les joies et les déceptions. La passion et l'apaisement. La quête et le renoncement. Jusqu'à la solitude dans l'union. C'est LA grande énigme. Pourquoi ce thème en filigrane de l'existence plutôt qu'un autre ? Ils n'ont jamais réfléchi à ça ? Avons-nous créé des cons, Ille ? Réponds-moi sincèrement. Parce que, tout de même, il faut être complètement con pour chercher à trancher sur notre sexe à coups de colloques internationaux et d'articles savants. Malgré tout, j'en suis arrivée à me réjouir de ce débat. Les femmes comprennent enfin leur valeur et réclament une filiation divine. Ce n'est pas trop tôt !
— Avoue quand même, El, que ta métaphore de la femme née de la côte d'Adam prête à confusion.
— Il s'agit d'une image symbolique, de poésie, je te l'ai déjà dit ! 
Ille caressa la joue d'El. « Je sais comment tu te sens », lui susurra-t-il. El en doutait un peu. Ille tirait une certaine fierté des malentendus humains dont il était le centre. Question d'ego, s'imaginait El. À la vérité, Ille trouvait du piquant à ces quelques secousses discursives. Non à la polémique théologique, mais à la passion consacrée par les Humains à ces débats. La virulence de leurs sentiments en rupture avec une nature d'ordinaire soumise et aliénée. Si les Hommes avaient été capables de dédier le quart de cette passion à s'indigner de leur destinée et à douter avec intelligence, ils auraient donné une nouvelle orientation à la vie. L'Humain s'était raté de peu.
— Où avons-nous merdé ? demanda El, le regard plongé en contrebas.
Sous le dôme d'un nuage, le Babel 2.0 progressait d'un jour à l'autre. Le projet d'une tour de communication à l'assaut du ciel tendait les relations divines. Cette construction sophistiquée, inspirée d'une technologie numérique de pointe, devait permettre aux Hommes de rentrer en contact avec Dieu.
— C'est peut-être bon signe, risqua Ille. Ça démontre que notre création est curieuse.
— Tu rêves ! Ne va pas te méprendre sur ses intentions. Je flaire le règlement de comptes. Elle va nous accuser de tous ses maux. Elle s'est toujours montrée sceptique envers la notion de libre arbitre. À ses yeux, nous tirons les ficelles du monde comme des tyrans assoiffés de cruauté.
— Dans ce cas, c'est une raison de plus pour se serrer les coudes. Nous devons plus que jamais faire front commun. Le moment est mal choisi pour parler de divorce. Et puis, ma chérie, tu sais bien que notre séparation sèmerait le chaos.
El savait bien qu'Ille avait raison. Elle se livrait au fantasme désespéré d'extrapoler des phénomènes humains dans leur sphère divine, rêvant que les conséquences seraient nulles. Or, si Dieu se séparait, le ciel et la terre échoueraient dans une binarité insurmontable. Eros et Thanatos se livreraient un combat féroce. Le paradis et l'enfer se formeraient en réaction à cette désunion. Enfin, le règne de la dichotomie provoquerait un combat en duel pour savoir qui prendrait la tête du bien et qui du mal.
El se tut, épuisée par ses pensées. Le Babel 2.0 lui filait des insomnies. Rencontrer Dieu, quelle blague ! Aucun respect pour le mystère et le doute. Les Hommes voulaient tout expliquer et ensuite blâmer copieusement un tiers pour se dégager de leurs responsabilités. Une pure folie ! L'idée s'était répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. La pire invention humaine. El en voulait terriblement à Ille d'avoir libéré Mark Zuckerberg des limbes. Elle s'était toujours méfiée de ce pleurnicheur qui ne manquait jamais une occasion de rappeler sa profonde solitude. Pour calmer son âme, Ille l'avait expédié presto sur terre dans un bain de foule de milliards d'individus. Leur nombre aurait dû caler sa faim, au lieu de quoi, ce glouton à l'appétit social insatiable avait contaminé la planète entière de son obsession du réseautage.
Une seule fois dans l'Histoire, Dieu avait échappé au projet de la tour de Babel. Balayés d'un revers de main divine, les Humains avaient été dispersés aux quatre coins de la terre. Rendus incompréhensibles les uns aux autres par la multiplication des langues, ils s'étaient divisés. Depuis Internet, les Hommes parlaient tous à nouveau la même langue. Babel 2.0 assurait une communication infaillible par le recours à des émoticônes. De plus, l'annonce d'une retransmission télévisée en direct de l'assaut du ciel obligeait Dieu à la diplomatie. Depuis la première tour de Babel, les élans démocratiques montées au pinacle des valeurs humaines rendaient impossibles un règlement brutal et arbitraire du problème.
— C'est rencontrer les Hommes qui t'inquiète ? demanda Ille.
— Pas toi ?
— Non. Je nous considère tous dans un rapport de réciprocité. Les Humains sont une création dynamique. Leur évolution nous échappe autant qu'elle nous surprend. Il faut se laisser toucher.
— Ça pour se laisser toucher, ne t'inquiète pas, ils sont à notre porte, ironisa El en indiquant le Babel 2.0 à proximité.
Ille voulut prendre El dans ses bras. Elle le repoussa. Puis insista :
— Je veux divorcer.
— Assez ! tonna Ille, je refuse !
— Écoute-moi, je t'en prie. Je n'emporterai rien du ciel, tu peux tout garder. Nous pouvons régler cette affaire en toute civilité.
— « Civilité » ? Laisse-moi rire ! Je vois que les règles humaines cessent de te répugner si elles servent tes intérêts. Sache que les Hommes ne se séparent pas en toute « civilité ». Ils se déchirent. Parce que nous les avons créés à notre image justement !
Ille se mit à arpenter le ciel de long en large, en proie à une profonde agitation intérieure.
— Je n'en reviens pas de ton égoïsme, finit-il par éclater. Tu sais pourtant ce qu'un tel bouleversement va provoquer.
— L'Apocalypse.
— Exactement !
— Et alors ? N'avons-nous pas conçu l'Humain avec une perspective finale ?
— Seulement pour donner un sentiment d'urgence à sa destinée. Nous n'avons jamais discuté de la réalisation pratique de l'Apocalypse.
— Très bien, discutons-en.
— Tu veux précipiter l'Apocalypse pour sauver tes fesses ?
— Sauver mes fesses ?
— Parfaitement ! Tu cherches à fuir car tu as peur de rencontrer les Hommes.
— Ils ne soupçonnent même pas mon existence. Je serais en trop de toute manière ! 
Ille secoua vigoureusement la tête.
— Hors de question que tu te défiles, dit-il.
— Mais pourquoi devrais-je les affronter ? Après tout, ce sont tes Hommes avec un grand H. Tes sauvages oppresseurs, tyranniques et inaptes à la réflexion ! cria El.
— Impulsifs, oui ! Incapables de différer l'action. Ils tiennent certainement cela de toi ! Écoute-moi bien, cette discussion est close El, nous rencontrerons les Hommes ensemble ! 
Là-dessus, ils partirent chacun de leur côté, fumer un gros nuage et boire un ciel corsé pour se détendre les nerfs.

Au milieu de la nuit, un vacarme retentit dans l'Empyrée. El venait de se prendre les pieds dans un cumulonimbus. Jurant dans un murmure étouffé, elle s'empressa de se dégager du piège. Ille ne dormait pas. Tourmenté par les événements de la journée, victime d'une sévère insomnie, il se retournait inlassablement sur sa couche. Les oreilles tendues au bruit, il alluma les étoiles pour découvrir l'origine du remue-ménage. Quand la lumière se fit alentour, El se tenait à la pointe extrême du cumulonimbus, un pied avancé dans les airs.
« Où vas-tu ? » s'enquit calmement Ille. El, la tête rentrée dans les épaules, se figea sur place et garda le silence. D'une expression chagrinée, elle haussa les épaules, secouant un baluchon jeté sur le dos.
Après un silence glaçant, un grondement tonitruant s'empara des environs. « Tu ne me laisses pas le choix », se désola Ille, pourpre de colère. Il fondit sur El à la vitesse de la lumière. Leur force égale aurait rendu la lutte interminable si les anges, paniqués à l'idée de voir le ciel s'effondrer, n'avaient couru prêter main forte à Ille.
Il fallut dévider un nombre incalculable de nuages pour ligoter fermement El, qui se mit à crier longtemps et dans tous les registres. Lorsqu'elle en vint à imiter la clameur stridente des sirènes, Ille, excédé, menaça de la bâillonner. El s'égosilla encore un peu, par orgueil et mépris de s'avouer trop vite vaincue. Finalement, recrue de fatigue, elle consentit à se taire et dormit d'un sommeil de plomb.

Le volume de la pléiade tomba lourdement au sol. El y jeta un coup d'œil vaseux.
— La Comédie humaine de Balzac ? lut-elle d'une voix pâteuse.
Ille avait bonne mine, ce matin. Ses pensées s'ordonnaient et il retrouvait l'espoir de résoudre le conflit divin.
— Oui, Balzac, répondit Ille sur un ton docte. Je te présente un auteur unanimement plébiscité pour son étude de la chose humaine. J'ai pensé qu'une préparation adéquate nourrirait notre confiance et dissiperait les tensions entre nous. Elles sont le résultat d'une appréhension sans fondement au sujet de notre rencontre avec les Hommes. Il ne tient qu'à nous de reprendre les choses en main.
— Bonne idée, commence par me détacher, s'empressa El.
— Pas si vite. Tu as malmené ma confiance hier, et je te sens encore un peu nerveuse. Je pourrais distendre légèrement tes liens. Tu seras un peu plus à l'aise pendant notre séance de lecture.
— De ce truc ? demanda El en indiquant du menton le pavé Balzac.
— Je te l'ai dit, c'est un expert.
— Tu sais ce que ton expert a écrit ? glapit-elle sur un ton offusqué : « La destinée de la femme et sa seule gloire sont de faire battre le cœur des hommes. »
Ille saisit La Comédie humaine et soupesa l'ouvrage. « Ben mon salaud, siffla-t-il. Je dois t'avouer, je ne connais Balzac que de réputation ; et j'ai surtout été attiré par le titre. »
El se pencha vers Ille et insista :
— Détache-moi !
— Non ! Tu vas encore chercher à t'enfuir.
— Détache-moi, je te promets de rester. J'ai même un marché à te proposer.
— Lequel ?
— Partons ! Allons à la rencontre des Hommes, dans leur fameuse tour. Pourquoi rester ici à supputer vainement sur leur arrivée ? Cette attente nous rend malades, crevons l'abcès au plus vite. 
Ille déglutit.
— Mais, c'est-à-dire que...
Il n'acheva pas sa phrase.
— Tu te dégonfles, n'est-ce pas ? demanda El, satisfaite.
— Pas du tout, je me méfie de tes plans improvisés. Regarde leur tour, elle est encore loin d'être achevée. Pourquoi ne pas mettre ce temps à profit pour nous préparer à une rencontre dans les meilleures conditions ?
— Parce que tu te fourvoies sur cet événement. Tu t'amènes tout confiant avec tes grands auteurs. Mais à quoi tu rêves ? Un café-philo ? Les Hommes vont nous balancer du lourd. Ils seront émotifs, perfides, insidieux, pleins de récriminations.
— C'est ce que tu penses ?
— Bien sûr ! dit-elle exaspérée.
— Bon, alors faisons un petit exercice, proposa Ille.
— Quel genre ?
— Un jeu de rôle. Tu fais les Hommes et je fais Dieu.
— Comme par hasard !
— Concentre-toi et mets-toi dans leur peau. 
El ferma les yeux et se recueillit un moment. Elle se racla la gorge et dit : « Okay, je suis prête. » Ille hocha la tête.
— Commence, dit-il.
— Salut Dieu, quoi de neuf ? À l'aise ou quoi ? C'est qui la meuf à côté de toi ? 
Ille faillit s'étrangler.
— Tu ne penses quand même pas qu'ils vont s'adresser à nous comme ça ? s'indigna-t-il.
— Comme quoi ?
— Avec tant d'irrévérence ?
— Pourquoi pas ? Après tout, nous sommes à l'origine du bordel sous nos pieds. Et quand ils découvriront en outre que nous ne sommes pas tout feu, tout flamme et châtiment, comme nous l'avons prétendu, les Hommes n'auront plus aucune raison de nous craindre.
— Oui, enfin, protesta Ille, y a des manières.
— Je suis les Hommes. Réponds à ma question : « C'est qui la meuf ? »
Ille tenta de se remettre dans le jeu.
— Elle se nomme El, et c'est Dieu. Elle aussi. En fait, la grande révélation que nous avons à vous faire, c'est que Dieu est un couple. C'est elle. Et moi. Ensemble.
— Sérieux ? Abusé ! Jamais on aurait imaginé ça, putain !
— El ! Tu exagères !
— Ne te laisse pas distraire ! Je continue : « Dieu, pourquoi avoir créé les Humains ? »
— El et moi, nous vous avons désirés très fort. Il est vrai, nous avions également un peu trop fumé, mais c'est tout à fait secondaire. Vous existez par l'œuvre de notre volonté commune.
— Dieu, pourquoi des petits enfants innocents meurent de leucémie ?
— Quoi ? s'écria Ille, horrifié. Tu... tu... non ! Ils n'iront pas aussi loin !
— Oh si !
— Tu vois le mal partout ! essaya de se rassurer Ille.
— Attends-toi à ce qu'ils nous rentrent dans le lard avec ce genre de question.
— Mais qu'est-ce qu'on va leur répondre ? geignit Ille, soudain devenu blême.
— Dieu seul le sait.
— Assez ! Je crois que j'ai du mal à respirer. 
Ille se mit brusquement à trembler, proche de l'apoplexie. El profita de son malaise pour se tortiller sans relâche mais fut incapable de se dégager des liens qui l'entravaient. Elle capitula, et l'échec la rendit peste : « Tu meurs de trouille, pas vrai ? »
Fébrile, Ille se concentrait sur des exercices de respiration. Après un moment, une agréable torpeur se diffusa en lui, signe qu'il commençait à se détendre. Toute trace de panique chassé de son regard, il posa les yeux sur El.
— Marché conclu, déclara-t-il. J'accepte ta proposition. Nous irons à la rencontre des Hommes. Et dès demain.
— Puisque nous sommes d'accord, tu pourrais me détacher, minauda El.
— Je veux bien te libérer les mains, mais je garde l'œil sur toi. Pas d'embrouilles. 
Les mains, soit. Ce petit relâchement était largement suffisant à El pour exécuter son plan. Elle frotta ses mains l'une contre l'autre, souffla dans ses paumes et observa le résultat avec amusement.

Le jour suivant, le monde s'agitait en violentes convulsions sous les nuages. Ille consulta les nouvelles de la terre et en tomba sur son séant. Il s'élança comme une furie vers El qui, après une nuit paisible, affichait une expression rassérénée.
— Une pandémie mondiale ? Tu n'es pas sérieuse ?
— Pour éprouver leur foi. N'est-ce pas notre rôle ?
— C'est de la provocation, El ! Tu mets tout en œuvre pour éveiller leur colère. 
El se contenta d'un haussement d'épaules, un large sourire épanoui sur son visage.
— Bon, alors ? Quand est-ce qu'on y va ? demanda-t-elle, espiègle.
— Tu sais parfaitement que le moment est mal choisi. Mais il viendra, El. Tu auras beau faire des pieds et des mains, ce jour viendra. Et en attendant, je t'attache à nouveau. 
Cette fois, El n'opposa aucune résistance.
À la Pandémie succéda un black-out. Le monde fut plongé dans l'obscurité. El n'y était pour rien. La plupart du temps, les Hommes excellaient à édifier leur malheur sans l'aide de Dieu. Cependant, El cru déceler du soulagement dans le regard d'Ille en voyant s'éteindre en contrebas la tour de Babel 2.0 et les kilomètres de serveurs informatiques ronronnant à son service nuit et jour.

À l'échelle du temps éternel, le monde retrouva un certain équilibre dans un battement de cils. « Aujourd'hui », annonça Ille, un matin, sur un ton laconique. Il libéra El. La tour progressait dans la conquête du ciel. Chaque jour provenait plus distinctement la rumeur des Humains affairés. Après cette période où elle fut immobilisée, El avait la niaque et bondit sur ses pieds, sautillant sur place aussitôt relâchée.
— Alors ? demanda-t-elle excitée, quel est le plan ?
— Je n'ai pas de plan. Il s'agit simplement de descendre.
— Dis-donc, quel enthousiasme, on dirait que nous sommes sur le point de choir dans une fosse commune. 
Ille n'avait pas le cœur à la joute verbale. Les émotions fortes le laissaient sans voix et, depuis le réveil, son souffle s'écourtait au moindre mot. La réalisation de ce projet maintes fois ajourné lui inspirait un sentiment mitigé. Il peinait à sonder ses réelles motivations. L'idée d'anticiper l'arrivée des Humains était née d'une escalade dans ses affrontements avec El. Pourquoi avait-il relevé le défi au lieu de défendre son idée initiale de les attendre patiemment ? Comme de coutume, il avait cédé. Peut-être parce qu'il appréhendait, plus qu'il n'osait le dire, la rencontre avec les Hommes. El avait raison, l'attente les rendait malades, et ce supplice appelait une résolution rapide et libératrice. Rendu vulnérable, peut-être même manipulable, Ille s'était soudain trouvé disposé à adopter les méthodes d'El et à trancher ce nœud gordien. À présent, il ruminait un soupçon d'incertitude tout en s'épuisant à manifester une détermination ostensible en présence de sa moitié.
El fit mine d'ignorer la drôle d'humeur d'Ille mais la pâleur de ce dernier ne pouvait échapper à son attention. En surplomb de la terre, alors que Dieu s'apprêtait au grand saut, Ille saisit la main d'El et s'y accrocha comme un enfant apeuré. El sentit la moiteur de la paume et un frisson commun leur parcourut l'échine. Soudain, El chancela, menacée par un poids au bout de son bras. Sans lui lâcher la main, Ille venait de s'effondrer à ses pieds. Il agrippait El avec une telle force qu'elle dû s'agenouiller pour ne pas se laisser renverser.
— Qu'est-ce qui t'arrive ? demanda-t-elle.
— Je... je n'arrive plus à respirer, répondit Ille, haletant.
El lui caressa la tête.
— Allons, allons, dit-elle. Tu es trop nerveux.
— Je crois que je vais mourir.
— C'est impossible, tu sais bien.
— Ce n'est pas ce que les Hommes ressentent quand ils meurent ?
— Plutôt quand ils font une énorme crise d'angoisse. 
Ille redressa la tête et saisit El par le col : « Ils vont nous crucifier El, tu le sais n'est-ce pas ? » s'écria-t-il paniqué. Il crut entrevoir un sourire satisfait sur le visage d'El mais il ne pouvait le jurer tant le malaise brouillait sa vue.
— Allons, allons, répéta El en attirant la tête d'Ille sur ses genoux. Respire mon chéri. Et répète après moi : « Je suis Dieu. »
— Je suis Dieu, souffla Ille.
— Je suis tout-puissant.
— Je... je suis tout-puissant.
— Là, là, tout ira bien, murmura El en berçant Ille dans ses bras.

La réconciliation divine fut célébrée par une profusion de nectar et d'ambroisie. Ille et El burent et mangèrent à satiété. Ils renouèrent avec le plaisir des sens, et la jouissance éloignait la pensée des marchands de bonheur et des prophètes de malheur en route pour liquider leurs querelles avec Dieu.
— Tu sais, les Hommes..., commença Ille un soir.
— Oh, Ille, je t'en prie. Nous sommes tellement mieux sans évoquer ce sujet.
— Tu as raison, oublie ce que j'ai dit.
— J'aime mieux ça. Allez, embrasse-moi.
— El ?
— Oui ?
— Tu accepterais d'en avoir d'autres ?
— Tu ne peux pas t'en empêcher, n'est-ce pas ?
— Non, je ne parle pas des Hommes. Je pensais à des créatures d'un tout nouveau genre. Ce sera différent cette fois-ci.
— Comment le sais-tu ?
— Nous sommes plus sages, plus expérimentés. Nos idées ont mûri. J'ai comme un sentiment d'échec avec les Hommes. Et j'ai besoin de donner un nouveau souffle à notre relation.
Un ange balayait les nuages. Un crépitement parvint de la tour de Babel 2.0 dont l'antenne émergeait dans la clarté du ciel étoilé.
— Et pour les Hommes, on fait quoi ? demanda El.
– On pourrait continuer à les ignorer, suggéra Ille.
– Ça me va, se réjouit El.
Ille et El se blottirent l'un contre l'autre.
D'un commun accord, Dieu fit le mort. Et il vit que c'était bon.
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A. C.H. · il y a
Un conte très intelligent sur la probable absurdité de notre condition. Belle imagination. Bravo !
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Dilek Isik · il y a
Merci! J'en ai profité pour découvrir votre nouvelle 19.40. Terrible l'idée de vivre le deuil d'êtres aimés dans une vie antérieure. Votre écriture fluide, soignée et riche nous guide sans entrave dans le récit. Un plaisir de vous lire.
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Sar M · il y a
Génial votre texte, je suis admirative !
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Dilek Isik · il y a
Merci, je peux en dire autant de vos écrits: l'imagination, la sensibilité et la qualité de la plume sont au rendez-vous :)
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Jean-Yves Duchemin · il y a
Je suis d'accord avec mon amie Joëlle. Je like grave, pour faire jeune :)
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Joëlle Brethes · il y a
Quelques belles trouvailles dans votre texte qui ne manque pas d'humour ! J'ai également apprécié l'utilisation de la littérature et de l'actualité (y compris le "Ille/ El") . Bonne chance :)
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Gilles Pascual · il y a
Une idée originale, un développement excellent, de l'humour, une certaine maîtrise des dialogues (c'est pas facile !) --> Bravo Dilek, on en redemande !
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JAC B · il y a
Une idée géniale dans le choix « genré » des prénoms (ill et el, bien choisis graphiquement pour éviter un il ou un elle qui parasiteraient la lecture) dans votre texte (un peu long ) qui reprend une genèse cocasse du monde, c’est érudit, argumenté avec humour et la chute laisse entrevoir du potentiel pour la suite. L’évocation d’un Dieu binaire et le projet d’une Babel.2 pour relier à nouveau le ciel, le monde divin qui serait perçu comme une menace témoignent d’une grande imagination comme d’une nouvelle appropriation du mythe, antithèse de la civilisation (humaine) ou un nouveau berceau (d’autres êtres). J'aime bien la chute qui est très visuelle avec l'antenne qui perce le ciel comme un périscope, c'est à la fois poétique et humoristique. Du beau travail que je like avec plaisir.
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Ombrage lafanelle · il y a
Un texte très bien écrit et vraiment passionnant
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un texte atypique , on baigne dans l'univers de dieux étrangement semblables aux humains .
Une méditation sur la création originelle qui ne manque pas de piquant !
J'ai bien aimé vous lire.

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Dilek Isik · il y a
Merci pour la lecture et le retour fort apprécié!
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Annabel Seynave- · il y a
Bien amené, j'aime bien le jeu sur les prénoms et la réflexion est originale et décalée.

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